Crédit : Anouck Renaud
Éthique, Indépendance, Interview, Politique

Interviewer un dictateur : Régis Le Sommier face à Bachar El Assad

En 2014 puis en 2015, le jour­nal­iste Régis Le Som­mi­er a inter­viewé le prési­dent et dic­ta­teur syrien Bachar El Assad. Aujourd’hui directeur adjoint de la rédac­tion de Paris Match, le jour­nal­iste a accep­té de revenir sur ce qu’il con­sid­ère être le con­flit éthique le plus mar­quant de sa car­rière.

En vingt-cinq ans de car­rière chez Paris Match, Régis Le Som­mi­er, le directeur adjoint de la rédac­tion du « mag­a­zine des prési­dents » a eu l’occasion d’in­ter­view­er plusieurs chefs d’État. Des per­son­nages plus ou moins sul­fureux. Un des plus mar­quants pour le jour­nal­iste : le prési­dent syrien Bachar El Assad. À deux repris­es, il ren­con­tre celui que l’on surnomme le « Bouch­er de Damas ». 

En 2008, alors qu’il est cor­re­spon­dant pour Paris Match aux États-Unis, Régis Le Som­mi­er envoie, sans en atten­dre grand chose, une demande d’interview à Bachar El Assad. Juste après la chute du dirigeant irakien Sad­dam Hus­sein, le jour­nal­iste veut suiv­re de plus près ce qu’il se passe au Moyen-Ori­ent : « Quand l’Histoire se fait, il faut l’accompagner. J’essayais d’envisager ce qu’il pou­vait se pass­er. Assad, à l’époque je le voy­ais comme quelqu’un qui incar­nait les régimes de la région. »

Les années passent, le monde change. Print­emps arabe en 2011, début de la guerre civile en Syrie, créa­tion de l’État Islamique. En 2014, l’Observatoire syrien des droits de l’Homme décompte 200 000 morts en Syrie, civils et mil­i­taires con­fon­dus. Après presque six ans sans réponse, Régis le Som­mi­er reçoit un email en retour à sa lettre. 

Les col­lab­o­ra­teurs du chef d’É­tat syrien lui pro­posent de venir à Damas pour inter­view­er Bachar El Assad. Pour le grand reporter, le con­texte de l’interview n’est plus le même. Mais n’en reste pas moins intéres­sant. Il accepte sans hésiter : « Sur le moment on est con­tents, chez Match on a la cul­ture du scoop. Puis le devoir jour­nal­is­tique reprend le dessus, on est là surtout pour pos­er des ques­tions. »

Depuis le début de l’État Islamique, en 2014 , aucun média français n’avait eu accès à Bachar El Assad. Pour cette inter­view exclu­sive, Régis Le Som­mi­er prend des pré­cau­tions : seuls sa femme et son rédac­teur en chef sont au courant de son déplace­ment en Syrie. Sur place, le jour­nal­iste est sur­pris par « l’ab­sence appar­ente de sécu­rité ». De plus, l’en­tourage du dic­ta­teur ne pose aucune con­di­tion par­ti­c­ulière. Régis Le Som­mi­er racon­te qu’il était libre de pos­er les ques­tions qu’il souhaitait. 

« Si j’avais pu interviewer Staline ou Hitler, je l’aurais fait. » 

« A ma place, aucun jour­nal­iste n’aurait refusé d’interviewer Bachar El Assad », se per­suade Régis Le Som­mi­er. Pour­tant, lorsque vient le moment de pub­li­er l’interview du chef de l’Etat Syrien en 2014, le reporter doit faire face aux cri­tiques de ses con­frères français. Dans un arti­cle du Monde, Christophe Ayad qual­i­fie l’entrevue de « jeu com­plaisant ».

Con­tac­té, Christophe Ayad ne remet pas en cause le principe de l’in­ter­view : « Il ne faut s’in­ter­dire per­son­ne. (…) Si on s’empêche d’in­ter­view­er les tueurs ou les dic­ta­teurs, on n’in­ter­roge plus per­son­ne. » Il estime pour­tant que « l’in­ter­view man­quait de relances et de ques­tions qui gênent. Elles n’é­taient pas assez agres­sives ». Il imag­ine que Le Monde aurait accep­té de ren­con­tr­er le dic­ta­teur, mais que la démarche aurait été dif­férente. « On aurait beau­coup plus réfléchi sur les ques­tions. (…) On aurait abor­dé des thé­ma­tiques rel­a­tives au régime en interne. Par exem­ple, l’ex­il de la sœur de Bachar El Assad. » Le jour­nal­iste du Monde cri­tique égale­ment la forme de l’en­tre­tien en questions/réponses. Pour lui, ce for­mat ne donne pas la pos­si­bil­ité d’in­sér­er du contradictoire. 

Dans les colonnes du même jour­nal, l’historien Jean-Noël Jeanneney a aus­si réa­gi à cette inter­view : « En inter­viewant des per­son­nages poli­tiques sul­fureux, le jour­nal­iste prend tou­jours le risque d’être le jou­et d’une entre­prise de pro­pa­gande. » Il y fait même un par­al­lèle avec l’en­tre­tien accordé par Adolf Hitler au jour­nal­iste Bertrand de Jou­venel, en 1936. Ce à quoi Régis Le Som­mi­er ne manque pas de répon­dre : « Si j’avais pu inter­view­er Staline ou Hitler, je l’aurais fait. »

« En France, on a une éthique à géométrie variable »

Cette inter­view n’a pas été reçue de la même façon hors de France. Selon Régis Le Som­mi­er, son inter­view, a été reprise dans 150 médias améri­cains, et dans plusieurs pays occi­den­taux. « Ni les Alle­mands, ni les Anglais, ni les Améri­cains n’ont émis de cri­tique », remar­que-t-il, « mais, en France, on a une éthique à géométrie vari­able, une pos­ture morale assez inadap­tée ». Le jour­nal­iste illus­tre son point : avant la sor­tie de l’interview dans Paris Match, Lau­rent Fabius, à l’époque min­istre des Affaires étrangères, demande une copie. Régis Le Som­mi­er lui refuse. Quelques jours plus tard, Lau­rent Fabius qual­i­fiera l’en­tre­vue avec Bachar El Assad de « pub­li-reportage », au micro de Jean-Pierre Elk­a­b­bach, sur Europe 1.

Mais, face à ces reproches, le jour­nal­iste de Paris Match est formel : le dilemme éthique ne s’est pas posé pour cette pre­mière ren­con­tre. C’est pour lui un devoir de jour­nal­iste d’interviewer le max­i­mum de par­ties prenantes dans le con­flit en Syrie. Et Bachar El Assad est incon­tourn­able. « Les diplo­mates par­lent aux gens qui ont du sang sur les mains. Les jour­nal­istes, eux, doivent rap­porter les pro­pos de ces gens-là. » Cette pos­ture, il l’assume. Et pousse l’argumentaire. Pour le directeur adjoint de la pub­li­ca­tion de Paris Match, ne pas y aller, refuser l’interview, aurait été une faute journalistique.

Directeur adjoint de la rédac­tion de Paris Match, Régis Le Som­mi­er est tou­jours grand reporter au Moyen-Orient.

« Pour cette interview en off, oui je me suis interrogé »

À la fin de son pre­mier entre­tien avec Bachar El Assad, Régis Le Som­mi­er reste sur sa faim. Il tient à pré­cis­er qu’il n’a pas « d’amitié par­ti­c­ulière avec Assad » mais sent qu’un lien s’est créé et que le dic­ta­teur est prêt à con­tin­uer la dis­cus­sion. Six mois après leur pre­mière ren­con­tre, Le Som­mi­er réus­sit à obtenir un sec­ond entretien.

Comme la pre­mière fois, l’interview se fera à Damas. Mais pour la pre­mière fois de sa car­rière, le jour­nal­iste ne s’y ren­dra pas au nom de sa rédac­tion. Pas ques­tion d’ailleurs de pren­dre des notes. « Être jour­nal­iste, c’est creuser, aller voir, se nour­rir ». Avec sa « mémoire comme micro », Le Som­mi­er dis­cute de nou­veau avec le dic­ta­teur pen­dant de longues min­utes. « Même si je ne pré­tends pas le com­pren­dre, j’ai trou­vé dans cette deux­ième inter­view des expli­ca­tions », explique-t-il en citant notam­ment les facettes incon­nues de « geek » du dic­ta­teur. Aucun détail de cette entre­vue ne sor­ti­ra dans la presse pen­dant plusieurs années. 

Le Som­mi­er le con­fesse, « pour cette inter­view en off, oui je me suis inter­rogé sur le bien-fondé de cette ren­con­tre, si je n’al­lais pas être instru­men­tal­isé ou encore sur ce que je pour­rais retir­er de cet entre­tien. »  Sans doute en réponse à ses pro­pres ques­tion­nements, Régis Le Som­mi­er pub­lie en 2018 le livre Assad. Il y retrace ses échanges avec le chef du régime syrien et n’hésite pas à couch­er sur le papi­er les doutes et les hési­ta­tions aux­quels il a été con­fron­té avant, pen­dant et après les inter­views. « C’était plus un exer­ci­ce de psy­cholo­gie que de jour­nal­isme. »

« Il faut savoir placer son curseur éthique »

Pour Régis Le Som­mi­er, la ques­tion de l’éthique du jour­nal­iste est intime­ment liée à l’honnêteté. Cette valeur, c’est ne pas « nég­liger des choses que l’on sait au prof­it d’une vérité ». C’est d’ailleurs ce que décrit la Charte d’éthique pro­fes­sion­nelle des jour­nal­istes : « Le jour­nal­iste pro­fes­sion­nel digne de ce nom tient le men­songe, la manip­u­la­tion, la cen­sure et l’autocensure, la non-véri­fi­ca­tion des faits, pour les plus graves dérives pro­fes­sion­nelles. »

Ne pas inter­view­er Bachar El Assad, en util­isant comme pré­texte ses posi­tions poli­tiques ou ses actes, c’est être mal­hon­nête estime le jour­nal­iste de Paris Match. Il pré­cise que cela reviendrait à nég­liger les dif­férents aspects de la sit­u­a­tion en Syrie. C’est égale­ment occul­ter — volon­taire­ment — la vérité du dic­ta­teur. Surtout, c’est empêch­er le lec­torat d’avoir accès à toutes les don­nées d’une équa­tion : « On a tous des préférences poli­tiques, mais il faut savoir plac­er son curseur éthique », martèle le directeur adjoint de Paris Match. Régis Le Som­mi­er con­clut : « Il ne doit pas y avoir d’endroit au monde où un jour­nal­iste s’interdit d’aller. »

Sasha Beck­er­mann, Emi­lie Hen­ny, Lola Marotte, Anouck Renaud.