Sources

La protection des sources, le pilier sacré du journalisme

Le secret des sources est énon­cé dans l’un des derniers alinéas de la charte d’éthique du jour­nal­iste : « Le jour­nal­iste garde le secret pro­fes­sion­nel et pro­tège les sources de ses infor­ma­tions ». C’est un principe immuable. En théorie. Sujet à divers­es pres­sions, le rédac­teur peut par­fois être ten­té de bris­er l’anony­mat. Pour­tant la pro­tec­tion des sources demeure un impératif déontologique.

La source est l’alpha et l’oméga d’un arti­cle, c’est elle qui four­nit sa matière pre­mière, l’information. «Un jour­nal­iste a besoin de sources pour avoir des infos, explique Yann Philip­pin, enquê­teur à Médi­a­part. En con­trepar­tie, il doit les pro­téger, elles sont la con­di­tion même de son méti­er.» Longtemps tacite, cette règle a été inscrite dans la Charte d’éthique pro­fes­sion­nelle des jour­nal­istes en 2011. Avant il n’é­tait ques­tion que de «garder le secret pro­fes­sion­nel», une règle rel­a­tive­ment abstraite.

Témoin direct, oreille indis­crète ou employé indigné : les pro­fils sus­cep­ti­bles d’apporter une infor­ma­tion sont infi­nis. Leur iden­tité est par­fois dis­simulée afin de mieux préserv­er leur intégrité.

Parole d’une personne

Pro­téger une source, c’est avant tout pro­téger un indi­vidu. «Il faut faire preuve de loy­auté envers la per­son­ne qu’on a en face de nous,  explique Dan Israel de Medi­a­part. Il ne faut pas la met­tre en dif­fi­culté.» Si l’info délivrée est sen­si­ble, son déten­teur prend for­cé­ment un risque en s’adressant à la presse. Lenquê­teur ne manque pas dexem­ples d’ac­tu­al­ité. Alors que le procès UBS souvre à Paris – por­tant sur léva­sion fis­cale de rich­es Français en Suisse – il évoque le témoignage de Nico­las Forissier, un des lanceurs dalerte. «La pre­mière fois quil a par­lé à Médi­a­part, fin 2012, cétait de façon anonyme. Il était alors en procé­dure au prudhomme con­tre UBS et il craig­nait que cela se retourne con­tre lui.»

En poste, un employé peut se faire licenci­er pour avoir trop par­lé. Début octo­bre 2018, Hel­la Kherief a per­du son tra­vail après une inter­view dans lémis­sion Envoyé Spé­cial. Aide-soignante, elle dénonçait la mal­trai­tance dans les Étab­lisse­ments d’héberge­ment pour per­son­nes âgées dépen­dantes (Ehpad). Elle avait témoigné à vis­age découvert.

Dan Israel dit navoir jamais provo­qué de licen­ciement après la paru­tion dun arti­cle «parce que je pro­tège ma source, si je fai­sais vir­er quelquun, ça me poserait un vrai prob­lème de conscience». 

Plan B

Out­re le fait de respecter l’anonymat, un bon jour­nal­iste se doit aus­si de le pro­pos­er. Yann Philip­pin se rap­pelle avoir dû con­va­in­cre une source de pass­er en off : «Elle était arrivée avec des doc­u­ments sen­si­bles sur une organ­i­sa­tion très puis­sante et n’avait aucune idée des risques qu’elle pre­nait en témoignant à vis­age décou­vert.» L’enquêteur doit alors faire preuve de péd­a­gogie pour pro­téger l’intégrité physique et morale de son inter­locu­teur. «Jour­nal­is­tique­ment c’est sûr que ça aurait été mieux d’avoir ce témoignage parce que c’é­tait un lanceur d’alerte, mais pour garan­tir sa sécu­rité on s’est mis d’ac­cord  avec Medi­a­part pour ne don­ner ni son nom, ni son témoignage.»

Cette fois-ci, les doc­u­ments suff­i­saient à don­ner corps à l’en­quête. Par­fois, il faut pour­tant renon­cer à pub­li­er l’article. «Ça arrive tout le temps, renchérit Yann Philip­pin, cer­taines infor­ma­tions sont telle­ment pré­cis­es et con­fi­den­tielles que le sim­ple fait de les pub­li­er révélerait l’identité la source.» 

Jean-Bap­tiste Naudet, grand reporter au ser­vice inter­na­tion­al de L’Obs après avoir été jour­nal­iste au Monde, assure même détenir un scoop sen­sa­tion­nel sur Vladimir Pou­tine. Impos­si­ble pour­tant de le révéler : «Le papi­er est dans mon ordi­na­teur mais si on le sort, le mec est mort.» Le mec, c’est sa source.

Sous pression

Pas tou­jours si sim­ple de préserv­er l’anony­mat de sa source. Cer­taines entités peu­vent exercer des pres­sions afin de con­naître l’i­den­tité de l’indi­ca­teurSoit en interne sur les employés con­cernés, soit sur la rédac­tion à l’o­rig­ine de la publication.

Selon Dan Israel, le min­istère du Tra­vail a mené en mai 2017 une chas­se aux sor­cières après la pub­li­ca­tion par Médi­a­part du cal­en­dri­er des réformes par ordon­nances du code du tra­vail. «On a demandé aux employés de mon­tr­er leurs échanges par mail puis le min­istère a porté plainte con­tre X. C’é­tait une façon de faire pres­sion en interne sur la source. C’é­tait un message.»

Le moyen le plus répan­du pour effray­er une rédac­tion reste l’at­taque en diffama­tion. « On a pub­lié une enquête sur les con­di­tions de tra­vail chez Quan­tic Dream, une entre­prise française de jeux vidéos. Ils nous ont attaqué en jus­tice », explique Dan Israel. Il n’est pas inqui­et quant à l’is­sue du procès : «C’est juste de la pres­sion, on sait qu’on gag­n­era car on respecte sys­té­ma­tique­ment les critères de bonne foi jour­nal­is­tique.» Avec ces garanties, les jour­nal­istes peu­vent se défendre devant les tri­bunaux dans un procès en diffama­tion. Il faut notam­ment prou­ver le sérieux de l’en­quête, l’ab­sence d’an­i­mosité per­son­nelle, l’ap­pli­ca­tion du droit de réponse. Medi­a­part a été attaqué plus d’une cen­taine de fois pour diffama­tion, et n’a per­du que cinq procès.

Pour se pré­mu­nir d’une con­damna­tion, le site d’in­for­ma­tion pro­pose par­fois à ses sources anonymes de sign­er une attes­ta­tion promet­tant de témoign­er en cas de pour­suites judi­ci­aires. «C’est le cas pour l’en­quête sur Quan­tic Dream, cer­taines sources ont signé ce doc­u­ment.» Le temps judi­ci­aire étant par­ti­c­ulière­ment long, cela per­met «de préserv­er la tran­quil­lité de la source au moment où l’ar­ti­cle paraît», et acces­soire­ment de chang­er d’employeur entre temps.

Flou juridique

Légale­ment «on ne peut pas forcer un jour­nal­iste à révéler ses sources, il n’y a aucune oblig­a­tion et aucune sanc­tion pénale prévue», affirme Guil­laume Tray­nard, avo­cat spé­cial­iste du droit de la presse. 

En effet, l’article 109 para­graphe 2 du code de procé­dure pénale français dis­pose que «tout jour­nal­iste enten­du comme témoin sur des infor­ma­tions recueil­lies dans l’ex­er­ci­ce de son activ­ité est libre de ne pas en révéler l’o­rig­ine».

Pour­tant, lorsqu’il est attaqué en diffama­tion, le rédac­teur n’a pas tou­jours les out­ils néces­saires pour plaider sa cause. En choi­sis­sant de ne pas révéler l’identité de sa source, il peut «se priv­er de la pos­si­bil­ité de démon­tr­er que ce qu’il dit est vrai», admet le bâtonnier. 

Lors de sa cam­pagne, François Hol­lande s’était engagé à ren­forcer la loi sur la pro­tec­tion des sources. Le député PS Patrick Bloche, alors prési­dent de la com­mis­sion des Affaires cul­turelles de l’Assemblée, avait porté une propo­si­tion de loi visant «à ren­forcer l’indépendance des jour­nal­istes, à l’égard des intérêts des action­naires et des annon­ceurs». Elle inter­di­s­ait «qu’il soit porté atteinte au secret des sources pour la répres­sion d’un délit, quels que soient sa grav­ité, les cir­con­stances de sa com­mis­sion, les intérêts pro­tégés ou l’impératif prépondérant d’intérêt pub­lic qui s’attache à cette répres­sion».

En bref, les jour­nal­istes n’auraient pas à répon­dre de l’identité de leur source, peu importe la grav­ité des faits reprochés par les enquê­teurs. Le Con­seil con­sti­tu­tion­nel en a décidé autrement. La haute juri­dic­tion a reto­qué cet arti­cle de loi, le 10 novem­bre 2016. Pour les garants de la Con­sti­tu­tion, l’article risquait de rompre l’équilibre entre d’une part, la lib­erté d’expression et, d’autre part, «le respect de la vie privée, le secret des cor­re­spon­dances, la sauve­g­arde des intérêts fon­da­men­taux de la Nation et la recherche des auteurs d’infractions». Si bien que cette promesse du can­di­dat Hol­lande ne sera finale­ment pas respec­tée et la loi demeure encore aujourd’hui imprécise.

Nécessaire équilibre

«Le secret des sources c’est sacré, assure Yann Philip­pin. On ne doit y déroger sous aucun pré­texte». Épaulés par une lég­is­la­tion encore impar­faite, enquê­teurs et enquêtri­ces dévelop­pent des astuces, des mécan­ismes de pro­tec­tion de leurs sources. Néan­moins, la pre­mière fonc­tion du jour­nal­iste est d’être au ser­vice de ses lecteurs, il doit donc respecter l’équilibre entre cet impératif de pro­tec­tion et la per­ti­nence de son arti­cle. «Si tous les témoignages sont anonymes, le lecteur se pose des ques­tions, peut se deman­der d’où les infor­ma­tions sor­tent et si elles sont vraies», nuance Rozenn Le Saint, du pure-play­er d’in­ves­ti­ga­tion locale Médiac­ités. Garan­tir un con­trat de con­fi­ance avec ses lecteurs tout en lim­i­tant au max­i­mum les risques pour ses sources face aux pres­sions, c’est le dif­fi­cile chal­lenge que relève en per­ma­nence les jour­nal­istes d’investigation.

Illus­tra­tion : All The Pres­i­den­t’s men ©Warn­er Bros