Éthique

Comment corriger une fake news ?

Un jour­nal­iste digne de ce nom (…) fait en sorte de rec­ti­fi­er rapi­de­ment toute infor­ma­tion dif­fusée qui se révèlerait inex­acte.” A l’ère des tweets instan­ta­nés et des vidéos virales, ce principe fon­da­teur de la Charte d’éthique pro­fes­sion­nelle du syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes est forte­ment ébran­lé. Com­ment sup­primer une infor­ma­tion erronée, qui, en quelques min­utes, a déjà dû faire un bout de chemin sur la toile ?  Telle est sou­vent la ques­tion des rédac­tions. Une fois pub­liées, les pro­duc­tions jour­nal­is­tiques sont repris­es et partagées un peu partout, ren­dant les rétropé­dalages de plus en plus com­pliqués à met­tre en œuvre. 

L’ex­em­ple le plus reten­tis­sant reste la rumeur du “blessé grave de Tol­bi­ac”, en avril dernier. Alors que l’antenne de Paris 1 est occupée depuis plusieurs semaines par des étu­di­ants, la police est envoyée pour déloger ces jeunes qui s’op­posent à la réforme de l’accès à l’université. Selon le préfet de police, Michel Delpuech, l’évacuation se déroule avec «maîtrise et calme». Son appré­ci­a­tion de la sit­u­a­tion est cepen­dant mise en doute par une rumeur qui se répand sur les réseaux sociaux. 

Quelques heures plus tard, Reporterre et Mar­i­anne rap­por­tent, sur la base de «témoignages», qu’un étu­di­ant grave­ment blessé se trou­ve dans le coma suite à une bavure poli­cière. «Un cama­rade a voulu enjam­ber le para­pet pour se laiss­er gliss­er le long du mur. Un baque­ux lui a chopé la cheville. Ç’a l’a déséquili­bré, et le cama­rade est tombé du haut du toit, en plein sur le nez. On a voulu le réanimer. Il ne bougeait pas. Du sang sor­tait de ses oreilles…», déclarait alors un occu­pant de Tol­bi­ac inter­rogé par Reporterre. Cette infor­ma­tion est reprise dans la foulée par Le Média.

Or, il s’agit bien d’une fausse infor­ma­tion. Le soir même, la police dément fer­me­ment tout inci­dent. Les hôpi­taux de Paris déci­dent même de rompre le secret médi­cal pour indi­quer qu’aucun blessé grave n’a été admis ce jour-là. Face à ces nou­velles infor­ma­tions, Mar­i­anne cor­rige l’erreur dans la soirée. Reporterre et Le Média s’entêtent. Il fau­dra atten­dre cinq jours pour que Le Média démente la fausse infor­ma­tion en pub­liant un com­mu­niqué. «Nous recon­nais­sons notre erreur, et nous présen­tons nos excus­es à nos Socios ain­si qu’à ceux qui nous suiv­ent. Nous veillerons à ce que cela ne se repro­duise plus et réaf­fir­mons notre engage­ment autour des valeurs fon­da­tri­ces du Média

«C’était une erreur de bonne foi, causée par un sous-effec­tif et une très forte pres­sion», rel­a­tivise Iban Raïs, jour­nal­iste au Media. Selon lui, si sa rédac­tion a mis plusieurs jours avant de pub­li­er un démen­ti, ce n’est qu’une ques­tion logis­tique. «Les jour­nal­istes ne tra­vail­lent pas le week-end au Media, il n’y a donc eu aucune réac­tion de notre part entre le ven­dre­di soir et le début de la semaine suiv­ante, c’est surtout ça qui a posé prob­lème.» Or, le jour même de la pub­li­ca­tion du démen­ti de la web-télé, Gérard Miller, co-fon­da­teur et mem­bre du comité de pilotage prend la parole dans une vidéo pub­liée sur les réseaux soci­aux du Média. Mais son dis­cours est loin d’être rac­cord avec le démen­ti. «On a eu le mérite de ten­dre le micro à des gens trau­ma­tisés. Et ensuite on véri­fie ce qu’ils dis­ent». Une démarche qui ne place pas la recherche de la vérité au cœur de ses préoccupations.

Sur le net, rien ne se perd

Mais dans ce cas pré­cis, ce n’est pas ce délai de plusieurs jours avant la rec­ti­fi­ca­tion qui pose prob­lème : le jour­nal TV du Média, qui fait men­tion de deux blessés graves «dont une per­son­ne évac­uée incon­sciente après avoir été frap­pée par la police», est tou­jours en ligne près d’un mois plus tard. Sans aucune pré­ci­sion ou mise à jour dans la descrip­tion ou les com­men­taires de la vidéo YouTube. Quiconque tombera sur ce JT se retrou­vera donc, nez à nez avec une fake news que la rédac­tion du Média a elle même démen­ti

Un cas pra­tique qui inter­roge sur l’importance accordée dans les rédac­tions à la rec­ti­fi­ca­tion des inex­ac­ti­tudes. Si le principe de la Charte éthique est noble, com­ment est-il réelle­ment appliqué ? Une fois l’erreur repérée, faut-il mod­i­fi­er l’article ? Faire men­tion de la mod­i­fi­ca­tion dans le corps du texte ? Pub­li­er un démen­ti ? Sup­primer l’article qui con­tient la fausse infor­ma­tion ou la laiss­er vagabon­der au gré des remous des inter­nautes ? «On ne peut pas appli­quer la même méth­ode à chaque fois», assure Daniel Schnei­der­mann, un jour­nal­iste ayant dénon­cé, dans une chronique du Nou­v­el Obs, l’absence de démen­ti du Média, cinq jours après l’expulsion de Tol­bi­ac. «Mais il faut tou­jours pour­suiv­re le même objec­tif : faire en sorte que le lecteur qui tombe sur l’information erroné tombe sys­té­ma­tique­ment sur la cor­rec­tion.» En l’absence de poli­tique claire et pré­cise sur la rec­ti­fi­ca­tion d’erreurs sur les sites d’informations, chaque média gère le prob­lème à sa manière, avec plus ou moins de rigueur.

Quelles méthodes pour modifier un article ?

Le 30 août dernier, France Inter annonçait la mort de Cos­ta Gavras sur son compte Face­book et par une noti­fi­ca­tion sur smart­phone. Rapi­de­ment, le cinéaste dément sa pro­pre mort à la télévi­sion grecque, met­tant le média dans l’embarras. Le coupable de ce malen­ten­du ? Un faux compte Twit­ter de la min­istre de la Cul­ture grecque. Pour rec­ti­fi­er cette erreur, la radio française fait le choix de ren­voy­er une noti­fi­ca­tion, 20 min­utes plus tard, inti­t­ulée «Erra­tum», en présen­tant ses «excus­es les plus sincères».

Sur Face­book, la pub­li­ca­tion orig­i­nale a été mise à jour pour indi­quer elle aus­si des excuses. 

Autre média, autre méth­ode. Van­i­ty Fair, qui avait aus­si relayé la fausse infor­ma­tion, a pure­ment et sim­ple­ment sup­primé le tweet sans don­ner d’explication. Com­ment faire pour cor­riger une faute, mais surtout com­ment bien faire ? 

Au Point par exem­ple, Jérôme Beglé, directeur de la rédac­tion numérique assur­era le min­i­mum syn­di­cal avec une sim­ple mise à jour de l’article «en pré­cisant la date et l’heure». Certes, l’erreur a été cor­rigée, mais le lecteur ne saura jamais ce qui a été changé et par con­séquent que l’information qu’il a lu en pre­mier lieu était fausse. Une pra­tique impens­able pour Yann Philip­pin, enquê­teur au pôle financier de Medi­a­part, pour qui «chaque mod­i­fi­ca­tion doit être explicite­ment noti­fiée» dans l’article ini­tial. En cas d’inexactitudes factuelles, le pure­play­er ren­voie sys­té­ma­tique­ment le lecteur à une boîte noire, un mémo où les couliss­es de l’erreur sont expliquées.

Mais du pro­pre aveu de Yann, aucune antic­i­pa­tion n’est prévue sur ce point. Lui-même n’a été au courant de la marche à suiv­re qu’après s’être trompé pour la pre­mière fois. Même con­stat chez Les Jours où Raphaël Gar­ri­gos admet qu’aucune charte ou règles pré­cis­es n’ont été définies sur ce point. Il recon­naît qu’à l’ère d’Internet il peut être «ten­tant de mod­i­fi­er un arti­cle sans le dire à per­son­ne» mais que le jour­nal­iste «doit assumer».

Transformer le «droit de suite» en «devoir de suite»

À l’AFP en revanche, on ne badine pas avec ce sujet. Chaque type d’er­reur a son pro­to­cole. De la faute d’orthographe, à la fausse mort de Mar­tin Bouygues, tout est réfléchi. Si l’erreur est min­ime, comme une faute d’orthographe ou de frappe, l’agence française mod­i­fiera la dépêche en pré­cisant «Revoici» en début de papi­er. La «Cor­rec­tion» en rouge indique une erreur de fond et en cas d’extrême néces­sité, il est demandé aux clients de sup­primer pure­ment et sim­ple­ment la dépêche. Mais au delà  de son canal his­torique de la dépêche, le grossiste de l’information mon­di­ale a surtout pris en compte les enjeux numériques du droit de suite. Jour­nal­iste au pôle data de l’AFP, Simon Mal­fat­to décrit com­ment l’agence rec­ti­fie ses erreurs sur Twit­ter. Pour lui, il n’est pas envis­age­able «qu’un tweet erroné con­tin­ue de tourn­er». Alors en cas de bévue, un tweet est aus­sitôt envoyé pour annon­cer la sup­pres­sion du tweet précé­dent. Cinq min­utes plus tard, la fausse infor­ma­tion a dis­paru d’in­ter­net mais pas le fait que l’a­gence se soit trompée. Sou­vent, ce sont d’ailleurs les twit­tos eux-mêmes qui pointent une inex­ac­ti­tude. «Sur Twit­ter, on va tou­jours tomber sur le spé­cial­iste de telle ou telle ques­tion qui va nous repren­dre», affirme Simon. Un groupe de jour­nal­istes est donc chargé d’éplucher les dif­férents tweets et de repér­er les erreurs soulevées par les internautes.

La rigueur de l’AFP est néan­moins bien isolée dans le paysage médi­a­tique français. Yann Gué­gan, jour­nal­iste indépen­dant et auteur d’un arti­cle sur le sujet en 2016, déplore «qu’aucune poli­tique interne» n’ait été mise en place dans les médias. Pen­dant les sept ans qu’il a passé à Rue 89, Yann a essayé d’orienter sa méth­ode de rec­ti­fi­ca­tion d’informations autour de cinq points :

  • Un re-titrage oblig­a­toire pour «ceux qui ne lisent que les titres»
  • Une mod­i­fi­ca­tion de l’article
  • Un com­men­taire pré­cisant les corrections
  • Un sec­ond arti­cle expli­quant les raisons de l’erreur
  • Et enfin des excus­es adressées aux lecteurs

Il plaide aus­si pour établir, en col­lab­o­ra­tion avec le Syn­di­cat Nation­al des Jour­nal­istes (SNJ), une poli­tique stricte et une évo­lu­tion de la charte de déon­tolo­gie pour trans­former le «droit de suite» en «devoir de suite». Selon lui, ce virage à l’ère du numérique est essen­tiel pour «garder un lien de con­fi­ance avec le pub­lic». Il ajoute que «l’erreur n’est pas une fatal­ité en soi, mais il faut l’assumer et faire com­pren­dre aux gens pourquoi cette erreur a été com­mise». Errare diurnaris est* donc.

* L’erreur est jour­nal­is­tique (en latin)