Éthique

Caméra cachée et infiltration : la loyauté du journaliste en débat

Ne pas user de « méth­odes déloyales » pour obtenir une infor­ma­tion, c’est l’un des devoirs du jour­nal­iste défi­nis dans la Charte d’éthique de la pro­fes­sion. Pour­tant, pour enquêter, le jour­nal­iste dis­simule par­fois sa fonc­tion ou cache une caméra sous son man­teau. Néces­saires pour cer­tains, ces pra­tiques sont, pour d’autres, en désac­cord avec la Charte.


En jan­vi­er dernier, l’émission Envoyé Spé­cial sur France 2 dif­fuse un reportage sur la Ges­ta­tion pour autrui (GPA) en France. Une séquence filmée de manière dis­simulée mon­tre la ren­con­tre entre un cou­ple d’hommes et une femme. Cette dernière pro­pose ses ser­vices de mère por­teuse. En réal­ité, les deux hommes ne sont pas un cou­ple mais sont jour­nal­istes pour l’émission d’Elise Lucet. «Pour aller au bout du sujet, cela nous a sem­blé inévitable d’utiliser la caméra cachée», se défend Matthieu Bois­seau, le reporter qui s’est fait pass­er pour l’un des mem­bres du couple. 

Dis­simuler son iden­tité, se faire pass­er pour quelqu’un d’autre ou cacher une caméra sous son man­teau… Pour obtenir des répons­es, le jour­nal­iste peut être amené à utilis­er ces pra­tiques. Pour­tant, selon la Charte d’éthique pro­fes­sion­nelle, le jour­nal­iste ne doit pas «user de méth­odes déloyales pour obtenir des infor­ma­tions, des pho­togra­phies et des doc­u­ments». Ce texte n’implique aucune oblig­a­tion légale, mais fixe les devoirs du jour­nal­iste et impose l’hon­nêteté. Il con­stitue une base pour guider la con­duite du pro­fes­sion­nel de l’information dans l’exercice de son métier.

Flo­rence Aube­nas et Ouistre­ham : l’infiltration nécessaire 

La méth­ode de l’immersion, qui con­siste à baign­er dans un milieu pour une péri­ode don­née afin de le dépein­dre au plus proche du réel, n’est pas tou­jours décriée. Elle est même par­fois saluée par la pro­fes­sion. Dans le cas du livre Le Quai de Ouistre­ham, de Flo­rence Aube­nas, l’infiltration s’est avérée nécessaire. 

En 2009, Flo­rence Aube­nas a eu recours à l’immersion à vis­age caché en milieu pré­caire. Elle quitte pro­vi­soire­ment le jour­nal où elle tra­vaille, Le Nou­v­el Obser­va­teur, et se met dans la peau d’une femme non qual­i­fiée et sans expéri­ence pro­fes­sion­nelle. Son but : restituer le plus fidèle­ment pos­si­ble la vio­lence de la pré­car­ité et des dif­fi­cultés du monde du tra­vail après la crise finan­cière de 2008. Elle laisse inten­tion­nelle­ment des trous dans son CV, s’inscrit à Pôle emploi et part à la recherche d’un emploi à Caen. Elle s’installe finale­ment dans une petite cham­bre et devient femme de ménage.

Cacher son iden­tité lui per­met de se mêler à l’existence des per­son­nes qu’elle ren­con­tre et d’avoir ain­si accès à leur intim­ité, pen­dant les six mois de son enquête. Femme de ménage, à la fois dans un fer­ry, dans un camp­ing et dans une entre­prise, elle relate la fatigue nerveuse, la péni­bil­ité d’un tra­vail répéti­tif, les horaires décalés, les heures non payées.

Elle racon­te le quo­ti­di­en de Mar­ilou, qui cumule deux CDD comme femme de ménage,  de sa con­sœur Vic­to­ria, ou de Philippe. À l’aide de phras­es cour­tes et sèch­es, elle évoque aus­si l’accumulation de petits con­trats pour sur­vivre, les très rares CDI, la dif­fi­culté des per­son­nes plus âgées pour trou­ver un emploi. 

En télévi­sion, l’immersion prend une autre forme, du fait de la néces­sité d’illustrer un sujet en images. La caméra cachée appa­raît alors comme une véri­ta­ble méth­ode d’investigation : le jour­nal­iste tait son iden­tité afin d’obtenir des informations.

«La caméra cachée, ce n’est jamais en pre­mier recours. C’est tou­jours plus agréable d’avancer à vis­age décou­vert, d’avoir une rela­tion de con­fi­ance avec ses inter­locu­teurs», avance Matthieu Bois­seau, auteur de l’enquête d’Envoyé Spé­cial sur la GPA. Il a dis­simulé son iden­tité de jour­nal­iste sur la base de plusieurs fac­teurs : le car­ac­tère illé­gal et intime de la GPA, les dif­fi­cultés de trou­ver des témoignages et de con­va­in­cre les per­son­nes de se con­fi­er face caméra. «Avec ma rédac­tion en chef, nous nous sommes posés la ques­tion de savoir com­ment on pou­vait approcher au plus près de la réal­ité de ce qui se pas­sait dans ces ren­con­tres entre mère por­teuse et cou­ple».

Envoyé spé­cial : le marché clan­des­tin des bébés sur inter­net

En quelques clics sur inter­net, il est pos­si­ble d’avoir recours à une mère por­teuse. Ceci en toute illé­gal­ité et sans aucune garantie.(via Envoyé spécial)

Pub­liée par fran­ce­in­fo vidéo sur Mer­cre­di 6 févri­er 2019

Sur un forum, le jour­nal­iste de France 2 parvient à entr­er en con­tact avec une femme désireuse d’être mère por­teuse. Une ren­con­tre dans un restau­rant d’une zone com­mer­ciale est fixée. Son caméra­man et lui se font pass­er pour un cou­ple homo­sex­uel. Tout l’entretien est filmé grâce à une caméra dis­simulée sous le man­teau. La future mère por­teuse est accom­pa­g­née de son mari et ses enfants. Au mon­tage, ils seront floutés, con­di­tion sine qua none de la légal­ité d’une caméra cachée. Le cou­ple est au chô­mage, une GPA fac­turée 20.000 euros lui per­me­t­trait de pay­er son mariage. «Je pense qu’ici, utilis­er la caméra cachée a eu un intérêt car cela a per­mis de savoir vrai­ment quel est le type de per­son­ne qui pro­pose ses ser­vices de mère por­teuse. Ici, on a pu voir que la femme est saine et altru­iste», explique Matthieu Boisseau. 

Les chaînes de télévi­sion se pro­tè­gent en faisant vision­ner plusieurs fois le reportage par leur ser­vice juridique avant la dif­fu­sion : «Sec­onde par sec­onde, ils décor­tiquent le sujet», détaille Matthieu Bois­seau. Pour sa part, le Con­seil supérieur de l’audiovisuel (CSA) affirme que la tech­nique de la caméra cachée n’est pas con­damnable et s’inscrit dans le pro­longe­ment de la lib­erté de com­mu­ni­ca­tion. «Son usage peut même s’avérer néces­saire dans cer­tains cas, notam­ment lorsque les infor­ma­tions sont dif­fi­ciles à obtenir par un autre moyen», développe l’organisme sur son site.

« Si j’arrive en trichant, cela ne me sem­ble pas loyal »

D’autres n’hésitent pas à qual­i­fi­er la caméra cachée ou la dis­sim­u­la­tion du statut de jour­nal­iste de «méth­ode déloyale». Raoul Advo­cat-Coura­geot, jour­nal­iste à France 3 et secré­taire général de la branche du SNJ chez France Télévi­sions, trou­ve ces méth­odes gênantes : «En tant que jour­nal­istes, on demande aux gens d’être hon­nêtes et de racon­ter qui ils sont vrai­ment. Si moi j’arrive en trichant, cela ne me sem­ble pas loy­al.» Pire, il voit dans ces pra­tiques un risque de créer envers les jour­nal­istes une «méfi­ance du pub­lic», qui se sen­ti­rait trompé.

Sans con­damn­er les jour­nal­istes s’adonnant à cette pra­tique, Raoul Advo­cat-Coura­geot estime que cette méth­ode doit rester excep­tion­nelle : «Dans 99% des cas, l’utilisation de la caméra cachée n’apporte rien de plus au sujet».

À pro­pos du reportage sur la GPA, il dénonce «la solu­tion de facil­ité». Pour­tant, il dif­féren­cie bien l’émission de l’immersion de la jour­nal­iste Flo­rence Aube­nas, qui en a tiré le livre Le Quai de Ouistre­ham : «Dans ce cas, la démarche est réelle­ment jour­nal­is­tique. Elle n’a pas seule­ment masqué son iden­tité, elle s’est mise en dan­ger». Seule excep­tion selon lui : «les pays en guerre», où le fait d’être jour­nal­iste peut être véri­ta­ble­ment une «con­trainte», voire une «men­ace» pour sa vie.

Nel­lie Bly, pio­nnière de l’immersion au XIXème siècle

C’est à Nel­lie Bly que l’on doit le jour­nal­isme d’immersion. Née en 1864 en Penn­syl­vanie, Eliz­a­beth Jane Cochrane ‑son vrai nom- se fait remar­quer à 16 ans par le rédac­teur en chef du Pitts­burg Dis­patch en lui envoy­ant un cour­ri­er cinglant en réac­tion à un arti­cle misogyne.

Engagée au sein du jour­nal, elle prend pour pseu­do Nel­lie Bly. Refu­sant de se sat­is­faire des rubriques théâtre et arts tra­di­tion­nelle­ment des­tinées aux femmes jour­nal­istes à l’époque, elle préfère se con­sacr­er à des reportages sur les con­di­tions de vie des ouvrières de Pittsburgh.

En 1887, Joseph Pulitzer, directeur du New York World, lui lance à son tour un défi : infil­tr­er le Black­well Island Hos­pi­tal, un asile pour femmes. Si elle réus­sit, elle sera embauchée. Nel­lie Bly simule la folie et parvient à se faire intern­er. En infil­trant ce milieu inac­ces­si­ble au pub­lic, la jeune jour­nal­iste révèle les con­di­tions inhu­maines dans lesquelles vivent les patientes. Son reportage est pub­lié dans le New York World sous la forme d’une série d’ar­ti­cles puis dans un livre inti­t­ulé Dix jours dans un asile, paru en 1887. Après cette pub­li­ca­tion, la ville de New York réformera ses hôpi­taux psychiatriques.

Si des reportages comme ceux de Nel­lie Bly ou l’immersion de Flo­rence Aube­nas ont été loués par la pro­fes­sion, d’autres ont été décriés.

Un procédé qui “doit rester une exception”

En 2008, Les Infil­trés, l’émis­sion de télévi­sion ani­mée par David Pujadas, dif­fuse ses pre­miers épisodes. Sa ligne de con­duite : filmer en caméra cachée. L’émission fait un car­ton d’au­di­ence dès ses débuts. Le 22 octo­bre 2008, à 22h30, deux mil­lions de téléspec­ta­teurs regar­dent le pre­mier numéro du mag­a­zine, con­sacré à la mal­trai­tance dans les maisons de retraite.

Après cette dif­fu­sion, le SNJ demande dans un com­mu­niqué la sup­pres­sion de l’émission pour «non-respect des règles déon­tologiques». Le syn­di­cat déplore l’utilisation sys­té­ma­tique de la caméra cachée, qui doit rester «une excep­tion». «De nom­breux con­tentieux peu­vent sur­gir du fait que les per­son­nes mis­es en cause, même floutées, peu­vent être recon­nues dans leur entre­prise, leur entourage et ain­si se retrou­ver dans des sit­u­a­tions très préju­di­cia­bles», pré­cise-t-on dans le communiqué. 

L’éditorialiste d’Europe 1 Jean-Michel Apathie con­fronte même l’émission au qua­trième point de la Charte des jour­nal­istes, l’ac­cu­sant de faire de «l’espionnage» plutôt que du «jour­nal­isme» sur son blog sur le site de la radio RTL. L’émission s’arrête en 2013. 

L’opposition entre Jean-Michel Apathie et les créa­teurs de l’émis­sion mon­tre une chose : le débat ne con­cerne pas la déon­tolo­gie pro­fes­sion­nelle, mais plutôt l’éthique per­son­nelle. Un jour­nal­iste n’est pas for­cé­ment con­damnable pour avoir dis­simulé sa qual­ité pro­fes­sion­nelle. Les détracteurs de ce procédé peu­vent seule­ment remet­tre en cause les méth­odes et choix journalistiques. 

Maïté Charles, Alix Cou­tures, Sarah Cala­mand et Léa Boistault.