Éthique, Nouveaux formats

Rapidité vs originalité de l’information: le dilemme des médias

A l’heure de l’instantanéité, pro­duire une infor­ma­tion générale con­cur­ren­tielle exige une réac­tiv­ité extrême. Les arti­cles doivent sor­tir vite. Trop vite pour nom­bre de rédac­tions, qui s’en remet­tent aux agences de presse, plutôt que de pro­duire du con­tenu original.

64% des arti­cles sur inter­net sont des copiés-col­lés, selon l’étude L’information à tout prix (Ina Édi­tions), réal­isée en 2017 par Julia Cagé, Marie-Luce Viaud et Nico­las Hervé. La cause de ce chiffre est claire: les médias général­istes se doivent d’être présents sur les infor­ma­tions prin­ci­pales. Les rédac­tions ne pou­vant pas se per­me­t­tre d’envoyer des reporters aux qua­tre coins du monde, elles repren­nent de nom­breux arti­cles des agences de presse. Au risque de sac­ri­fi­er le temps et les moyens con­sacrés aux papiers orig­in­aux. «Je n’estime pas que c’est un prob­lème, assume Ivan Valério, rédac­teur en chef de BFMTV sur le web. Cela fait par­tie de notre offre d’info. Pour les actu­al­ités que nous ne sommes pas en capac­ité de traiter, comme un atten­tat à Kaboul, on va repren­dre l’AFP sans véri­fi­er der­rière.» Les rédac­tions se con­tentent de réécrire en vitesse les dépêch­es, afin d’être prêtes à traiter les news suivantes.

“La presse a toujours financé le bon par le moins bon”

Un jour­nal­iste qui suit l’actu  «en temps réel» peut rédi­ger jusqu’à un arti­cle par heure, selon Tan­guy de l’Espinay. Le rédac­teur en chef du ser­vice web du Parisien con­fie: «On est au front en ter­mes de veille et de pro­duc­tion. On pub­lie des pre­mières ver­sions d’articles très vite, on fait du bâton­nage de dépêch­es, on regarde ce que font les con­cur­rents… Les infos impor­tantes, on se les pique toutes.» De fait, l’information partagée est com­mune à tous les titres général­istes. Mais si un média ne la donne pas, il risque de voir ses lecteurs désert­er son site. 

Les arti­cles à valeur ajoutée, eux, sont sou­vent con­cen­trés dans une rubrique spé­ci­fique des médias général­istes. Au Parisien, ils se trou­vent dans le départe­ment faits divers, mis en avant depuis la nais­sance du jour­nal. Sur les trois dernières années, le quo­ti­di­en a fait appel à des jour­nal­istes qual­i­fiés (Eric Pel­leti­er, enquê­teur et auteur de plusieurs ouvrages sur l’affaire Mer­ah, et Jean-Michel Décugis, jour­nal­iste à l’hebdomadaire Le Point, par exem­ple) pour ren­forcer l’offre dans cette rubrique. 

Mais ces «infos orig­i­nales» sont dif­fi­ciles à rentabilis­er: mobilis­er plus longtemps des pro­fes­sion­nels recon­nus et pay­er les frais (déplace­ments et loge­ment) revient cher. Si cher que les rédac­tions sont tou­jours plus réti­centes à les com­man­der. Pour­tant, de l’aveu même de Tan­guy de l’Espinay: «Pour fidélis­er les gens, il faut de l’exclusivité».

Pour pren­dre le temps sur un arti­cle, il faut par­fois savoir se press­er sur un autre. «La presse général­iste a tou­jours financé le bon par le moins bon», rap­pelle le rédac­teur en chef du ser­vice web du Parisien. Lucide, il pour­suit: «Si un mag­a­zine peut se per­me­t­tre de faire un reportage pho­to de huit pages en Patag­o­nie lu par dix per­son­nes, c’est que la page d’avant, un arti­cle peo­ple, fait en vingt min­utes par un sta­giaire, a été lue par 15.000 per­son­nes».

L’argent d’un côté, l’info de l’autre

Buz­zfeed a choisi de suiv­re ce mod­èle. Aux Etats-Unis, la rédac­tion est séparée en deux branch­es totale­ment her­mé­tiques. L’une apporte l’argent, l’autre les infor­ma­tions. Décrié, notam­ment en France, pour ses arti­cles par­fois racoleurs, le média améri­cain a dévelop­pé un départe­ment de sa rédac­tion dédié à l’enquête et aux arti­cles fouil­lés. Sur le Buz­zFeed out­re-Atlan­tique, on peut par exem­ple lire «Here’s What Actu­al­ly Gets Ter­ror­ists To Tell The Truth — And It’s Not Tor­ture (Voilà ce qui pousse les ter­ror­istes à dire la vérité – et ce n’est pas la tor­ture)». Der­rière le titre accrocheur, un tra­vail soigné. Le jour­nal­iste démon­tre l’inefficacité des méth­odes de tor­tures bru­tales des Etats-Unis au début des années 2000, avant de révéler le mod­èle des nou­veaux inter­roga­toires améri­cains, moins vio­lents et bien plus effi­caces. Un arti­cle fouil­lé ren­du réal­is­able grâce aux revenus générés par la pub­li­ca­tion d’articles plus super­fi­ciels, plus rapi­des et plus rentables. 

A Buz­zFeed France, cette stratégie était totale­ment assumée. «On fait du diver­tisse­ment sans se cacher, sans honte», réag­it Stéphane Jour­dain, rédac­teur en chef de Buz­zFeed France. Avant de con­tre-atta­quer: «Mais France 2 fait la même chose ! Du diver­tisse­ment avec Nagui et Patrick Sébastien pour pou­voir faire de l’information de qual­ité mais qui leur coûte très cher.» Le respon­s­able se vante même de pou­voir pren­dre un mois pour pub­li­er une infor­ma­tion sur Buz­zFeed, «ce qui est rare dans les médias aujourd’hui». Quelques mois plus tard, le média français, en dif­fi­culté, met la clé sous la porte. 

Prendre le temps: un luxe

Quand le temps manque, cer­tains jour­nal­istes déser­tent les rédac­tions général­istes. «Nous sommes par­tis pour avoir du temps, racon­te Raphaël Gar­ri­gos, anci­en­nement co-respon­s­able du ser­vice écrans-médias à Libéra­tion. C’est notre matrice.» En 2016, lui et d’autres ont créé Les Jours, un jour­nal web entière­ment payant et sans pub­lic­ité qui suit l’actualité sous forme de séries long for­mat. Raphaël Gar­ri­gos ressent un ras le bol de «saupoudr­er con­stam­ment», de traiter une info en la copi­ant-col­lant, pour la voir se faire éclipser dans la minute par la suiv­ante. «Je pou­vais traiter les lég­isla­tives le lun­di, un trem­ble­ment de terre le mar­di, et ain­si de suite. Tout ça, c’est engranger du clic. Nous, on a dit non. On fait du payant. Ça veut dire qu’on ne peut pas ven­dre quelque chose au lecteur, qu’il peut lire partout ailleurs et gratuitement.»

Quand le jour­nal­iste prend le temps d’effectuer son tra­vail, il lui donne une valeur sup­plé­men­taire: la «pro­fondeur». Aux Jours, Raphaël Gar­ri­gos et Isabelle Roberts ont sor­ti 97 épisodes de leur “obses­sion” sur Vin­cent Bol­loré, bap­tisée “L’Empire”. Deux ans d’investigation et de suivi du même sujet, à rai­son d’un papi­er par semaine, ont per­mis de révéler les rouages du pou­voir au sein de Canal +. Même chose pour la quin­zaine de jour­nal­istes qui con­stitue la rédac­tion. Chaque jour, un long for­mat est pub­lié sur le site, et «ça suf­fit», con­sta­tent-il. «On n’a aucun intérêt à avoir dix arti­cles par jour. Le lec­torat ne les con­som­mera pas. On pour­rait être 150 et pub­li­er tous les jours, le plus vite pos­si­ble, mais per­son­ne ne lirait.»

Mais il y a un autre paramètre: l’argent. Il n’est pas tou­jours facile pour les médias de compter unique­ment sur des travaux jour­nal­is­tiques de longue haleine. Les Jours, par exem­ple, ne vise pas la rentabil­ité dans l’immédiat. Le média s’est don­né jusqu’au 31 octo­bre pour obtenir 5.000 abon­nés sup­plé­men­taires, afin d’assurer son équili­bre. Il lui en manque encore 2.000.

Même chose chez Medi­a­part. Le webzine d’Edwy Plenel est entière­ment con­sacré à l’investigation, en majeure par­tie à long terme. Yann Philip­pin y tra­vaille au ser­vice enquêtes depuis 2015, et a par­ticipé aux révéla­tions des Foot­ball Leaks et des Mal­ta Files. «J’ai au min­i­mum quelques jours, par­fois plusieurs mois pour réalis­er mes papiers. Je ne reçois aucune pres­sion sur le temps que je mets pour les pro­duire, c’est un véri­ta­ble luxe.» Rien qu’en ter­mes de salaire jour­nalier, chaque enquête a un coût qui dépasse large­ment celui d’un arti­cle com­posé en une heure au desk, sans valeur ajoutée. Pour­tant, Medi­a­part enreg­is­trait en 2017 des béné­fices nets de plus de 2 mil­lions d’euros. La même année, le pure play­er comp­tait 140.000 abon­nés pour 11 euros par mois. 

Chez Babel Press, une société de pro­duc­tion de reportages vidéo, on se donne le temps. «On priv­ilégie la qual­ité sur la rentabil­ité, explique Stéphanie Lebrun, co-fon­da­trice et direc­trice de l’entreprise, qui vend ses sujets à TF1, France Télé, Arte ou encore M6. En général, on n’est pas pressé par le temps. On ne refusera jamais un jour de tour­nage en plus. Les jour­nal­istes ne veu­lent pas tra­vailler vite, ils veu­lent sim­ple­ment faire leur tra­vail.»

Simon Lesage, César Mar­chal, Robin Richardot