Éthique

Les journalistes politiques face à leur partialité

A l’ère du clash et de la petite phrase, l’in­ter­view poli­tique sur les plateaux télé et radio est scrutée, décor­tiquée, com­men­tée et analysée. Pour les jour­nal­istes qui se prê­tent à l’ex­er­ci­ce, la ten­ta­tion de la par­tial­ité plane. 

« Vous n’auriez pas dû appel­er votre par­ti En Marche mais En Force ! ». Des piques de ce genre-là, le fon­da­teur de Médi­a­part Edwy Plenel en a fait plusieurs lors de l’interview d’Emmanuel Macron le 15 avril. Des remar­ques acérées et des com­men­taires piquants, pas tou­jours au goût de ses con­frères plus policés, ou d’un monde poli­tique choqué par tant d’au­dace. Chris­t­ian Estrosi par­lait même de « pit­bull ». Sa façon abrupte de men­er l’en­tre­tien, aux côtés de Jean-Jacques Bour­din de BFM, revêt ain­si des airs de « plaidoy­er », comme le lui a rétorqué le chef de l’É­tat. « L’in­ter­view prési­den­tielle en France est une inter­view monar­chique. Notre objec­tif tout sim­ple, c’é­tait d’abord de cass­er ça » affirme Edwy Plenel, « assez con­tent du résul­tat ».

Cass­er les codes par mil­i­tan­tisme ou pro­fes­sion­nal­isme ? L’alinéa de la cen­te­naire charte éthique de la pro­fes­sion, qui pré­cise que « le jour­nal­iste tient l’esprit cri­tique, la vérac­ité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action jour­nal­is­tique », sem­ble caté­gorique­ment écarter l’opinion et les états d’âme du « jour­nal­iste digne de ce nom ». Pour Isabelle Bar­ré, jour­nal­iste au Canard enchaîné, Edwy Plenel n’est alors qu’un « idéo­logue ». Pour Jean-Michel Aphatie, inter­vieweur poli­tique sur France info, les tacles à répéti­tion en font une « inter­view par­tiale ». Si les deux con­frères s’accordent sur le mil­i­tan­tisme affir­mé de l’ancien directeur de rédac­tion du Monde, ils ne le con­sid­èrent pas comme le prob­lème prin­ci­pal de l’interview. Pour eux, ce qui entache la pra­tique jour­nal­is­tique est qu’il n’avance pas de faits pour illus­tr­er et accom­pa­g­n­er ses piques. « Il faut tra­vailler ses dossiers » et rester factuel, résume Isabelle Bar­ré. Une con­di­tion sine qua none pour ensuite « atta­quer » le poli­tique sur les ques­tions qui le con­cer­nent directement.

https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/est-ce-une-question-ou-un-plaidoyer-lance-macron-a-plenel-macronbfmtv-1060011.html

Mais pour Nathalie Schuck, jour­nal­iste poli­tique au Parisien, la par­tial­ité reste « la meilleure tech­nique » à employ­er en début d’interview poli­tique. Pouss­er l’interviewé dans ses retranche­ments serait ain­si la meilleure manière d’engager une con­ver­sa­tion franche avec l’invité, dénuée de la mor­tifère langue de bois. Jean-Michel Aphatie adhère à cette vision des choses. De son pro­pre aveu, il lui arrive « très sou­vent » de se « plac­er dans la peau de l’opposant poli­tique » et ain­si flirter avec la répar­tie de l’in­vité. Au risque de faire croire à l’audience qu’il est par­tial ? Le jour­nal­iste bal­aie la ques­tion du revers de la main : « C’est leur sub­jec­tiv­ité qui leur fait penser ça ». Une sub­jec­tiv­ité qu’il faut pour­tant éviter de pren­dre à la légère, puisqu’elle con­tribue à la défi­ance du pub­lic envers la pro­fes­sion. Selon le sondage réal­isé par Kan­tar-Sofres pour La Croix en 2017, 67 % des Français inter­rogés jugent que les jour­nal­istes ne sont pas indépen­dants des pres­sions des par­tis poli­tiques et du pou­voir. Une tech­nique d’in­ter­view sous le sceau du « je t’aime moi non plus », par­fois dif­fi­cile à apprécier.

Une indépen­dance tou­jours ques­tion­née © Baromètre annuel « La Croix » Kan­tar Sofres/Kantar Média 2017

Une distance nécessaire 

Jean-Michel Aphatie a une méth­ode bien à lui pour rester dans son rôle. Il part de l’idée que le jour­nal­iste est « faible » face à son inter­locu­teur (en l’occurrence, un poli­tique), qui est « fort ». Il explique ain­si que le jour­nal­iste n’est pas « celui qui détient l’information ». Il est celui qui la cherche et la cueille, unique­ment par le biais de ses ques­tions. Cela réduit con­sid­érable­ment l’au­ra du jour­nal­iste, ni savant ni jus­tici­er, mais sim­ple enquê­teur. De ce con­stat découle l’idée que l’in­ter­vieweur « ne doit pas débat­tre avec le poli­tique », mais « le faire par­ler ».

La dis­tance, poli­tique et émo­tion­nelle, se révèle donc essen­tielle au bon posi­tion­nement du jour­nal­iste poli­tique. Pour cet obser­va­teur de la « vie de la cité » au sens grec, la mise en retrait relève du pur « pro­fes­sion­nal­isme ». Il choisit ain­si de traiter chaque invité de la même façon, de gauche comme de droite, même ceux qui lui ont « fait des sales coups » ou qui cherchent à l’at­ta­quer per­son­nelle­ment en interview.

Une histoire d’équilibre

La jour­nal­iste du Canard enchaîné Isabelle Bar­ré ne partage pas entière­ment cette vision égal­i­taire. Pour elle, « il ne faut pas être trop impar­tial ». Elle l’af­firme, il est impor­tant de faire du « cas par cas » et de s’adapter en fonc­tion de son inter­locu­teur. « L’im­par­tial­ité, ce n’est pas une minute pour Hitler, une minute pour les Juifs », va jusqu’à dire la jour­nal­iste poli­tique. Poussée à l’ex­trême, cette pra­tique manichéenne sim­pliste deviendrait absurde. Le dosage néces­saire de par­tial­ité est donc sub­til, et à utilis­er avec beau­coup de pré­cau­tion selon Nathalie Schuck. «Quand on inter­viewe un homme poli­tique qui a fauté, il faut être extrême­ment incisif mais tout en faisant atten­tion à ne pas être bru­tal, au risque de trans­former l’in­ter­viewé en vic­time », analyse-t-elle.

Il s’ag­it donc d’une his­toire d’équili­bre. Être par­tial, à petite dose. Être impar­tial, en bous­cu­lant l’in­ter­locu­teur. «Il faut être capa­ble de dire lorsque le poli­tique a raté quelque chose mais égale­ment quand il a réus­si », glisse Nathalie Schuck. « Par exem­ple, pour Nico­las Sarkozy, il faut l’at­ta­quer sur le scan­dale libyen mais il est égale­ment impor­tant de recon­naître qu’il a lut­té con­tre la crise économique de 2007 », recon­naît-elle. Chaque inter­vieweur poli­tique a sa méth­ode, qui peut par­fois s’éloign­er des valeurs prônées par la charte, mais dans un seul but : obtenir une information. 

Alexan­dre Males­son, Ali­cia Roux et Char­lotte Rothéa