Éthique

Quand vérifier une information devient un luxe

Pour un jour­nal­iste, délivr­er une infor­ma­tion fiable à 100% est évi­dent. Il arrive pour­tant que des fauss­es nou­velles soient relayées par erreur. Pour éviter les dérives, les pro­fes­sion­nels s’organisent. 

«Évac­u­a­tion de l’université de Tol­bi­ac: un étu­di­ant annon­cé dans le coma.» En avril 2018, cette fausse infor­ma­tion est restée deux jours sur le site inter­net de Mar­i­anne avant d’être démen­tie. Depuis plusieurs semaines, les étu­di­ants du site Tol­bi­ac de l’Université Paris I occu­pent les murs de leur fac­ulté. La sit­u­a­tion est ten­due. Les CRS ont reçu l’ordre d’évacuer. Jas­pal De Oliveira Gill, représen­tante de l’UNEF assure aux reporters du mag­a­zine qu’un étu­di­ant a été «grave­ment blessé à la tête» pen­dant l’opération menée par les forces de l’ordre. Les jour­nal­istes enreg­istrent l’information et la pub­lient sans véri­fi­er auprès d’une sec­onde source. «À par­tir du moment où une source offi­cielle sur place donne ce type de ren­seigne­ment, il est évidem­ment tou­jours préférable de crois­er avec une deux­ième source, mais c’était con­sid­éré comme solide», se jus­ti­fie Del­phine Legouté, rédac­trice en chef du ser­vice web de Mar­i­anne. Elle dit avoir voulu agir vite pour sor­tir l’information, jugée impor­tante et d’intérêt général. La Charte d’éthique pro­fes­sion­nelle des jour­nal­istes, du syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes (SNJ) stip­ule de son côté que «la notion d’urgence dans la dif­fu­sion d’une infor­ma­tion ou d’exclusivité ne doit pas l’emporter sur le sérieux de l’enquête et la véri­fi­ca­tion des sources

Ce n’est pas la pre­mière fois qu’un média se laisse piéger. En 2016, plusieurs jour­naux de grands groupes, dont France 3, RTL, le Figaro ou encore Le Monde avaient dif­fusé l’histoire de Francine Néa­go, présen­tée comme une pri­ma­to­logue de renom qui aurait fini au SAMU social. Incon­nue de la com­mu­nauté sci­en­tifique, la Française n’avait jamais pro­duit une seule étude sur les orang-out­ans, son domaine d’expertise sup­posé par les médias ayant relayé l’information. Une con­tre-enquête menée par le mag­a­zine Causette avait révélé la supercherie. La même année, Le Point, France Bleu et Ouest France avaient assuré qu’un ado­les­cent cana­di­en avait décou­vert seul une cité maya. Une infor­ma­tion qui avait été démen­tie par des chercheurs.

«Ce type d’erreur date vraisem­blable­ment de l’invention du jour­nal­isme», explique Pablo Mira, cofon­da­teur du site d’informations satiriques Le Gorafi. Sans le vouloir, la pub­li­ca­tion a déjà piégé plusieurs jour­naux étrangers qui n’ont pas saisi le sec­ond degré de ses arti­cles. Le quo­ti­di­en El-Hay­at a repris, en févri­er 2017, un can­u­lar du Gorafi. «Le Pen veut con­stru­ire un mur entre l’Algérie et la France», pou­vait-on lire en Une du jour­nal algérien. La rédac­tion a recon­nu avoir été dupée: «Oui, nous avons com­mis une erreur et nous avons présen­té nos excus­es à nos aimables lecteurs. (…) Cette erreur a été com­mise par un col­lègue en l’absence du directeur de la pub­li­ca­tion en rai­son de sa mal­adie

Manque de temps

Face à de telles bavures, les jour­nal­istes invo­quent sou­vent le manque de temps dont ils dis­posent pour véri­fi­er les infor­ma­tions dif­fusées. «Pren­dre le temps ou pas de véri­fi­er une infor­ma­tion, c’est une ques­tion clas­sique du jour­nal­isme», con­firme le soci­o­logue des médias Jean-Marie Char­ron. «La vitesse est au cœur du méti­er. Une accéléra­tion qui s’est accen­tuée avec l’arrivée des chaînes, puis des sites d’informations en con­tinu.»

En cause: la pres­sion de cer­tains chefs et l’ambition d’obtenir un scoop. Mais aus­si les logiques économiques. « Il y a des com­porte­ments mou­ton­niers, si un jour­nal a sor­ti une info, on fait comme les autres pour ne pas per­dre de lecteurs», explique Cyrille Frank, spé­cial­iste des médias numériques. D’autant qu’à l’ère des réseaux soci­aux, «il y a aujourd’hui plus d’informations, qui se propa­gent plus rapi­de­ment. Donc math­é­ma­tique­ment, plus d’erreurs com­mis­es

Mais tous les médias n’ap­préhen­dent pas cette ques­tion de la même manière. «Cela dépend beau­coup du type de média. Dans un mag­a­zine, on n’attend pas de vous la même réac­tiv­ité que sur un site d’actualités en con­tinu», assure Dominique Pradalie, secré­taire générale du SNJ et jour­nal­iste à France Télévi­sions, lorsque l’on évoque avec elle les dif­férences entre la pra­tique et ce que pré­conise la Charte d’éthique pro­fes­sion­nelle de la profession

Des rédac­tions s’organisent

En 2015, l’Agence France Presse (AFP), une entre­prise de presse réputée pour la fia­bil­ité de ses infor­ma­tions, annonce la mort de l’homme d’affaires Mar­tin Bouygues, alors que celui-ci est encore vivant. Vent de panique chez les agenciers. Dans une note interne que s’est procurée Libéra­tion, Michèle Léri­don, direc­trice de l’in­for­ma­tion de l’A­gence France-presse pré­cise que «les règles rédac­tion­nelles élé­men­taires dans ce type de sit­u­a­tion, ain­si que les procé­dures de val­i­da­tion, vont être rap­pelées. La répu­ta­tion de l’a­gence est fondée d’abord sur sa fia­bil­ité. Nous met­tons, au quo­ti­di­en, tout en œuvre pour qu’elle ne soit pas entachée de tels dys­fonc­tion­nements.» Suite à cet évène­ment, l’AFP ren­force les procé­dures de véri­fi­ca­tion de l’information dans l’ensemble de ses bureaux. 

Dans la foulée du scan­dale Bouygues, d’autres médias s’organisent pour véri­fi­er effi­cace­ment les infor­ma­tions, dont celles trans­mis­es par les agences de presse. Chez France Info, «nous ne prenons pas en compte des infor­ma­tions issues de cer­taines sources:  “source proche de l’enquête”, “selon un député”… Il faut que la source soit claire­ment iden­ti­fiée, nom­i­nale. Par exem­ple, lorsqu’il s’agit de l’avocat de la petite Angèle [ndlr: petite fille de 4 ans décédée après avoir été tor­turée par sa mère et son beau-père] c’est une per­son­ne physique, iden­ti­fi­able», indique Estelle Cognacq, direc­trice adjointe de la rédac­tion. En 2016, Radio France créé l’agence France Info, qui récupère et cen­tralise toutes les infor­ma­tions. Le rôle de cette agence interne est de véri­fi­er chaque fait pour les dif­fuser à ses canaux de dif­fu­sion internes : télé, web et radio. «Nous prenons le temps de véri­fi­er et ce n’est pas un prob­lème si l’AFP ou BFM la pub­lie avant nous, c’est un choix édi­to­r­i­al.» Pour être rapi­de, l’agence France Info s’appuie sur le réseau de jour­nal­istes régionaux de France Bleu. «Chaque jour, ils nous aident depuis le ter­rain à véri­fi­er des faits qui se pro­duisent loin des antennes nationales.»

D’autres médias se spé­cialisent dans l’utilisation d’outils tech­nologiques qui néces­si­tent moins de moyens humains. «Au sein des rédac­tions, on utilise main­tenant de nou­veaux out­ils, plus sim­ples à maîtris­er», explique l’universitaire Jean-Marie Char­ron. Les jour­nal­istes ont accès à des logi­ciels per­me­t­tant de véri­fi­er l’authenticité des faits. C’est le cas de la plate­forme web Mapcheck­ing, imag­inée par Antho­ny Catel en 2017. Elle per­met de véri­fi­er le nom­bre de per­son­nes pou­vant se situer en temps réel dans une zone don­née. Un dis­posi­tif effi­cace lorsqu’il s’agit de compter le nom­bre de man­i­fes­tants d’un cortège. Autre exem­ple, le pro­jet européen InVid, dont l’AFP est parte­naire. Cet out­il inter­net peut con­trôler la vérac­ité des vidéos postées sur les réseaux soci­aux. Pour l’authenticité des pho­tos, les jour­nal­istes utilisent la méth­ode de recherche inver­sées via le nav­i­ga­teur Google. En pra­tique, il suf­fit d’entrer la pho­to dans la barre de recherche afin d’avoir accès au con­texte et à la légende de l’illustration.

Ces instru­ments lim­i­tent les risques, sans pro­pos­er de solu­tion pérenne. «Le prob­lème vient moins des out­ils tech­niques à la dis­po­si­tion des jour­nal­istes que du con­texte économique et social de la pro­fes­sion», nuance Jean-Marie Charron. 

Véri­fi­er avec les moyens du bord

Peu de rédac­tions investis­sent autant de moyens financiers et humains que l’AFP ou France Info, pour véri­fi­er les infor­ma­tions qu’elles pub­lient. «À Mar­i­anne, nous ne sommes que sept pour tout le web. Nous n’avons donc pas de dis­posi­tif par­ti­c­uli­er pour lut­ter con­tre les fake news, à part notre tra­vail tra­di­tion­nel de jour­nal­iste qui véri­fie ses infos», affirme Del­phine Legouté.  

La plu­part des entre­pris­es de presse s’assurent de la vérac­ité de leurs infor­ma­tions de manière “tra­di­tion­nelle”, en con­tac­tant au moins deux sources crédi­bles et en faisant relire leurs papiers avant pub­li­ca­tion. Cyril Ouzou­lias, rédac­teur en chef adjoint du ser­vice édi­tion au Monde, souligne qu’au sein de son jour­nal, «une infor­ma­tion n’est pas pub­liée tant que celle-ci n’est pas véri­fiée ou sour­cée.» S’il n’y a pas de ser­vice pré­cis en charge de con­trôler les infor­ma­tions, l’éditeur «n’hésite pas à sol­liciter les rubri­cards [ndlr: jour­nal­istes experts dans un domaine comme la jus­tice, ou la poli­tique] pour con­firmer les infos.» Les jour­nal­istes font aus­si régulière­ment appel à leurs col­lègues des Décodeurs, la rubrique en ligne du Monde chargée du fact-check­ing (véri­fi­ca­tion des faits), ou de Pix­els, rubrique spé­cial­isée dans les révo­lu­tions numériques. 

L’éditeur insiste sur l’importance des dif­férents niveaux de relec­ture. «On va dire que pour le web il y a en moyenne trois relec­tures au Monde. Et cinq voire six relec­tures sur le print», assure-t-il. Un luxe que tous les médias ne peu­vent s’offrir, par manque de temps et de moyens. «Le prob­lème, c’est le manque d’effectifs au sein des rédac­tions pour pro­duire un tra­vail de qual­ité», con­firme le soci­o­logue Jean-Marie Char­ron. «Les entre­pris­es de presse tra­vail­lent aujourd’hui avec moins de per­son­nel sur plus de supports.»

Dans un con­texte économique ten­du, les coupes budgé­taires dans la presse se font prin­ci­pale­ment au niveau des postes d’éditeurs et de secré­taires de rédac­tion, chargés de relire et véri­fi­er les infor­ma­tions avant leur dif­fu­sion. En témoigne le dernier plan de réor­gan­i­sa­tion en date au sein du jour­nal Ouest France, qui prévoit la sup­pres­sion de 56 postes. Dans ce quo­ti­di­en de presse régionale, le ser­vice d’édition est déjà très réduit. Seule une charte avec les règles à suiv­re pour pro­duire un bon arti­cle est mise à dis­po­si­tion des jour­nal­istes. On y trou­ve notam­ment des con­seils pour recon­naître des sources fiables, et détecter celles qui exi­gent d’être recoupées. 

La véri­fi­ca­tion de l’information avant sa dif­fu­sion assure la crédi­bil­ité d’un média. La cir­cu­la­tion d’une fausse nou­velle dans les colonnes d’un grand titre peut se révéler destruc­trice pour ce dernier. Afin de con­solid­er la con­fi­ance de son lec­torat et éviter qu’il ne se reporte sur un con­cur­rent, les titres de presse ont aujour­d’hui intérêt à pren­dre du recul. Un temps essen­tiel pour crois­er ses sources, pour se servir des nou­veaux out­ils tech­nologiques, et aller véri­fi­er soi-même sur le ter­rain autant que possible.