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Affaire Babtchenko : le rapport aux sources médiatiques boulversé

A l’an­nonce de la mort du jour­nal­iste ukrainien Arka­di Babtchenko par les autorités ukraini­ennes, en mai dernier, les médias du monde entier relaient en masse l’in­for­ma­tion. Mais la réal­ité est que tout a été mis en scène par le gou­ver­nent. Une affaire qui a boulever­sé les us et cou­tumes médi­a­tiques, notam­ment la con­fi­ance accordée aux sources insti­tu­tion­nelles et le cir­cuit de véri­fi­ca­tion de l’information. 

C’est un monde entier de jour­nal­istes qui a été berné. Mar­di 29 mai 2018, les autorités ukraini­ennes met­tent en scène la mort du jour­nal­iste Arka­di Babtchenko. Dans le con­texte de la guerre qui oppose la Russie à l’Ukraine, il est facile de croire à “l’as­sas­si­nat”. Très cri­tique vis-à-vis du prési­dent Vladimir Pou­tine, ce jour­nal­iste russe de 41 ans avait reçu des men­aces, en 2017, après un com­men­taire con­sid­éré comme antipa­tri­o­tique. Il avait égale­ment témoigné de son indif­férence après le crash d’un avion qui trans­portait des chanteurs de l’ar­mée russe. Un CV suff­isant pour que son adresse per­son­nelle soit dévoilée, le forçant à quit­ter le pays pour Prague d’abord, Israël ensuite, avant d’at­ter­rir à Kiev.

Peu après l’an­nonce de sa mort, l’information a fait les gros titres de la presse inter­na­tionale comme la BBC, Le Monde, Le Figaro  ou encore le New York Times. Sup­posé avoir été tué par les ser­vices secrets russ­es, le reporter réap­pa­raît pour­tant le lende­main à la télévi­sion, depuis Kiev. Une mise en scène rocam­bo­lesque orchestrée par l’Ukraine qui red­outait son assas­si­nat par la Russie. D’après France Info, Arka­di Babtchenko était au courant depuis un mois d’un pro­jet d’as­sas­si­nat con­tre lui, “com­man­dité par les ser­vices spé­ci­aux russ­es”. Décou­vrant que les com­plo­teurs dis­po­saient d’in­for­ma­tions très détail­lées sur lui, il a accep­té de coopér­er avec les ser­vices secrets ukrainiens, s’en­traî­nant à pren­dre la posi­tion d’un homme ayant été tué, afin de tromper tout témoin poten­tiel. Selon les ser­vices secrets ukrainien (SBU), cette mise en scène a per­mis d’ar­rêter un Ukrainien recruté par les “ser­vices de sécu­rité russ­es” et présen­té comme l’or­gan­isa­teur du pro­jet d’assassinat. 

Trompés par des sources officielles 

La nou­velle de sa mort est dif­fusée pour la pre­mière fois le 29 mai en début de soirée par l’A­gence France Presse (AFP), s’ap­puyant sur un com­mu­niqué de presse de la police ukraini­enne. Une pho­to de Babtchenko au sol gisant dans une mare de sang fait rapi­de­ment le tour d’in­ter­net. Le jour­nal­iste révélera plus tard qu’il s’agis­sait en réal­ité de sang de cochon. 

Le cas Babtchenko est sans précé­dent. Les sources offi­cielles, de prove­nance insti­tu­tion­nelle ou gou­verne­men­tale, sont con­sid­érées comme fiables par la presse dans son ensem­ble. Elles ne sont générale­ment pas remis­es en ques­tion, à l’inverse de toutes les autres.

On peut con­sid­ér­er qu’une source offi­cielle est a pri­ori fiable, explique Johann Bihr de Reporters sans fron­tière, spé­cial­iste de l’Eu­rope de l’est. Mais dans l’af­faire Babtchenko, les autorités ne sont jamais allées aus­si loin.”

Chal­lenger ses sources, les véri­fi­er une par une, c’est le tra­vail oblig­a­toire que doit men­er tout jour­nal­iste “, explique Yann Philip­pin, jour­nal­iste d’in­ves­ti­ga­tion à Medi­a­part. Dans le cas Babtchenko, le gou­verne­ment et la police ont dif­fusé la fausse infor­ma­tion. De son côté, la famille du jour­nal­iste igno­rait la réal­ité.  Selon Johann Bihr, le recoupe­ment de ces sources n’au­raient donc pas pu men­er à une autre conclusion.

On ne peut pas reprocher aux jour­nal­istes d’avoir été piégés car c’est une sit­u­a­tion sans précé­dent, analyse-t-il. Les jour­nal­istes ont con­tac­té la police, le par­quet, le min­istère de  l’In­térieur, les proches de Babtchenko, ses col­lègues. Tous ont con­fir­mé l’in­fo. Si les jour­nal­istes doivent être vig­i­lants, il leur était com­pliqué de faire autre chose.

Il est très dif­fi­cile de déjouer ce type de piège, renchérit François Jost, pro­fesseur à la Sor­bonne nou­velle et spé­cial­iste des médias. Il est assez com­préhen­si­ble que des jour­naux français aient réper­cuté cette infor­ma­tion. A l’avenir, il fau­dra se mon­tr­er plus méfi­ants envers des infos provenant de pays seule­ment par­tielle­ment démoc­ra­tiques.”

“Vous ne serez jamais absol­u­ment cer­tain de la fia­bil­ité d’une source”

Yann Philip­pin est con­fron­té quo­ti­di­en­nement à des dizaines de sources, qu’elles soient physiques ou doc­u­men­taires. Chaque infor­ma­tion doit être passée au peigne fin. “Même si vous côtoyez une source pen­dant trois mois, vous ne serez jamais absol­u­ment cer­tain de sa fia­bil­ité, ou tout au plus à 95%, assure-t-il. Que faites-vous des 5% de marge d’erreur ? C’est comme jouer à la roulette russe.

Pour le jour­nal­iste de Medi­a­part, il faut s’assurer de la vérac­ité des doc­u­ments, les con­fron­ter à la réal­ité, con­naître leur prove­nance, avoir con­science que la per­son­ne qui nous par­le peut avoir des inten­tions cachées, mul­ti­pli­er et crois­er ses sources.

En décem­bre 2017, un arti­cle de Medi­a­part inti­t­ulé « La folle his­toire du « car­ton suisse » envoyé à Medi­a­part » révélait une affaire de faux list­ings suiss­es. 3000 relevés de comptes helvètes, avec des noms de clients français, avaient été envoyés au jour­nal, ain­si qu’à la Direc­tion nationale des enquêtes fis­cales (DNEF) et au Par­quet nation­al financier (PNF). Les jour­nal­istes de la rédac­tion ont alors con­tac­té les per­son­nes incrim­inées, leur entourage ain­si que des mem­bres de l’administration fis­cale, pour au final établir que ces relevés de comptes étaient des faux. En croisant les sources, en mul­ti­pli­ant les canaux d’information et en prenant le temps de l’enquête — plusieurs mois -, Medi­a­part a pu con­clure à la présence de faux et n’a donc pas dif­fusé une infor­ma­tion trompeuse.

L’af­faire Babtchenko : la viral­ité médi­a­tique accusée

Le prob­lème, ce n’est pas tant la fia­bil­ité des sources que le traite­ment de l’information fait par les médias”, assure Cédric Math­iot, jour­nal­iste à Libé Dés­in­tox, un site de fact-check­ing de Libéra­tion. Son méti­er : tra­quer les fauss­es infor­ma­tions ou les faits inex­acts qui cir­cu­lent dans la presse, sur Inter­net, ou dans les dis­cours poli­tique. Un tel traite­ment des médias est imposé par la con­cur­rence, notam­ment des réseaux soci­aux et des chaînes de télévi­sion en con­tinu qui con­traint de nom­breux jour­nal­istes à brûler cer­taines étapes. “ Aujourd’hui, les rédac­tions n’ont plus le temps. Elles ne lais­sent plus la pos­si­bil­ité de véri­fi­er rigoureuse­ment l’in­for­ma­tion ou leurs sources ”, con­tin­ue Cédric Mathiot. 

Eti­enne Grelet, jour­nal­iste à BFM TV, con­naît bien cette course à l’information. Il a pu y être con­fron­té dans sa chaîne : “Dans le hard news, il ne faut pas con­fon­dre vitesse et pré­cip­i­ta­tion. Cette recherche de l’immédiateté nous a par­fois causé du tort, notam­ment en péri­ode d’attentat.” Le jour de l’at­taque de l’hy­per cacher en jan­vi­er 2015, la chaîne avait dif­fusé en direct un témoignage d’une per­son­ne se cachant avec d’autres otages dans la cham­bre froide du super­marché. Des infor­ma­tions don­nées au ter­ror­iste pou­vant met­tre en péril la vie de cer­taines victimes. 

L’af­faire Babtchenko nous apprend quelque chose sur l’im­mé­di­ateté et sur la con­cur­rence dans la vitesse de l’in­for­ma­tion, explique François Jost. Il est très dif­fi­cile pour un média de s’in­ter­roger sur la vérac­ité d’une infor­ma­tion sur laque­lle tous les autres viralisent “.

La véri­fi­ca­tion est pour­tant l’essence même du méti­er. Dans la Charte des devoirs pro­fes­sion­nels des jour­nal­istes français, adop­tée dès 1918 par le Syn­di­cat Nation­al des Jour­nal­istes (SNJ) et révisée depuis, on peut lire : la notion d’urgence dans la dif­fu­sion d’une infor­ma­tion ou d’exclusivité ne doit pas l’emporter sur le sérieux de l’enquête et la véri­fi­ca­tion des sources”.  

Des médias en lutte con­tre les fake news

Un tra­vail de véri­fi­ca­tion des sources et des infor­ma­tions d’autant plus com­plexe que se mêlent aujourd’hui au flux d’ac­tu­al­ités, nom­breuses fake news et autres trolls. Du côté des rédac­tions, la résis­tance s’organise : Les Décodeurs du Monde, Libé Dés­in­tox ou encore Véri­fié de Buz­zfeed. L’ob­jec­tif est de désamorcer des rumeurs, des infor­ma­tions erronées, en iden­ti­fi­er les sources, apporter des nuances, des pré­ci­sions sur des faits, ou des chiffres. 

Antoine Krempf en a fait sa spé­cial­ité. Dans sa chronique sur France Info, “Le vrai du faux”, le jour­nal­iste passe au crible des faits repérés dans les médias et les réseaux soci­aux. “Alors que les fauss­es nou­velles gag­nent du ter­rain, on a de plus en plus besoin de jour­nal­istes qui véri­fient l’information, affirme-t-il. Chaque matin, il s’empare d’une fausse rumeur qu’il décor­tique et analyse : “J’ai la chance d’avoir une journée entière pour me con­cen­tr­er sur l’origine d’une infor­ma­tion, sur ceux qui la pro­duisent et la parta­gent, explique-t-il. C’est un temps néces­saire qui est la plu­part du temps effi­cace et utile, voire essentiel.”

Dans l’af­faire Babtchenko, en rai­son de la manip­u­la­tion de l’information par les autorités, tout cela n’aurait pas porté ses fruits”, con­clut pour­tant Antoine Krempf. Cette his­toire a d’ex­cep­tion­nel qu’elle dépasse les principes jour­nal­is­tiques gravés dans le mar­bre et le tra­vail de véri­fi­ca­tion métic­uleux. Il fal­lait bien racon­ter de manière hors du com­mun une his­toire si rocambolesque.

Lucas Bidault, Gas­pard de Flori­val, Romain Houg