Éthique, Lignes rouges, Responsabilité personnelle

Journaliste : de la difficulté d’interpréter sans contrarier

La scène restera comme l’un des moments cultes du doc­u­men­taire ‘‘Macron, les couliss­es d’une vic­toire ’’, dédié à la cam­pagne du nou­veau prési­dent et dif­fusé le 8 mai sur TF1. En févri­er, Sibeth Ndi­aye, chargée de la com­mu­ni­ca­tion d’Emmanuel Macron, s’emporte après la pub­li­ca­tion d’un arti­cle par Les Inrocks. « C’est un tra­vail de sagouins » lâche-t-elle au télé­phone à David Doucet, le rédac­teur en chef du mag­a­zine culturel.

Basé sur une inter­view don­née par l’ancien min­istre de l’Economie à l’hebdomadaire L’Obs, le papi­er affirme dans son titre que le futur chef de l’Etat « défend La Manif pour tous – le prin­ci­pal col­lec­tif d’opposition au mariage homo­sex­uel en France – et revendique de par­ler à Philippe de Vil­liers et Eric Zem­mour, tous deux con­sid­érés comme des réac­tion­naires. » Exas­pérée, la com­mu­ni­cante reproche aux jour­nal­istes d’avoir mal inter­prété les paroles de son can­di­dat : « Son pro­pos est légère­ment plus nuancé […] Faites votre boulot les gars aus­si. Franche­ment, là, je suis saoulée. Ça, ce n’est pas du tra­vail de journaliste. »

Les Inrocks ont pour­tant fait leur tra­vail de jour­nal­istes. Celui de décoder un jeu poli­tique totale­ment ver­rouil­lé qui n’apporte, sous sa forme brute, aucun élé­ment de com­préhen­sion au pub­lic. Le titre de l’article peut-être con­sid­éré comme racoleur par l’en­tourage du Prési­dent. Emmanuel Macron a tou­jours défendu le mariage pour tous, com­bat­tu par La Manif pour tous. Il ne sem­ble pas partager non plus les idées de Zem­mour et de Vil­liers, deux réac­tion­naire de droite. Pour­tant, cette titraille ne trahit pas l’interprétation de son auteur. Le développe­ment n’est pas men­songer, ni diffamant. Il fait appa­raître les pro­pos de l’ancien pen­sion­naire de Bercy tels qu’il les a pronon­cés lors de l’interview. Sibeth Ndi­aye pou­vait exprimer son désac­cord. Elle ne pos­sé­dait cepen­dant aucune légitim­ité à com­par­er ce tra­vail avec celui d’un « sagouin ».

Nicolas Dejean : « Macron mesure très bien la portée de ses propos »

«Emmanuel Macron sait que Vil­liers et Zem­mour sont éti­quetés comme proches de l’extrême droite, soupire Nico­las Dejean, jour­nal­iste aux Inrocks et auteur de l’article. Quand il affirme entretenir des rela­tions avec eux, il mesure très bien la portée de son pro­pos …». Dans l’entretien accordé par Emmanuel Macron à L’Obs, les deux hommes n’avaient pas été évo­qués par le jour­nal­iste. Pour David Doucet, cet argu­ment per­met d’interpréter cette référence comme une reven­di­ca­tion : « [Durant l’interview], la ques­tion porte sur Ors­en­na et Sureau (deux écrivains poli­tique­ment très opposés que côtoie le nou­veau prési­dent de la République). Il n’a aucune rai­son de par­tir sur Viliers et Zem­mour, déclarait-il à Arrêt­surim­age le 15 mai. Il a réfléchi, il a choisi de dire ça. C’était l’époque où il voulait séduire à gauche comme à droite. » Nico­las Dejean n’a pas l’impression d’avoir sur-inter­prété les pro­pos tenus par l’actuel pen­sion­naire de l’Elysée : « Si vous met­tez côte à côte le titre et la cita­tion dans laque­lle il affirme entretenir des rela­tions avec Zem­mour et Vil­liers, rien n’a été défor­mé. »

L’auteur de l’article pour­rait man­quer d’objectivité, mais son avis est partagé par de nom­breux con­frères. « Je ne trou­ve pas cette titraille exagérée » déclare Jean-Lau­rent Cas­se­ly, jour­nal­iste à Slate.fr. Même son de cloche chez Nico­las Cha­puis, rédac­teur en chef du ser­vice poli­tique du Monde. Les pro­pos tenus par Emmanuel Macron sur La Manif pour tous et l’humiliation dont aurait été vic­time le col­lec­tif lors du dernier quin­quen­nat s’inscrivent selon lui dans la même démarche que la référence à Zem­mour et de Vil­liers : «  Emmanuel Macron est claire­ment dans un clien­télisme élec­toral, affirme Nico­las Cha­puis. A cette époque, il est publique­ment soutenu par Pierre Bergé, [pro­prié­taire du Monde et mil­i­tant de la cause homo­sex­uelle], des rumeurs courent sur sa rela­tion avec Math­ieu Gal­let [le PDG de RadioFrance]. Il sait qu’il pos­sède l’image du ‘’pro mariage pour tous’’. Or, il souhaite aus­si con­va­in­cre les opposants à cette réforme.» Jour­nal­iste au ser­vice poli­tique du Figaro, Marc de Boni ajoute : « L’interprétation, à tra­vers la titraille, ne trahit pas le mes­sage qu’a voulu faire pass­er Emmanuel Macron. »

Entre interprétation et attraction, un équilibre à trouver

Les jour­nal­istes peu­vent-ils attribuer à Emmanuel Macron une posi­tion qu’il n’a jamais explicite­ment assumée ? « Oui, selon Marc de Boni.  Nous devons met­tre en lumière les inten­tions cachées des poli­tiques dans leurs déc­la­ra­tions. C’est notre job. Toute la valeur ajoutée de notre tra­vail réside dans cette lec­ture des inten­tions non exprimées.» Jean-Lau­rent Cas­se­ly con­sid­ère cette inter­pré­ta­tion comme essen­tielle pour l’intérêt d’un arti­cle : « Nous assumons une fonc­tion de décryptage. L’entretien poli­tique est telle­ment cadré que s’il n’y a pas de décodeurs, eh bien les gens ne reti­en­nent rien d’intéressant. »

Reste à ne pas con­fon­dre inter­pré­ta­tion et attrac­tion. Soumis à des impérat­ifs économiques et à une con­cur­rence de plus en plus féroce, cer­tains titres de presse en ligne pra­tiquent ‘‘la course au clic’’ en usant de titres par­fois trompeurs: «les titres putaclic » s’amuse Jean-Lau­rent Cas­se­ly. «Il est vrai que par­fois, à vouloir trop bien titr­er, cer­tains médias sont dans la sur inter­pré­ta­tion totale pour aller chercher des inter­nautes déjà très sol­lic­ités» recon­naît-il, sans citer de noms. Marc de Boni le recon­naît : le titre joue un rôle prépondérant dans l’attractivité du papi­er : «On doit attis­er la curiosité pour que les gens vien­nent nous lire. Il est hyper-rageant de sor­tir un arti­cle de grande qual­ité très peu lu à cause d’un titre terne. C’est un équili­bre à trou­ver. Ne pas être putaclic, sans être chiant.» 

Chargée de la com­mu­ni­ca­tion d’Emmanuel Macron, Sibeth Ndi­aye avait com­paré l’article des Inrocks à un tra­vail de sagouin. Elle ne regrette pas ses pro­pos : «Je ne suis pas con­tre l’interprétation, mais elle doit s’appuyer sur des choses factuelle­ment justes, affirme-t-elle au CFJ. Or là, elles sont fauss­es.» La trente­naire prend l’exemple du lit­ige con­cer­nant les pro­pos de son can­di­dat sur La Manif pour tous : «Je mets au défi quiconque de trou­ver, dans cette inter­view, une cita­tion d’Emmanuel dans laque­lle il prend la défense de ce col­lec­tif.» Pour­tant, dans un extrait cité par l’article et disponible ci-dessous, il sem­ble bien défendre les adhérents du mou­ve­ment. De plus, elle réfute la dénon­ci­a­tion par son can­di­dat de l’humiliation subie par le mou­ve­ment lors du dernier quin­quen­nat. Encore une fois, la cita­tion d’Emmanuel Macron sem­ble la contredire : 

«Une des erreurs fon­da­men­tales de ce quin­quen­nat a été d’ignorer une par­tie du pays qui a de bonnes raisons de vivre dans le ressen­ti­ment et les pas­sions tristes. C’est ce qui s’est passé avec le mariage pour tous, où on a humil­ié cette France-là. Il ne faut jamais hum­i­li­er, il faut par­ler, il faut partager des désac­cords. Sinon, des lieux comme le Puy-du-Fou seront des foy­ers d’irrédentisme.» Emmanuel Macron, dans L’Obs.

«S’il y a des vir­gules dans la langue française, ce n’est par hasard, con­clut-elle. Emmanuel ne par­lait pas d’eux quand il dénonçait une France humiliée.»

 Ecouter sans se laisser influencer

Il est logique que Sibeth Ndi­aye ait été gênée par cet arti­cle, qui pou­vait nuire à l’image d’Emmanuel Macron. La légitim­ité de ses cri­tiques reste cepen­dant con­testable. Selon Nico­las Cha­puis, la ques­tion ne se pose pas en ces ter­mes : «Il est tout à fait légitime qu’elle vienne râler parce que l’on a pu nuire à l’image d’Emmanuel Macron. C’est son job. Mais elle n’a pas à nous dire com­ment inter­préter ses inter­views.» Marc de Boni pré­cise : «Si une erreur factuelle a été com­mise sur un chiffre, une date ou une sta­tis­tique, là oui, c’est légitime. Mais pour le reste non.» Jean-Lau­rent Cas­se­ly regrette les ter­mes employés par la jeune femme : «Ce n’est pas un tra­vail de sagouin, soupire-t-il. L’accusation est abu­sive. En terme d’éthique, on est très loin d’un man­que­ment grave à la déon­tolo­gie jour­nal­is­tique.» Avo­cat spé­cial­isé en droit des médias, Guil­laume Sauvage con­firme : «Les ter­mes util­isés sont un peu forts. Mais cet arti­cle ne s’inscrit pas dans l’insulte pure et dure, et il n’y a pas de paroles inven­tées

Les médias écoutent les reproches qui leurs sont adressées, sans pour autant se laiss­er influ­encer. «Quand ce genre d’événement arrive, je prends note, mais je n’ai jamais changé une titraille » affirme Nico­las Cha­puis. «Encore heureux, surenchérit Jean-Lau­rent Cas­se­ly. Sinon, on chang­erait tous les jours!» Sagouin un jour, sagouin toujours !