Éthique, Lignes rouges

Partir ou rester ? Les journalistes face à leur conscience

Informer et gag­n­er sa vie tout en restant fidèle à ses valeurs, un exer­ci­ce déli­cat pour les jour­nal­istes. Par­fois muselés ou con­traints de traiter des sujets qu’ils ne cau­tion­nent pas, ils peinent à respecter leurs principes éthiques. 

« À part Kim Jong-un et Don­ald Trump, on n’a le droit de cri­ti­quer per­son­ne. » Lau­ra, dont le prénom a été changé, est jour­nal­iste chez CNews Matin, le quo­ti­di­en gra­tu­it lancé par l’homme d’affaires
Vin­cent Bol­loré en 2007. « On ne doit traiter aucun sujet qui fâche. Il ne faut faire chi­er per­son­ne », lâche-t-elle.

Son quo­ti­di­en ressem­ble à un exer­ci­ce d’équilibriste : elle doit sat­is­faire les lecteurs, les annon­ceurs et le pro­prié­taire du jour­nal. Quitte à met­tre de côté ses pro­pres principes :

« Si l’UFC-Que Choisir sort une grosse étude qui épin­gle la grande dis­tri­b­u­tion, on ne va jamais la pub­li­er pour ne pas froiss­er les annon­ceurs. En inter­na­tion­al, on ne par­le jamais d’Afrique car Vin­cent Bol­loré a des intérêts sur le con­ti­nent. L’argument de la direc­tion, c’est que ça n’intéresse pas les lecteurs. »

« Le jour­nal­iste ne peut être con­traint à accom­plir un acte ou exprimer une opin­ion con­traire à sa con­vic­tion ou sa con­science pro­fes­sion­nelle », stip­ule la charte de déon­tolo­gie des jour­nal­istes. Dans les faits, des jour­nal­istes sont pour­tant som­més de met­tre de côté leur con­science professionnelle.

Ces dernières années, plusieurs con­flits éthiques ont mar­qué les esprits. En 2013, Hervé Kempf, qui suiv­ait les ques­tions envi­ron­nemen­tales au Monde depuis 1998, claque la porte du quo­ti­di­en. Sa direc­tion le juge trop proche des opposants au pro­jet d’aéroport de Notre-Dame-des-Lan­des, et l’empêche de cou­vrir le dossier. Lui se dit vic­time de « cen­sure ».

En 2014, une cen­taine de salariés déser­tent Libéra­tion, après le rachat du titre par le mil­liar­daire Patrick Drahi. En 2016, une cen­taine de jour­nal­istes quit­tent la chaîne d’information en con­tinu iTélé, au terme d’une grève inédite de 30 jours con­tre Vincent
Bolloré.

« Avec Bolloré, on a franchi un cap »

Reporter, grand reporter, rédac­teur en chef adjoint… Emmanuel Gou­bert entre chez iTélé en 2008. Il grimpe les éch­e­lons, vite. Et lâche tout, fin 2016. Il témoigne :

« À chaque fois qu’on demandait des garanties de base, elles nous étaient refusées. Les rôles de directeur de la rédac­tion (chargé de l’éditorial, ndlr) et de directeur général (chargé du com­mer­cial, ndlr) se con­fondaient. »

La rédac­tion réclame notam­ment une charte pour « préserv­er l’indépendance des jour­nal­istes ». Refus de la direc­tion. « La ques­tion devient un vrai casus bel­li, racon­te Emmanuel Gou­bert. Alors que nor­male­ment, c’est juste un garde-fou.»

Les jour­nal­istes sont aus­si invités à « créer des syn­er­gies avec les artistes d’Universal », un label musi­cal détenu par Vin­cent Bol­loré. En clair, faire leur pro­mo­tion sur la chaîne.

« Avec Bol­loré, on a franchi un cap », analyse Nico­las Kaci­af, soci­o­logue spé­cial­iste des médias. Pour lui, il n’y a pas for­cé­ment plus de con­flits éthiques aujourd’hui qu’hier. Mais l’industriel bre­ton est « beau­coup plus intrusif que ses pairs, comme Bouygues ou Lagardère, qui s’immiscent peu dans l’éditorial. » En mai 2015, un doc­u­men­taire sur le Crédit mutuel et l’évasion fis­cale est dépro­gram­mé de Canal Plus, à la dernière minute, à la demande de Vin­cent Bol­loré. En juil­let 2016, le célèbre zap­ping de la chaîne cryp­tée, jugé trop cor­rosif par la direc­tion, est pure­ment et sim­ple­ment sup­primé.

Les con­flits d’intérêts et les affaires de cen­sure sont de plus en plus vis­i­bles. « Lorsque Nico­las Sarkozy surnom­mait Arnaud Largadère ‘mon frère’, lorsqu’il fai­sait vir­er un jour­nal­iste de Paris Match qui avait pub­lié des pho­tos de Cécil­ia, on en a peu par­lé, car les réseaux soci­aux étaient moins dévelop­pés », rap­pelle le soci­o­logue. Au con­traire, pen­dant la grève qui les oppose à leur direc­tion, les jour­nal­istes d’iTélé
ali­mentent eux mêmes un compte Twit­ter et une page Face­book via lesquels ils doc­u­mentent le conflit.

En presse locale, collusion et faits divers

Les cas de con­science ne con­cer­nent pas que les jour­nal­istes de la presse nationale. Bien au con­traire. « Chaque année, sur les 60 rap­ports de stage en presse régionale que je cor­rige, au moins dix font état de pres­sions », rap­porte le soci­o­logue Nico­las Kaci­af, qui inter­vient à l’Ecole supérieure de jour­nal­isme de Lille (ESJ Lille).

« Il peut s’agir d’un maire qui ne donne plus d’informations après un papi­er qui lui déplaît. Un chef d’agence peut aus­si reprocher à ses jour­nal­istes de ne pas cou­vrir un ‘mer­veilleux’ événe­ment organ­isé par la munic­i­pal­ité. La prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion des rédac­teurs en chef est d’entretenir des liens cour­tois avec les élites poli­tiques et économiques locales. »

Thomas Levivi­er est l’ancien rédac­teur en chef de Croix du Nord, un heb­do­madaire chré­tien dif­fusé dans le Nord et le Pas-de-Calais. En 2015, le titre est racheté par le groupe Ouest France. Le
jour­nal­iste fait jouer la clause de ces­sion, un dis­posi­tif qui per­met de quit­ter sa rédac­tion en cas de rachat de celle-ci, tout en perce­vant des indem­nités de licen­ciement. « J’avais le sen­ti­ment que je ne pou­vais plus faire le jour­nal­isme que j’aimais porter et les sujets que j’aimais défendre », argu­mente-t-il.

Pour relancer le jour­nal, le nou­veau pro­prié­taire cherche à met­tre l’accent sur l’actualité général­iste et les faits-divers au détri­ment de l’actualité religieuse. Un change­ment de ligne édi­to­ri­ale incon­cev­able aux yeux de Thomas Levivier :

« Je ne me voy­ais pas faire les acci­dents sur l’A25. Je ne refu­sais pas de faire du fait divers. Je défendais une autre vision du fait divers, plus humaine et moins immédiate. » 

Il prend l’exemple du viol et du meurtre de la petite Angélique, sur­venu près de Lille en avril 2018: « J’aurais pro­posé un angle sur l’organisation de ses obsèques par l’Eglise et non sur les détails macabres de son assassinat. »

Partir, oui, mais à quel prix ?

Thomas Levivi­er a depuis lais­sé tomber le jour­nal­isme. Il est désor­mais écrivain pub­lic à Valenciennes.

D’autres ten­tent de créer leur pro­pre média indépen­dant. Comme Syl­vain Mor­van, ancien pigiste réguli­er de L’Express. « Plusieurs unes trop racoleuses sur l’Islam m’ont gêné, explique le jour­nal­iste. C’est une ques­tion de cohérence, on n’est pas schiz­o­phrène. » Il dénonce aus­si « la ligne libérale-atlantiste » de l’hebdomadaire.

En 2015, il prof­ite d’un plan de départ volon­taire pour faire ses valis­es. Il fonde avec sept autres jour­nal­istes Médiac­ités, un site web d’investigation né à Lille, puis dupliqué à Nantes et Lyon.

Mon­tage : Paul-Luc Monnier

Emmanuel Gou­bert, l’ancien rédac­teur en chef adjoint d’iTélé, a lui cofondé le pure­play­er Explicite. Dans les deux cas, la tran­si­tion s’est faite au prix d’une lourde pré­car­ité. « Explicite, c’est un an de tra­vail sans cer­ti­tude », lâche Emmanuel Gou­bert, qui a tra­vail­lé bénév­ole­ment pen­dant des mois. Chez Médiac­ités aus­si, les jour­nal­istes ne se sont pas payés tout de suite. Pour l’heure, Médiac­ités revendique
2 500 abon­nés. Mais Explicite a dis­paru quelques mois après sa créa­tion, faute de lecteurs.

Par­tir, créer un média, tous les jour­nal­istes tour­men­tés ne peu­vent pas se le per­me­t­tre. C’est le cas de Lau­ra, la rédac­trice de CNews Matin. En CDI, elle gagne 2 000 € net par mois. « C’est ce qui me fait rester. »

Paul-Luc Mon­nier et Alizée Vincent

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