Éthique, Indépendance, Responsabilité personnelle

Un journaliste ne devrait pas dire ça

Audrey Pul­var inter­dite d’interview poli­tique. Depuis la sig­na­ture d’une péti­tion con­tre Marine Le Pen et en faveur d’Emmanuel Macron, la jour­nal­iste est tenue à l’écart par sa chaîne. D’abord une sus­pen­sion puis ce retour sous con­di­tion, pour une prise de posi­tion jugée con­traire au « devoir de réserve » des jour­nal­istes poli­tiques. Sauf que la déf­i­ni­tion de ce principe est loin d’être claire. 

Sus­pendue d’antenne onze jours durant, pour douze petites let­tres en bas d’une page. Le 27 avril dernier, CNews annonce la mise à l’écart d’Audrey Pul­var. La jour­nal­iste a signé la veille une tri­bune engagée con­tre Marine Le Pen au nom du fémin­isme. Un texte qui s’achève par ces mots : « Le 7 mai prochain, nous voterons pour Emmanuel Macron et appelons à vot­er pour lui ». Audrey Pul­var n’a respec­té ni la déon­tolo­gie ni le « devoir de réserve » des jour­nal­istes, selon la direc­tion de la chaîne. La déci­sion a sus­cité un vif débat chez les jour­nal­istes, rap­pelant que la fron­tière entre infor­ma­tion neu­tre et engage­ment poli­tique est ténue. 

Être neutre pour rester crédible

“Bien sûr qu’elle a le droit de pren­dre posi­tion, rien n’empêche un jour­nal­iste d’être citoyen, estime prudem­ment Dominique Pradal­ié, porte-parole du syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes. Sauf qu’il y a des réserves, que doit s’imposer tout jour­nal­iste en fonc­tion des cir­con­stances, de telle façon qu’il ne puisse être soupçonnable d’éventuels con­flits d’intérêt”. En France, un jour­nal­iste qui affiche son opin­ion poli­tique attire les soupçons. Pour les lecteurs, audi­teurs ou téléspec­ta­teurs, cet engage­ment revendiqué sème le doute sur sa neu­tral­ité. Une sit­u­a­tion qui invite les jour­nal­istes à la dis­cré­tion, comme Raphaëlle Bac­qué, grand reporter au Monde : “Quand je fais un din­er entre amis, je peux par­ler de poli­tique, mais ça ne sort pas publique­ment. Je ne dis jamais pour qui je vote en pub­lic.” Affich­er ses con­vic­tions est un acte risqué pour un journaliste.

La charte des jour­nal­istes, qui régle­mente la pro­fes­sion, n’évoque pour­tant aucun « devoir de réserve » stric­to sen­su. L’idée s’y retrou­ve en fil­igrane : « Un jour­nal­iste digne de ce nom tient l’esprit cri­tique, la vérac­ité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action jour­nal­is­tique. » Chaque rédac­tion impose ses pro­pres règles, écrites ou tacites. “A CNews, le ‘devoir de réserve’ n’est pas évo­qué dans le con­trat de tra­vail, cer­ti­fie le jour­nal­iste Julien Nény, col­lègue d’Audrey Pul­var. C’est entière­ment tacite, cha­cun met ses lim­ites où il veut.”

La pré­cau­tion sem­ble inutile dans les médias ouverte­ment engagés. “À Valeurs actuelles ou L’Humanité, l’engagement poli­tique fait par­tie de l’identité du jour­nal, con­cède Raphaëlle Bac­qué. Ce qui compte, c’est que ce soit clair pour le lecteur.” A l’inverse, au Monde, les jour­nal­istes sont tenus par une règle stricte : ils n’ont pas le droit de sign­er une péti­tion. Cet impératif de neu­tral­ité est étroite­ment lié à la ligne édi­to­ri­ale du quo­ti­di­en.

L’exception du Front national ?

L’essor du par­ti d’extrême-droite mon­tre pour­tant les lim­ites de cette règle. Au Monde, les jour­nal­istes sont tenus à une neu­tral­ité dont le quo­ti­di­en lui-même s’affranchit par­fois, face au Front nation­al. « On a un débat au sein du jour­nal, est-ce qu’on doit se pronon­cer, pren­dre posi­tion en tant que jour­nal ?, rap­pelle Raphaëlle Bac­qué. Moi je pense qu’il ne faut pas se pronon­cer, sauf con­tre le Front Nation­al. » Un avis partagé par le directeur de la pub­li­ca­tion, Jérôme Fenoglio. Au lende­main du pre­mier tour de l’élection, rem­porté par Marine Le Pen et Emmanuel Macron, il écrit ces lignes dans le jour­nal : « Pour la deux­ième fois en quinze ans, un par­ti nation­al­iste et xéno­phobe, manip­ulé par un clan famil­ial cynique et affairiste se qual­i­fie pour l’échéance majeure de notre sys­tème politique. »

En 2015 déjà, les jour­nal­istes de la Voix du Nord s’engagent con­tre le Front nation­al. En pleines élec­tions régionales, le quo­ti­di­en région­al titre « Pourquoi une vic­toire du FN nous inquiète ». Le rédac­teur en chef adjoint Jean-Marc Riv­ière se jus­ti­fie sur le plateau de Canal+ : « Cela nous a paru évi­dent de pouss­er l’information, jusqu’à chercher à ouvrir un max­i­mum les yeux de nos lecteurs, qui sont électeurs. » Sa posi­tion sus­cite des débats en interne. « Dans la rédac­tion, la moitié des jour­nal­istes étaient pour, se rap­pelle Marie-Claude Guille­ment, alors en poste à Lille. Les autres étaient con­tre : ils pen­saient qu’on était allé au-delà de notre mis­sion pre­mière qui est d’informer. » Preuve que la déci­sion de s’engager poli­tique­ment ne fait jamais con­sen­sus dans un média.

Un devoir de transparence

Secret ou avoué, l’engagement d’un jour­nal­iste ne doit pas le détourn­er des règles fon­da­men­tales du méti­er : s’en tenir aux faits, dire la vérité. “C’est la façon dont on fait notre tra­vail qui peut être cri­tiquée, pas notre engage­ment”, assène Chris­tiane Chombeau, ex-jour­nal­iste poli­tique au Monde. En 2009, sa hiérar­chie refuse qu’elle traite l’UMP. Motif : elle s’est fait élire con­seil­lère munic­i­pale à Colombes (Hauts-de-Seine) sur une liste d’union de la gauche con­duite par le PS. “C’est l’hypocrisie la plus totale, juge-t-elle. Tous les jour­nal­istes sont engagés, surtout les présen­ta­teurs et les jour­nal­istes poli­tiques.” Pour elle, assumer ses con­vic­tions n’est pas un prob­lème tant que l’on reste hon­nête dans son travail.

Encore faut-il que l’audience lui fasse con­fi­ance. “Il ne suf­fit pas que le jour­nal­iste sache faire la part des choses, prévient Bruno Pati­no, directeur édi­to­r­i­al à Arte. Il faut que le lecteur, ou le téléspec­ta­teur puisse la faire aus­si. Si un jour­nal­iste est encar­té, ou signe une péti­tion, son tra­vail risque d’être perçu comme celui d’un mil­i­tant, et non d’un journaliste.”

La dou­ble-cas­quette d’Audrey Pul­var, à la fois édi­to­ri­al­iste et inter­vieweuse sur CNews, ajoute encore à la con­fu­sion. “Elle donne son avis en tant qu’éditorialiste sur des gens qu’elle a inter­viewés en tant que jour­nal­iste”, explique son col­lègue Julien Nény. Ce brouil­lage des pistes affecte bien plus la neu­tral­ité jour­nal­is­tique que la sig­na­ture d’une pétition.

Audrey Lal­li et Auri­ane Loizeau