Indépendance, Intimidation, Lignes rouges

Ligue du LOL : enquêter sur sa profession, un tabou ?

Insultes sex­istes, homo­phobes, pro­pos racistes sur les réseaux soci­aux… L’affaire Ligue du LOL a con­duit des jour­nal­istes à s’intéresser aux com­porte­ments de leurs con­frères, à par­tir de févri­er 2019. Si trou­ver des sources, véri­fi­er des faits, recueil­lir des témoignages fait par­tie de leur quo­ti­di­en, ce tra­vail s’avère plus com­pliqué lorsqu’il s’agit de men­er l’enquête au cœur de leur profession. 

Fin 2016. Dans la rédac­tion du site d’information Slate.fr, le nom de la « Ligue du LOL » émerge d’une con­ver­sa­tion entre col­lègues. La jour­nal­iste pigiste Lucile Bel­lan racon­te avoir été harcelée par un « groupe de mecs », jour­nal­istes eux aus­si, qui sévit sur inter­net. Jeune recrue du site à l’époque, à l’aise sur les réseaux soci­aux, Vin­cent Manilève, accepte de creuser le sujet sur  propo­si­tion de sa rédac­tion en chef. « Je sen­tais que c’était impor­tant » assure le jour­nal­iste. Pour­tant, il recon­naît qu’il ne pour­suit l’enquête qu’« en arrière plan », par  « manque de temps » et de « preuves ». Tabou au sein de la pro­fes­sion ou infor­ma­tions insuff­isantes avérées ?  Ce n’est que trois ans plus tard qu’un arti­cle est pub­lié sur le sujet. Check­news, la plate­forme de véri­fi­ca­tion de faits du jour­nal Libéra­tion, révèle l’existence de la Ligue du LOL. Un groupe, com­posé de jour­nal­istes, soupçon­nés de profér­er des insultes sex­istes, homo­phobes, racistes et anti­sémites sur les réseaux soci­aux, à l’en­con­tre d’autres journalistes. 

Témoignages con­tra­dic­toires, tweets sup­primés, pages net­toyées, groupe privé inac­ces­si­ble : les jour­nal­istes de Slate.fr et de Check­news con­fient s’être heurtés à plusieurs dif­fi­cultés pour men­er leurs inves­ti­ga­tions. Alors même qu’il s’agit de leur cœur de méti­er. Une ques­tion demeure : peut-on enquêter sur ses con­frères comme sur tout autre sujet ? 

Difficile de réunir des preuves

Lorsque Vin­cent Manilève débute son enquête, peu de vic­times souhait­ent par­ler, par peur des réper­cus­sions. Beau­coup d’entre elles sont jour­nal­istes. Témoign­er reviendrait à « se griller ». « C’est tou­jours un peu com­pliqué d’enquêter sur son pro­pre milieu », avance Jean-Marie Pot­ti­er, ex-rédac­teur en chef de Slate.fr. Il con­state que cer­tains jour­nal­istes peu­vent s’autocensurer par peur de « chercher la petite bête aux con­frères ».

Vin­cent Manilève ne parvient à récolter que « deux témoignages con­tra­dic­toires ». Un manque cru­cial pour les suites de l’investigation. « Pour sor­tir ce genre d’enquête il faut des preuves, com­ment dire… béton », défend Jean-Marie Pot­ti­er. Et Vin­cent Manilève n’a « pas le temps » de les rassem­bler. Il est vite rat­trapé par le rythme de cette petite rédac­tion web et de ses délais : « On était seule­ment trois ou qua­tre jour­nal­istes dans la rédac­tion », regrette-t-il. Quelques mois plus tard, le site d’information Buz­zFeed se penche à son tour sur la Ligue du LOL. Par manque de temps et de moyens, l’histoire se répète. Les inves­ti­ga­tions n’aboutissent pas. À l’époque, pour Slate et Buz­zFeed, d’autres sujets sem­blent pri­or­i­taires. Dif­fi­cile de savoir ce qui a dic­té ce choix édi­to­r­i­al alors même que l’affaire de la Ligue du LOL a eu un fort reten­tisse­ment en 2019. La rédac­trice en chef de Slate.fr pen­dant l’en­quête, Char­lotte Pud­lows­ki, n’a pas don­né suite à nos sollicitations. 

On enquête sur les jour­nal­istes comme on enquêterait sur d’autres professions.”

Robin Andra­ca, jour­nal­iste Checknews

Le jour­nal­iste de Check­news, Robin Andra­ca, obtient davan­tage de témoignages pour révéler l’affaire. Le 5 févri­er dernier, il est chargé de répon­dre à la ques­tion posée par un inter­naute : « La Ligue du LOL a‑t-elle vrai­ment existé et harcelé des fémin­istes sur les réseaux soci­aux ? ». Robin Andra­ca affirme ne pas hésiter à enquêter sur des con­frères : « On enquête sur les jour­nal­istes comme on enquêterait sur d’autres pro­fes­sions», pré­cise-t-il.

Trois jours s’é­coulent entre la ques­tion et la réponse apportée par Check­news. Trois jours pen­dant lesquels Robin Andra­ca récolte plusieurs témoignages de vic­times, échange avec Vin­cent Glad au télé­phone et dis­cute avec Alexan­dre Her­vaud  au sein de la rédac­tion de Libéra­tion. Ils sont tous les deux impliqués dans les groupes de « loleurs » dont les agisse­ments sur les réseaux soci­aux ont été épinglés dans la presse. Selon Robin Andra­ca, les deux jour­nal­istes se livrent ouverte­ment sans se douter des réper­cus­sions qu’aura l’affaire.

Investigations intimidantes

S’il n’a pas hésité, Robin Andra­ca admet qu’il existe des résis­tances de la part des jour­nal­istes lorsqu’ils devi­en­nent un sujet d’enquête : « Par­fois ils ne répon­dent pas aux sol­lic­i­ta­tions », « cer­tains dis­ent que c’est déplacé », « d’autres esti­ment qu’ils n’ont pas de comptes à ren­dre », rap­porte-t-il. Écrire sur ses con­frères « c’est peut-être plus déli­cat à faire, il faut peut-être met­tre plus les formes ».

À la rédac­tion de Libéra­tion, des ten­sions sont nées après les révéla­tions des enquêtes sur la Ligue du LOL, con­fient des jour­nal­istes en off. Inter­rogé sur cette ques­tion, Robin Andra­ca affirme « cela n’a pas grand intérêt d’en par­ler publique­ment ». Pour­tant, on peut se deman­der si de tels trou­bles peu­vent frein­er des jour­nal­istes à enquêter sur leurs con­frères. D’autant que cette vague de révéla­tions a entraîné plusieurs licenciements. 

Il con­fie n’avoir jamais envis­agé que son arti­cle puisse « pren­dre une telle ampleur ». La rédac­tion, elle, avait pris ses pré­cau­tions : « avant que l’article ne paraisse  une relec­ture par l’avocat de Libéra­tion a été effec­tuée », détaille un mem­bre de la rédac­tion de Libéra­tion. À chaque fois que « des per­son­nes sont mis­es en cause » dans leurs papiers, « les même pincettes » sont pris­es et ce quelque soit le sujet. Dans ce cas pré­cis, l’av­o­cat a estimé que le con­tra­dic­toire avait été respecté. 

Une question d’époque plutôt que d’éthique  

Écrire sur ses col­lègues jour­nal­istes, « c’est quelque chose qui se fait peu en France à la dif­férence du monde anglo-sax­on », con­state Robin Andra­ca. Avant la Ligue du LOL, il estime que les arti­cles sur les jour­nal­istes étaient l’apanage de quelques médias spé­cial­isés comme Arrêt sur Images par exemple. 

Un change­ment s’opère égale­ment avec l’apparition des ques­tions des inter­nautes traitées par les jour­nal­istes. « C’est plus facile pour Check­news d’enquêter sur ses con­frères car les ques­tions sont posées par d’autres per­son­nes. On se sent peut-être plus légitime», estime Robin Andra­ca. À Check­news ou encore aux Décodeurs du Monde, les inter­ro­ga­tions con­cer­nent régulière­ment les recettes internes des médias. Preuve qu’elles peu­vent intéress­er un pub­lic plus large que le milieu journalistique. 

Le scan­dale Mee too, sur­venu fin 2017 a égale­ment per­mis de déli­er les langues et de libér­er la parole de cer­tains jour­nal­istes. « Avec MeToo le témoignage des femmes vic­times est devenu un sujet de dis­cus­sion cen­tral dans la cou­ver­ture médi­a­tique. Cette fois, on écoute ces femmes »,  estime Vin­cent Manilève. Pour l’ancien jour­nal­iste, trois ans aupar­a­vant, ces paroles seules n’auraient pas eu la même force pour étay­er un article.

Célia Cuordifede, Emi­lie Del­warde, Pauline Comte