Éthique

D’enquêteur à juge, la dangereuse tentation du journaliste

Non-respect de la pré­somp­tion d’innocence dans l’affaire Out­reau, divul­ga­tion d’éléments de l’enquête au moment des atten­tats con­tre Char­lie Heb­do, les exem­ples d’entorses aux fonde­ments déon­tologiques du jour­nal­isme sont mul­ti­ples. Si l’enquête fait par­tie des moyens mobil­isés par le jour­nal­iste pour récolter des infor­ma­tions, les enquêtes poli­cière et judi­ci­aire appar­ti­en­nent à des insti­tu­tions dont le jour­nal­iste doit se dis­soci­er. Entre lib­erté d’informer et mis­sions de la jus­tice, les impérat­ifs des uns et des autres entrent par­fois en conflit.

En 2014, 30 mil­lions de per­son­nes dans le monde se pas­sion­nent pour le pod­cast améri­cain Ser­i­al. Deux jour­nal­istes, Sarah Koenig et Julie Sny­der, y racon­tent le meurtre de Hai Mae Lee, 18 ans, en 1999. Preuves après preuves, elles repren­nent minu­tieuse­ment le dossier, qui à l’époque a con­duit en prison son petit-ami, Adnan Syed, alors âgé de 17 ans. Tous les élé­ments de l’en­quête sont mis en ligne pour que les audi­teurs puis­sent y par­ticiper et apporter des infor­ma­tions sup­plé­men­taires. À l’issue des douze épisodes, il appa­raît que la police de Bal­ti­more a mis de côté des témoignages clés. Au print­emps dernier, la jus­tice améri­caine a annon­cé rou­vrir le dossier, suite à l’enquête menée par les deux jour­nal­istes, dix-huit ans après la con­damna­tion à per­pé­tu­ité d’Adnan Syed.

Le cas d’Adnan Syed le mon­tre, la fron­tière entre l’enquête de jus­tice et celle de jour­nal­iste peut être ténue. « Le jour­nal­iste est enquê­teur », insiste Ondine Mil­lot, jour­nal­iste pen­dant seize ans au ser­vice police-jus­tice de Libéra­tion. Après, doit-il aller plus vite que la police ? ». Dif­fi­cile par­fois de ne pas se muer en agent de police et men­er sa pro­pre enquête. Sur ce point, la charte du Syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes est pour­tant très claire : « un jour­nal­iste digne de ce nom […] ne con­fond pas son rôle avec celui du polici­er », rap­pelle le tout dernier para­graphe. Dans les faits, les jour­nal­istes doivent être vig­i­lants à leur pra­tique et prêter atten­tion à dif­férents écueils pour ne pas se trans­former en juge ou policier.

Le droit d’informer, une entrave à l’enquête de police ?

Les policiers sont l’une des sources priv­ilégiées des jour­nal­istes dans les affaires judi­ci­aires. C’est auprès d’eux qu’ils col­lectent des infor­ma­tions ou parvi­en­nent à com­pren­dre les ten­ants et aboutis­sants d’une enquête. Policiers et avo­cats peu­vent d’ailleurs, sci­em­ment, trans­met­tre des infor­ma­tions aux jour­nal­istes. La dif­fu­sion de pièces du dossier est très courante mais en théorie inter­dite, il arrive que des jour­nal­istes soient pour­suiv­is en jus­tice, accusés d’avoir com­pro­mis l’enquête.

C’est ce qui est arrivé en 2015 au jour­nal­iste Stéphane Sel­l­a­mi. Suite à un arti­cle paru dans le Parisien, il est con­damné par la cour d’appel de Paris à 3 000€ d’amende pour  « recel de vio­la­tion du secret pro­fes­sion­nel ». Trois ans plus tôt, il avait pub­lié dans le quo­ti­di­en le por­trait-robot d’une per­son­ne recher­chée dans une affaire de viol. La divul­ga­tion du pro­fil avait, selon la police, entravé l’avancée de l’enquête. Le com­mis­saire Patrice Demoly, qui tra­vail­lait sur l’af­faire, s’é­tait porté par­tie civile. Il avait alors déclaré au tri­bunal que « cette pub­li­ca­tion inop­por­tune avait per­tur­bé l’en­quête », ôtant alors « l’effet de sur­prise indis­pens­able à la police dans ce genre d’affaire. » Con­tac­té, Stéphane Sel­l­a­mi a pré­cisé avoir porté son cas auprès de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, et ne souhaite pas s’exprimer sur l’affaire.

Sa con­damna­tion est-elle une entrave à la lib­erté d’informer, comme l’avaient dénon­cé plusieurs syn­di­cats du Parisien? La jus­tice a tranché, sans répon­dre directe­ment à cette ques­tion. « La restric­tion apportée à la lib­erté d’ex­pres­sion appa­raît jus­ti­fiée par l’in­térêt, supérieur à celui d’in­former le pub­lic, de ne pas entraver le cours d’une enquête crim­inelle », avait motivé la cour d’appel dans son arrêt, en s’appuyant sur l’arti­cle 10 de la Con­ven­tion européenne des droits de l’Homme (CEDH), qui traite de la lib­erté d’expression et de ses lim­ites. Dans cette affaire, la jus­tice a choisi de plac­er les besoins de l’enquête au-dessus de l’intérêt d’informer.

Une vision que ne partage pas Guil­laume Sauvage, avo­cat spé­cial­isé dans le droit de la presse. Tout au long de sa car­rière, il a défendu plusieurs jour­nal­istes devant les tri­bunaux, plaidant juste­ment le « droit à l’information », que garan­tit ce même arti­cle 10 de la CEDH, dont les dis­po­si­tions sup­plantent celles du droit français. 

Aux dires de l’av­o­cat, la majorité d’en­tre eux sont pour­suiv­is pour « recel de vio­la­tion du secret pro­fes­sion­nel », soit la pub­li­ca­tion dans leurs médias d’éléments de l’enquête, sou­vent remis par des avo­cats ou par le par­quet. La pra­tique est illé­gale mais très répan­due dans les faits, puisqu’elle per­met aux jour­nal­istes de pré­par­er les procès. « Sou­vent, les con­damna­tions ont lieu lorsque le déroule­ment de l’enquête a été per­tur­bé, pré­cise Guil­laume Sauvage. Le Parisien a pub­lié le por­trait-robot de manière pré­maturée, au moment où il était trans­mis aux ser­vices de police. Les enquê­teurs étaient en phase de recherche et le secret est très impor­tant à ce moment-là. »

Quand les rôles sont flous 

S’il arrive au jour­nal­iste de se met­tre dans la peau d’un enquê­teur, c’est aus­si par­fois car la police lui laisse volon­taire­ment le champ libre, au prof­it de l’en­quête. Récem­ment, Le Parisien a révélé que la police aurait suivi Marie Peyraube, une jour­nal­iste de BFM TV qui réal­i­sait un doc­u­men­taire sur Redoïne Faid, espérant de cette manière trou­ver des infor­ma­tions sur le braque­ur, alors en cav­ale. La police n’a pas souhaité s’ex­primer sur le sujet, mal­gré les deman­des de BFM d’obtenir des explications.

Il arrive égale­ment que les enquê­teurs détour­nent à leur prof­it l’at­ten­tion médi­a­tique. En 2017, lors du meurtre de la famille Troad­ec en Loire-Atlan­tique, la police aurait délibéré­ment ori­en­té les jour­nal­istes sur la piste de la cul­pa­bil­ité de l’une des vic­times, le fils de la famille, déjà lavé de tout soupçon par l’enquête.

« C’est une tech­nique habituelle de met­tre les jour­nal­istes sur de fauss­es hypothès­es pour que le sus­pect prin­ci­pal ne s’inquiète pas, détaille Ondine Mil­lot. Ce n’est pas la norme, mais ça arrive. » En lançant la presse sur la trace du fils, la police a ain­si tran­quille­ment pu procéder à l’arrestation de l’oncle de celui-ci, qui igno­rait qu’il était suspecté.

Avec l’affaire Gré­go­ry en 1984, la con­fu­sion des rôles a été portée à son parox­ysme et la pos­ture de jour­nal­iste-enquê­teur a rem­placé celle de jour­nal­iste-spec­ta­teur. Les jour­nal­istes, avides de trou­ver le coupable, ont pris part à l’enquête de police, dans une frénésie qui n’a pas totale­ment cessé trente-cinq ans après le crime. Dans Le Bûch­er des inno­cents, Lau­rence Lacour, alors jour­nal­iste à Europe 1, racon­te cette course à l’info dans laque­lle la presse s’est lancée avec, par­fois, un temps d’avance sur la police et jusqu’à omet­tre cer­taines règles éthiques et déon­tologiques. Elle rap­porte que des jour­nal­istes ont posé des micros, men­ti auprès de la pop­u­la­tion, ou se sont fait pass­er pour des détec­tives privés, dans le but de recueil­lir des pro­pos en exclu­siv­ité.

Respecter les décisions de justice

Il peut arriv­er que l’attitude du jour­nal­iste soit prob­lé­ma­tique une fois l’affaire bouclée et la déci­sion de jus­tice ren­due. Lorsque le jour­nal­iste prend par­fois mal­gré lui le rôle du juge. « Quand on est chroniqueur judi­ci­aire, on est for­cé­ment, même à son insu, un petit peu juge, con­cède Emmanuel Denise, chroniqueur judi­ci­aire pour le site Épris de Jus­tice et pour Europe 1. Mais notre rôle n’est pas de dire si la déci­sion est bonne ou pas. On peut avoir un avis, trou­ver que la déci­sion est scan­daleuse, mais ça ne sert à rien de dire que les juges se sont trompés. Il faut s’en tenir aux faits, et surtout expli­quer le pourquoi d’une déci­sion. »

En févri­er 2018, le mag­a­zine Ebdo pub­lie une enquête à charge con­tre le min­istre de l’écologie Nico­las Hulot. Y est relaté le dépôt d’une plainte con­tre lui, en 2008, pour une rela­tion sex­uelle for­cée. Les faits pre­scrits, la plainte a été classée sans suite par la jus­tice. Dans le même arti­cle, les jour­nal­istes font état d’accusations de har­cèle­ment sex­uel sur une anci­enne col­lab­o­ra­trice. L’intéressée s’empresse de démen­tir, et Nico­las Hulot porte plainte quelques semaines plus tard con­tre les auteurs de l’enquête. L’hebdomadaire s’attire les foudres de la pro­fes­sion mais aus­si de ses lecteurs, qui s’in­ter­ro­gent sur les allé­ga­tions portées à l’encontre du min­istre de l’écologie. Le mag­a­zine est accusé d’avoir voulu faire jus­tice lui-même, en rou­vrant une enquête close par la jus­tice, sans apporter de nou­veaux élé­ments, salis­sant au pas­sage l’image publique d’un ministre. 

Pour éviter pareils écueils, Jean-Philippe Deni­au, le chef du ser­vice enquêtes-jus­tice de France Inter, incite à la mod­estie. « On est dépourvu de tout moyen d’enquête autre que notre sty­lo et notre télé­phone, on ne peut pas saisir des experts pour analyser des preuves ou des indices, explique celui qui est égale­ment prési­dent de l’Association de la presse judi­ci­aire. À titre per­son­nel, je pense que le jour­nal­iste doit garder à l’esprit qu’il est chargé de rédi­ger un papi­er, et non pas de men­er une enquête de bout en bout. »

L’association, qui compte plus de 200 mem­bres, vise surtout à l’entraide entre les jour­nal­istes et la défense de leurs con­di­tions de tra­vail dans les tri­bunaux. Mais elle con­stitue de manière indi­recte un pre­mier garde-fou con­tre les mau­vais­es pra­tiques : « Ce n’est encore jamais arrivé, mais on pour­rait exclure un de nos mem­bre qui trahi­rait des règles du jour­nal­isme », estime Jean-Philippe Deniau.

À l’autocontrôle de la pro­fes­sion s’ajoute le dis­crédit, que peu­vent con­naître les jour­nal­istes qui franchi­raient les lim­ites de leur méti­er pour s’improviser jus­tici­er. C’est ce qu’a expéri­men­té à ses dépens le jour­nal Ebdo l’hiver dernier. L’heb­do­madaire a con­nu une éro­sion spec­tac­u­laire de ses ventes suite à la pub­li­ca­tion de l’affaire Hulot, avant de devoir dépos­er le bilan quelques semaines plus tard. Signe que les lecteurs eux-mêmes n’attendent pas des jour­nal­istes qu’ils ren­dent la justice.

Adrien Deve­lay, Maryam El Hamouchi et Ele­na Louazon