Éthique

Evolutions des médias : les journalistes réclament une carte de presse à leur image

Dans une tribune parue dans Libération le 16 mai, 80 journalistes dénoncent les conditions d’attribution « draconiennes » de la carte de presse par la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP). Des critères qui ne correspondent plus aux réalités multiples du métier.

« On refuse un doc­u­ment qui peut les pro­téger et leur per­me­t­tre de faire leur tra­vail, par­fois dans des con­di­tions périlleuses. » Pour Stéphane Ben­tu­ra, jour­nal­iste indépen­dant et réal­isa­teur de nom­breux doc­u­men­taires, la carte de presse est dev­enue un sésame presque impos­si­ble à décrocher pour cer­tains de ses pairs. Sa tri­bune, « Jour­nal­istes, avec ou sans carte de presse », a été soutenue par plus de 80 sig­nataires. L’objectif : dénon­cer les con­di­tions d’attribution « dra­coni­ennes » fixées par la Com­mis­sion de la carte d’identité des jour­nal­istes pro­fes­sion­nels (CCIJP), pour obtenir la carte de presse. Cette com­mis­sion, com­posée de représen­tants de jour­nal­istes et de leurs employeurs, délivre et renou­velle les cartes depuis plus de 80 ans.

Les con­di­tions sem­blent sim­ples. Il faut, dans l’année précé­dant la demande, avoir tra­vail­lé trois mois con­sé­cu­tifs en tant que jour­nal­iste. Le salaire perçu sur cette péri­ode doit représen­ter plus de la moitié des revenus annuels de la per­son­ne. Il doit égale­ment être égal à trois fois la moitié d’un SMIC. Cette demande doit dans tous les cas être accom­pa­g­née d’un cer­ti­fi­cat délivré par l’employeur, recon­nu entre­prise ou agence de presse.

Claude Cordier, prési­dent de la CCIJP jusqu’en juin dernier, insiste : « Les critères d’attribution de la carte ne sont pas dra­coniens, ils respectent juste la loi. » Pour déter­min­er ces con­di­tions, la com­mis­sion s’appuie sur la loi Brachard du 29 mars 1935 qui crée le statut de jour­nal­iste : « est jour­nal­iste pro­fes­sion­nel toute per­son­ne qui a pour activ­ité prin­ci­pale, régulière et rétribuée, l’ex­er­ci­ce de sa pro­fes­sion dans une ou plusieurs entre­pris­es de presse, pub­li­ca­tions quo­ti­di­ennes et péri­odiques, ou agences de presse et qui en tire le prin­ci­pal de ses ressources. » Une déf­i­ni­tion aux con­tours flous qui ne représente plus la réal­ité plurielle de la profession. 

Statuts multiples, métier unique

« On peut se tromper mais ce n’est jamais arbi­traire. Pour quelle rai­son la Com­mis­sion voudrait don­ner moins de cartes de presse ?! », s’ex­clame Claude Cordier. En 2017, 35 047 cartes ont été dis­tribuées. Seule­ment 550 per­son­nes ont vu leurs deman­des refusées. Absence d’une pièce jus­ti­fica­tive, non respect des trois mois consécutifs… 

Les raisons sont mul­ti­ples. Les jour­nal­istes sont notam­ment de plus en plus pré­caires. Depuis 2006, la part de pigistes et de chômeurs a aug­men­té de 4%, et représente désor­mais un quart des jour­nal­istes. Les embauch­es et les con­trats en CDI se font plus rares, boudés par les employeurs. Il est donc en réal­ité par­fois plus com­plexe d’enchaîner les trois mois de tra­vail néces­saires à l’obtention de la carte.

Mais la prin­ci­pale rai­son de refus d’at­tri­bu­tion de la carte de presse reste le mode d’embauche du jour­nal­iste. Suiv­ant son domaine d’activité, celui-ci peut être déclaré en tant qu’auto-entrepreneur, pigiste, inter­mit­tent du spec­ta­cle… Autant de statuts pour un seul et même métier. 

« Les employeurs poussent les jour­nal­istes à ne plus être salariés », explique Alain Buu, pho­tore­porter depuis 32 ans. « Avec les auto-entre­pre­neurs, la boîte de pro­duc­tion ne s’acquitte pas des charges. Et elle paye reporters et pho­tographes en fac­tures. Le prob­lème c’est que les fac­tures, ce ne sont pas des salaires. Aux yeux de la loi, la CCIJP ne peut pas te con­sid­ér­er comme jour­nal­iste. » Matthieu Mabin, main­tenant chef du ser­vice reportage à France 24, a lui aus­si été payé en fac­tures au début de sa car­rière  : « J’ai passé trois ans sans carte de presse. J’étais cor­re­spon­dant pour un bureau d’une grande chaîne d’information, j’avais plus un rôle de rédac­teur en chef que de pigiste. Mais je n’avais pas de carte ».

La réalité des boîtes de production 

Les sociétés de pro­duc­tion for­ment des acteurs invis­i­bles du paysage audio­vi­suel français. Elles four­nissent aux chaînes de télévi­sion la majorité des pro­grammes de long for­mat ou de mag­a­zine. Des émis­sions comme les reportages de TF1, “Echap­pées Belles”, “66 min­utes” sont le plus sou­vent inté­grale­ment réal­isées en dehors des locaux de la chaîne, qui achète ces contenus.

Les jour­nal­istes sont donc amenés à réalis­er des reportages dif­fusés dans de grands médias, tout en étant rémunérés par des agences qui ne por­tent pas tou­jours le titre d’« entre­prise de presse ». Une con­di­tion pour­tant sine qua non pour l’at­tri­bu­tion de la carte. Ain­si, les jour­nal­istes du Petit Jour­nal sur Canal +, ne pou­vaient pas obtenir leur carte pro­fes­sion­nelle avant que leur employeur, l’entreprise Bangu­mi, ne soit inscrit sur la liste offi­cielle des agences de presse, établie par la Com­mis­sion par­i­taire des pub­li­ca­tions et agences de presse (CPPAP).

Pour devenir une agence de presse légale­ment recon­nue, l’entreprise doit rem­plir plusieurs con­di­tions, con­trôlées par la CPPAP. Elle doit « être une entre­prise com­mer­ciale »« qui col­lecte, traite, met en forme et four­nit à titre pro­fes­sion­nel tous élé­ments d’information ayant fait l’objet sous sa pro­pre respon­s­abil­ité d’un traite­ment jour­nal­is­tique à des clients médias », et « ne se livr­er à aucune forme de pub­lic­ité en faveur des tiers. » Si les critères sont rem­plis, la CPPAP inscrit l’entreprise à la liste des agences de presse, laque­lle est validée par les min­istres chargés de la com­mu­ni­ca­tion et du bud­get. Ce n’est qu’à par­tir de ce moment que les rédac­teurs et leurs col­lab­o­ra­teurs directs sont recon­nus jour­nal­istes pro­fes­sion­nels. L’agence peut alors leur fournir le cer­ti­fi­cat indis­pens­able pour obtenir le pré­cieux sésame. 

Pour la CCIPJ, la déci­sion est sim­ple. Si le jour­nal­iste deman­deur est rémunéré par un organ­isme qui n’entre pas dans les clous, il ne cor­re­spond plus aux critères. Peu importe son expéri­ence, il ne peut pas se voir attribuer ou renou­vel­er sa carte de presse. Hélène Lam Trong a con­nu cette sit­u­a­tion. Après neuf années à Radio France puis deux au jour­nal télévisé de France 2, la jeune femme devient free­lance en 2017. Pour elle, rien n’a changé. Elle con­tin­ue de réalis­er de reportages, plus longs, dif­fusés sur une chaîne nationale. « Mais cette année-là, pour la pre­mière fois, la CCIPJ m’a refusé la carte pro­fes­sion­nelle. » Motif : son employeur, une boîte de pro­duc­tion, n’a pas la qual­ité « d’agence de presse ». Elle soupire : « Comme si nous avions, en tant que pigiste, le choix de notre employeur… »

D’autres sociétés de pro­duc­tion, qui ont tout à fait le statut d’agences de presse, préfèrent embauch­er leurs jour­nal­istes en tant qu’in­ter­mit­tents du spec­ta­cle. Un statut moins onéreux et plus sou­ple pour l’en­tre­prise pour qui il est impos­si­ble de renou­vel­er plus de deux fois un même con­trat court (CDD).  L’intermittent, lui, peut mul­ti­pli­er les con­trats et les employeurs. C’est notam­ment le cas des jour­nal­istes reporters d’image (JRI), comme Simon Fichet à son arrivée dans une agence : « la société m’avait indiqué que si je voulais un con­trat, il fal­lait que je devi­enne inter­mit­tent». Ces JRI devi­en­nent alors « cadreurs » ou « chefs opéra­teurs ». Une sit­u­a­tion de plus en plus courante. « Tous mes copains n’ont plus de cartes de presse. C’est moins pres­tigieux, mais c’est plus facile de tra­vailler », ajoute Simon Fichet.

Changer d’état d’esprit

Stéphane Ben­tu­ra est exas­péré. Si les jour­nal­istes adoptent le statut d’intermittents ou d’auto-entrepreneurs, c’est pour lui par oblig­a­tion. « La Com­mis­sion veut lut­ter con­tre l’ubérisation de la société…. Et elle s’en prend à ses chauf­feurs ! On pénalise ceux qui sont soumis aux pra­tiques sociales abu­sives des employeurs. »

L’ancien prési­dent de la CCIPJ, Claude Cordier, souligne : « Cette tri­bune pub­liée dans Libéra­tion soulève de vraies ques­tions : ces réal­isa­teurs ont de réelles pra­tiques jour­nal­is­tiques mais n’entrent pas dans le statut légal (…) Ils se trompent de cible ! » La Com­mis­sion n’est pour lui pas respon­s­able du mode d’embauche des jour­nal­istes. Claude Cordier défend même le rôle d’observateur priv­ilégié de la CCIPJ. Il ajoute : « Rien ne sert de cass­er le ther­momètre. Il faut voir d’où vient la maladie ! »

Stéphane Ben­tu­ra insiste. La CCIPJ garde pour lui une part de respon­s­abil­ité : « Il faudrait que la Com­mis­sion change son état d’esprit. » Ses mem­bres, représen­tants syn­di­caux, ne voient pas, selon lui, d’un très bon oeil ces jour­nal­istes free­lance, tou­jours plus nom­breux. Si la CCIPJ se doit de respecter la loi, « dans les faits, elle a une marge de manoeu­vre qu’elle n’applique pas. » Une marge réelle déjà util­isée par les mem­bres de la Com­mis­sion au début des années 40 pour éclair­cir le statut des caméra­mans d’actualité de Pathé Ciné­ma. L’entreprise n’était pas une agence de presse mais il a été décidé que ses caméra­mans accom­plis­saient bel et bien un tra­vail de nature jour­nal­is­tique, et pou­vaient donc pré­ten­dre à la carte de presse. Une déci­sion qui peut sem­bler incom­préhen­si­ble pour un réal­isa­teur de doc­u­men­taires d’actualité comme Stéphane Ben­tu­ra, à qui la CCIPJ refuse la carte. 

Un sésame indispensable ?

Si la carte de presse sus­cite autant de débats, déchaîne tant de pas­sions, c’est qu’elle est pour le jour­nal­iste un véri­ta­ble out­il de tra­vail. Pour de grands événe­ments tels que la Coupe du Monde de foot­ball ou les Jeux Olympiques, les accrédi­ta­tions sont ouvertes seule­ment aux déten­teurs de la carte. Ne pas l’avoir rend par­fois impos­si­ble l’accès à cer­tains ter­rains, ou l’obtention de visas. « Dernière­ment, j’ai dû présen­ter ma carte de presse à la fron­tière irako-syri­enne, explique Hélène Lam-Trong, à l’époque reporter chez France Télévi­sions. Si je ne l’avais pas eue, je n’aurais pas pu pass­er pour réalis­er mon reportage. » Stéphane Ben­tu­ra a aus­si été con­fron­té à ce prob­lème en 2015. « Je com­mençais un doc­u­men­taire pour France 3, ‘Les vis­ages de la ter­reur’ sur les frères Kouachi. J’avais absol­u­ment besoin d’accéder à une con­férence de presse de François Molins, le pro­cureur de la République de Paris », racon­te le jour­nal­iste. « Mais je n’avais pas ma carte. Résul­tat : je suis resté devant la porte, impos­si­ble d’entrer. »

La carte de presse peut aus­si devenir une véri­ta­ble pièce d’identité dans cer­tains pays, voire une garantie, sans laque­lle il peut être dan­gereux de se déplac­er. « Pour voy­ager en zone de guerre, de grands reporters sont privés de la pro­tec­tion que pour­rait leur con­fér­er une iden­tité de jour­nal­iste », explique Stéphane Ben­tu­ra. « C’est ce qui est arrivé à Thomas Dan­dois quand il a été retenu au Niger». En décem­bre 2007, les jour­nal­istes Thomas Dan­dois et Pierre Creis­son, qui tra­vail­laient alors pour Arte, obti­en­nent une autori­sa­tion pour tourn­er un reportage sur la grippe avi­aire au Niger. Sur place, les deux reporters en prof­i­tent pour en tourn­er un autre sur la rébel­lion touareg dans le nord du pays, ter­ri­toire alors inter­dit aux jour­nal­istes. Arrêtés, puis inculpés pour « atteinte à la sûreté de l’Etat », ils sont incar­cérés pen­dant presque un mois. « Ils n’avaient pas de carte de presse. La Com­mis­sion s’est réu­nie d’urgence pour leur en faire une en moins d’un mois, et ça a per­mis de les faire sor­tir de prison », con­state Stéphane Ben­tu­ra. « Mais quoi qu’il arrive, sur le ter­rain, on se débrouille. Nous sommes jour­nal­istes, avec ou sans carte ».

Un tra­vail de Sophie Hemar, de Joan­na Chabas et d’Adèle Le Canu.