Éthique, Sources

Violences policières : une prise de conscience tardive

Depuis la crise des Gilets jaunes, la con­fi­ance du pub­lic envers les médias a chuté. Point d’orgue de cette rup­ture : les vio­lences poli­cières, sou­vent con­sid­érées comme passées sous silence. Manque de prise en compte des sources offi­cielles, mépris des réseaux soci­aux… Les jour­nal­istes s’interrogent sur cette réac­tion tardive.

Une « omer­ta ahuris­sante ». Ce sont les mots du jour­nal­iste David Dufresne pour qual­i­fi­er le traite­ment médi­a­tique des vio­lences poli­cières lors des man­i­fes­ta­tions des Gilets jaunes. Récom­pen­sé aux Assis­es du jour­nal­isme de Tours, cet ancien de Libéra­tion recense les vic­times de vio­lences poli­cières lors des man­i­fes­ta­tions débutées en novem­bre. Un tra­vail qui a per­mis de met­tre en lumière cette prob­lé­ma­tique, très peu évo­quée dans les médias avant jan­vi­er 2019.

Un arti­cle d’Arrêts sur images explique qu’après huit semaines de mobil­i­sa­tion, et mal­gré qua­tre-vingt-dix blessés graves recen­sés, les jour­naux télévisés du 20 heures de TF1 et France 2 n’ont con­sacré que deux sujets cha­cun à la ques­tion des vio­lences poli­cières. Seule excep­tion : France 2 dif­fuse le 13 décem­bre un numéro d’Envoyé spé­cial dans lequel fig­urent des témoignages de man­i­fes­tants blessés par des policiers. Mais ce n’est pas suff­isant pour bris­er le silence général dans les médias. Même con­stat du côté des chaînes d’information en con­tinu. « On a tous eu un retard à l’allumage », con­cède François Pitrel, jour­nal­iste reporter d’images (JRI) à BFMTV.

Dans la presse, il faut atten­dre le 13 mai pour que le quo­ti­di­en Le Monde con­sacre une “Une” et une enquête à la ques­tion des vio­lences poli­cières. Dès le 14 décem­bre, Amnesty Inter­na­tion­al pub­lie un rap­port qui appelle la police à « met­tre un terme à l’usage exces­sif de la force con­tre les man­i­fes­tants » en s’appuyant sur des réc­its de témoins et de vic­times ain­si que des vidéos. Par­mi les grands quo­ti­di­ens nationaux, seul Libéra­tion cite le rap­port dans ses pages. 

Pour­tant, très vite, les pho­tos et vidéos de vio­lences poli­cières se mul­ti­plient sur les réseaux soci­aux. Et cer­taines sont virales : le 1er décem­bre (acte III), des CRS frap­pant des Gilets jaunes à coups de matraque sont filmés dans un restau­rant Burg­er King avenue de Wagram à Paris ; le 5 jan­vi­er (acte VIII), une vidéo mon­tre le com­man­dant Didi­er Andrieux frap­pant un man­i­fes­tant au vis­age. « Ces images étaient sous nos yeux. Faites votre boulot ! », somme David Dufresne en rece­vant son prix à Tours.

Rapi­de­ment, les Gilets jaunes s’élèvent con­tre les jour­nal­istes. Ils esti­ment que les médias accor­dent plus d’at­ten­tion aux dom­mages matériels qu’aux blessures causées par les policiers. En réponse, ils vont jusqu’à créer leurs pro­pres médias. Le 10 décem­bre, le man­i­fes­tant Gabin For­mont, 28 ans, lance la page Face­book Vécu, le média des Gilets jaunes. « J’ai créé Vécu car j’étais en colère de voir que les médias ne relayaient qua­si­ment pas ce que je voy­ais en man­i­fes­ta­tion », explique-t-il. Ce manque de con­fi­ance dans les médias tra­di­tion­nels a été mesuré par le Reuters Insti­tute dans son Dig­i­tal News Report 2019. La con­fi­ance dans les médias a chuté de 11 points en France, pas­sant de 35 à 24% en un an. C’est désor­mais le taux de con­fi­ance le plus bas en Europe. 

Pourtant Facebook savait

Les témoignages de blessés et les vidéos de man­i­fes­tants vio­len­tés pul­lu­lent sur les réseaux soci­aux, notam­ment Face­book. Ces com­mu­nautés d’internautes parta­gent leur colère, leurs reven­di­ca­tions sur des groupes privés comme « Gilets Jaunes » avec 197 000 mem­bres ou « la France en colère » fondé par Eric Drou­et et Maxime Nicolle qui regroupe 309 000 internautes.

Les jour­nal­istes ne pou­vaient pas rester sourds à l’appel des réseaux soci­aux. Pour Gré­goire Lemarc­hand, rédac­teur en chef adjoint du ser­vice de fact-check­ing AFP Factuel, le mou­ve­ment des Gilets jaunes a rap­pelé aux jour­nal­istes la « néces­sité absolue du reportage virtuel ». Une dimen­sion méprisée par les pro­fes­sion­nels de l’information jusqu’à très récem­ment. « Les réseaux soci­aux, ce n’est pas que du lol, des trolls et la fachos­phère. C’est aus­si un baromètre, un miroir certes impar­fait mais on peut appren­dre beau­coup grâce à Face­book », ajoute-t-il.

« Avant, der­rière les mou­ve­ment soci­aux il y avait des corps con­sti­tués, comme les syn­di­cats. Aujour­d’hui on peut mobilis­er avec une page Face­book! », lance Gré­goire Lemarc­hand. Pour lui, « il faut que les jour­nal­istes sor­tent de la bulle Twit­ter! Face­book, c’est le réseau de mon­sieur et madame tout le monde. Sur Twit­ter, on retrou­ve prin­ci­pale­ment les com­mu­ni­cants, les poli­tiques et les jour­nal­istes. J’y suis tous les jours et le décalage est hal­lu­ci­nant ». 

Le tra­vail des jour­nal­istes sur les réseaux soci­aux est donc essen­tiel, mais de longue haleine. « Il y a eu beau­coup de vidéos sur les réseaux soci­aux, donc beau­coup de fauss­es infor­ma­tions, témoigne François Pitrel de BFMTV. Par exem­ple, la mort d’une Gilet jaune en Nor­mandie avait été annon­cée sur Face­book, ce qui était faux. Mais ce temps pour démêler le vrai du faux était exces­sive­ment long. »

« On a eu un grand échec »

Les jour­nal­istes jus­ti­fient aus­si leur manque de réac­tiv­ité face aux vio­lences poli­cières par la dif­fi­culté de quan­ti­fi­er l’ampleur du phénomène. « On a eu un grand échec. C’est qu’on a jamais été capa­ble de met­tre en con­tra­dic­tion les chiffres du min­istère de l’Intérieur. On s’est tou­jours basés sur leurs chiffres », a expliqué Rémy Bui­sine de Brut à l’oc­ca­sion des Assis­es de jour­nal­isme de Tours.

« On a eu un prob­lème de dia­logue avec les Gilets jaunes, déplore François Pitrel. Don­ner le nom­bre de policiers blessés, c’était facile, on passe par la pré­fec­ture. Les Gilets jaunes, eux n’avaient pas de référents. C’était impos­si­ble de véri­fi­er les vio­lences dans toutes les villes de France ou sur tous les ronds-points. »

Céline Pigalle avance une autre rai­son. Pour la direc­trice de la rédac­tion de BFMTV, le Con­seil supérieur de l’audiovisuel (CSA) menaçait de sanc­tions en cas de dif­fu­sion d’images vio­lentes à la télévi­sion. « La vio­lence, sujet poli­tique, a tou­jours été dif­fi­cile à appréhen­der à la télévi­sion, qui s’est sou­vent demandé com­ment en ren­dre compte », note Hervé Brusi­ni, jour­nal­iste et directeur de l’information web à France Télévisions. 

Il est d’autant plus dif­fi­cile d’en ren­dre compte que les jour­nal­istes ne captent que très peu ces scènes de vio­lence. « On se tenait à dis­tance, explique François Pitrel. On n’a jamais vrai­ment filmé des vio­lences de près pen­dant le mou­ve­ment. » Des pré­cau­tions qui empêchent les chaînes de télévi­sion de filmer les mêmes scènes que les ama­teurs. « Les gens ont l’impression que la télé leur ment, con­state ce JRI. Ils voient des images sur les réseaux soci­aux qu’ils ne voient pas à la télé. »

La relève des nouveaux formats

Après un temps de latence, les médias tra­di­tion­nels ont pris la mesure des vio­lences poli­cières avec le tra­vail de David Dufresne. C’est à coup d’« Allô, place Beau­vau — c’est pour un sig­nale­ment » que le jour­nal­iste indépen­dant a com­mencé à relay­er les témoignages de vio­lences poli­cières sur son compte Twit­ter, à par­tir de l’acte IV des Gilets jaunes le 8 décem­bre. Son tra­vail est relayé par les sites de fact-check­ing, comme Check­News de Libéra­tion et, un peu plus tard, le blog Factuel de l’AFP. Des nou­velles plate­formes rompues à la véri­fi­ca­tion d’images issues des réseaux sociaux.

« On ne pré­tend pas être magi­ciens, c’est du jour­nal­isme, mais on a l’habitude », pré­cise Gré­goire Lemarc­hand de l’AFP. Les remon­tées sur les vio­lences poli­cières faites sur les réseaux soci­aux par les Gilets jaunes se font prin­ci­pale­ment à base de pho­tos et de vidéos chocs. Le tra­vail de fact-check­ing est ici essen­tiel. « Une vidéo dit beau­coup de choses et rien, selon le rédac­teur en chef adjoint de l’AFP Factuel. Quelqu’un saigne, est blessé, mais qu’est-ce qui s’est passé avant ? Est-ce que c’était gra­tu­it ? De la légitime défense ? Un mou­ve­ment de panique ? » Face au nom­bre crois­sant de blessés, l’AFP Factuel a fait le choix de se con­cen­tr­er sur les blessures «les plus emblé­ma­tiques», celles des éborgnés. 

Les sig­nale­ments de David Dufresne ont fini par émerg­er sur des canaux plus clas­siques. À un rythme effréné. Le jour­nal­iste indépen­dant est l’in­vité du 20h de France 2 le 15 jan­vi­er, puis de la mati­nale de France Cul­ture, d’Arte Info, de l’émission Grand Angle de BFMTV et de C à vous le 16 jan­vi­er. Les vio­lences poli­cières ont dépassé les bar­rières de Twit­ter et du fact-checking. 

Thibault Grosse, Eme­line Rojo Bur­ck­el, Ambre Ros­ala, Mar­got Zaparucha