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Aux sources de l’information, comment trouver la bonne distance ?

Pierre aurait-il dû accepter une invi­ta­tion au restau­rant ? Anne aurait-elle dû pay­er pour un scoop ? Pour le jour­nal­iste, la rela­tion à entretenir avec ses sources est par­fois floue. Alors s’il hésite, la déon­tolo­gie jour­nal­is­tique — à défaut du droit — pour­ra l’éclairer sur la « bonne » dis­tance à tenir avec ses sources.

Mai 2018, Pierre*, jour­nal­iste français d’investigation, est à Naples pour une enquête télévi­suelle sur la mafia napoli­taine. Il assiste au procès d’un jeune mafieux accusé d’homicide et de traf­ic de drogue. A la sor­tie du tri­bunal, l’avocat du prévenu, spé­cial­isé dans la défense des jeunes mafieux, pro­pose à Pierre de déje­uner au restau­rant. Cet avo­cat peut être une source utile pour ce reportage et pour d’autres pro­jets. Pierre accepte alors la propo­si­tion, sans s’imaginer le cas d’éthique et de déon­tolo­gie auquel il s’apprête à se confronter.

A l’intérieur du restau­rant pop­u­laire où se ren­dent Pierre et l’avocat, trois hommes sont en train de déje­uner. Pierre apprend très vite qu’ils font par­tie du clan des Casale­si, un ensem­ble de familles mafieuses napoli­taines de près de 8 000 mem­bres. Le clan Casale­si ne recule devant aucune forme d’intimidation, ils auraient com­mis au moins mille assas­si­nat depuis trente ans d’après l’AFP.

Refuser les cadeaux

L’avocat fait les présen­ta­tions entre Pierre et les boss mafieux. Cour­tois, ils dis­cu­tent un instant puis Pierre et l’avocat se met­tent à table pour déje­uner. Quelques min­utes plus tard, les Casale­si s’en vont. A la fin du repas, Pierre demande à pay­er la note qui s’élève à une trentaine d’euros mais le restau­ra­teur lui indique qu’elle vient d’être réglée par les trois hommes. 

Pour Pierre, c’est inad­mis­si­ble. « Déon­tologique­ment, à mon insu, une erreur a été com­mise  », explique t‑il. « Si je m’intéresse à ce clan mafieux dans quelques années, c’est vrai­ment quelque chose qui me dérange ». Il fait promet­tre à l’avocat de ne plus jamais le met­tre dans cette sit­u­a­tion et s’insurge auprès du restau­ra­teur. S’il s’est sen­ti aus­si mal à l’aise, c’est que Pierre n’a pas l’habitude d’être dans cette sit­u­a­tion. Il évite tou­jours d’entretenir un rap­port qui implique une cer­taine redev­abil­ité. Pour lui, la bonne dis­tance à tenir vis-à-vis d’une source est de ne jamais accepter son argent, même sous forme de cadeau. 

Si le droit ne dit rien, le jour­nal­iste peut tou­jours se référ­er à la Charte des jour­nal­istes, explique Regi­na Chocron, respon­s­able juridique du groupe l’Express. Bien qu’elle ne l’engage pas juridique­ment, elle établit  la déon­tolo­gie que la pro­fes­sion a fait le choix d’observer. Déon­tologique­ment, un pro­fes­sion­nel s’engage ain­si à ne pas touch­er « d’argent dans un ser­vice pub­lic, une insti­tu­tion ou une entre­prise privée où sa qual­ité de jour­nal­iste, ses influ­ences, ses rela­tions seraient sus­cep­ti­bles d’être exploitées ».  

« Tu me paies un café, je te paie un café »

Pour Mar­tin de Mont­val­on, jour­nal­iste à l’AFP, « c’est un peu au feel­ing ». Il recon­naît avoir accep­té des cadeaux, unique­ment sym­bol­iques, de la part de l’Oréal. Lors d’une con­férence, les jour­nal­istes de l’AFP ont reçu des par­fums et des servi­ettes de la part du groupe de cos­mé­tiques.  Les cadeaux ont été accep­tés puis répar­tis lors d’une tombo­la au sein de leur ser­vice. Il l’assure, sa qual­ité de jour­nal­iste, ses influ­ences et ses rela­tions n’ont pas été « exploités » par l’Oréal à la suite de ces cadeaux.

Et Mar­tin de Mont­val­on rap­pelle que l’ensemble de ces pra­tiques sont édic­tées dans le “Manuel de l’agencier” de l’AFP. Une charte interne à l’entreprise qui stip­ule que “les jour­nal­istes de l’AFP ne doivent pas accepter de […] cadeaux de leurs sources à l’exception d’objets n’ayant qu’une valeur sym­bol­ique.” Et pour ne pas être redev­able vis-à-vis de ses sources, il note que l’AFP par­ticipe aux frais lorsqu’un jour­nal­iste est invité en voy­age par une entre­prise ou par l’Etat. 

Un sen­ti­ment partagé par Pierre pour qui, « la déon­tolo­gie, c’est une ques­tion de bon sens. » La bonne dis­tance à tenir serait donc ne jamais accepter d’argent de la part d’une source lorsqu’elle est sus­cep­ti­ble d’exploiter notre qual­ité de jour­nal­iste. Autrement, et quelque soit la source il faut tou­jours expliciter la rela­tion pour ne pas se sen­tir redev­able. « Tu me paies un café, je te paie un café. Il faut tou­jours ren­voy­er l’ascenseur », com­mente Pierre.  

La tentation de payer

Par­fois, la sit­u­a­tion s’inverse, et ce sont les jour­nal­istes qui hési­tent à pay­er pour obtenir des infor­ma­tions. Une pra­tique explicite­ment con­damnée par la Charte de déon­tolo­gie des jour­nal­istes, qui « pro­scrit tout moyen déloy­al et vénal pour obtenir une infor­ma­tion ». Cette ten­ta­tion s’est déjà présen­tée à Anne Lam­otte, anci­enne cheffe du ser­vice reportage de Fran­ce­In­fo. C’était en 2011, à New York. Elle cou­vre l’affaire Dominique Strauss-Kahn, alors accusé d’avoir agressé sex­uelle­ment Nafis­satou Dial­lo. Un homme se présen­tant comme le frère de la vic­time lui pro­pose de témoign­er en échange d’une somme d’argent. Anne Lam­otte refuse. Pas en rai­son du droit, qui n’interdit rien, mais son éthique et la déon­tolo­gie l’empêchent d’entrer dans une rela­tion marchande. Rela­tion qui peut pouss­er la source à enjo­liv­er son infor­ma­tion pour la ren­dre plus vendable.

« D’autres rédac­tions dans d’autres pays n’ont pas eu ces scrupules », note-t-elle cepen­dant sans vouloir don­ner des noms. D’un pays à l’autre, la déon­tolo­gie est plus ou moins con­traig­nante. Par exem­ple, le code de con­duite des jour­nal­istes bri­tan­niques, plus ambigu, stip­ule : « L’u­til­i­sa­tion d’autres moyens ne peut être jus­ti­fiée que par des con­sid­éra­tions incon­testa­bles d’in­térêt pub­lic. »

Ces pra­tiques révè­lent des jeux de pou­voir qui dépassent par­fois le sim­ple fait de rémunér­er une source. Amélie*, pigiste pour un quo­ti­di­en français, racon­te son expéri­ence dans une cap­i­tale européenne. «Une jour­nal­iste payait grasse­ment des hauts respon­s­ables poli­tiques pour avoir des infor­ma­tions, c’é­tait une jour­nal­iste plutôt “aguer­rie” et assez riche et intro­duite par son mari dans le milieu de la poli­tique et des affaires. Et elle n’hési­tait pas à offrir des bijoux ou des dîn­ers très chers pour obtenir des infos», con­fie-t-elle sans vouloir révéler son nom ou son jour­nal. « C’est une per­son­ne très puis­sante », se justifie-t-elle. 

Pour Pierre, « il y a tou­jours un autre autre moyen d’accéder à l’information ». Au besoin, il recon­naît flirter avec la ligne rouge. Il racon­te com­ment il s’est autorisé à se jouer d’une source alors qu’il était en tour­nage en Russie. « La per­son­ne en ques­tion vendait des armes dans le Don­bass, elle voulait me ven­dre une infor­ma­tion », explique-t-il. « Je l’avais prév­enue que je la paierais unique­ment s’il y avait un intérêt après quelques ques­tions prélim­i­naires ». Lors du ren­dez-vous, Pierre pose la caméra, com­mence à filmer et pose ses pre­mières ques­tions. Il n’a besoin que de quelques élé­ments essen­tiels à son enquête. Une fois les infor­ma­tions récupérées, il plie bagage sans pay­er. Il explique ne pas vouloir aller plus loin. « J’en avais par­lé aupar­a­vant avec ma hiérar­chie, je leur avais expliqué com­ment je comp­tais procéder. »

« Tu sors de ton rôle de journaliste »

Au cours de sa car­rière de jour­nal­iste « police-jus­tice », Anne Lam­otte a dû nouer des rela­tions de con­fi­ance avec ses sources. Elle se sou­vient avoir régulière­ment pris des nou­velles de vic­times ren­con­trées lors de procès. « Dans cer­taines affaires judi­ci­aires, tu envoies une carte de bonne année, con­fesse-t-elle, là oui, peut-être que tu sors de ton rôle de jour­nal­iste ».  Pour elle, les jour­nal­istes tirent aus­si directe­ment leur tra­vail des rela­tions qu’ils entre­ti­en­nent avec leurs con­tacts. Il n’est plus alors ques­tion d’argent dans la « trans­ac­tion » de l’information, mais de con­fi­ance, voire d’amitié, un risque pour l’exercice de la profession.

Une autre dif­fi­culté peut être liée à la con­di­tion de femmes de cer­taines jour­nal­istes. « Être une femme, ça peut aider pour obtenir un pre­mier ren­dez-vous, mais c’est un mau­vais plan de jouer là-dessus», estime Pauline Tala­grand, jour­nal­iste « police-jus­tice » à l’AFP de 2014 à 2018. « Il faut très vite recadr­er les choses », en cas de rap­port ambigüe ou de com­porte­ment inap­pro­prié d’une source. Une fois, un homme cherche à la séduire et déclare avoir cru à des avances de sa part. Elle le recadre immé­di­ate­ment. Une autre fois, elle s’abrite der­rière les règles déon­tologiques de sa pro­fes­sion : « Vous êtes une source et on ne peut pas couch­er avec une source. »

En 2014, elle est l’une des rares femmes à évoluer dans le ser­vice « police-jus­tice ». Des jour­nal­istes ren­voient ses révéla­tions à sa con­di­tion de femme et à sa prox­im­ité avec ses sources. « Cer­tains dis­aient :  “elle les aguiche”, alors que pas du tout », se défend-t-elle. Ces infor­ma­tions, c’est par « sa rigueur, son tra­vail et sa per­sévérance » qu’elle les obtient, et parce qu’elle est dev­enue, selon ses dires, « incon­tourn­able dans le secteur ».

« Mettre en place des modus operandi »

Pour main­tenir une bonne dis­tance avec sa source, « il faut que la per­son­ne se sente écoutée et respec­tée, con­seille-t-elle. Il faut aus­si met­tre en place des modus operan­di pour mon­tr­er que le canal entre le jour­nal­iste et sa source est “safe”, souligne-t-elle. Il faut qu’elle sente qu’il ne lui arrivera rien si elle par­le. Cela passe par la mise en place de ren­dez-vous réguliers ». 

A l’AFP, les jour­nal­istes doivent chang­er de ser­vice tous les 4 ou 5 ans. Cela change inévitable­ment le rap­port aux sources. Pour Pauline Tala­grand, ce roule­ment est une très bonne chose : « La mobil­ité, c’est bien parce que ça ne crée pas de liens d’amitié trop forts qui pour­raient biais­er l’exercice ». « Au bout d’un cer­tain temps, tu crées for­cé­ment des accoin­tances avec cer­taines sources », con­fie-t-elle. Aujourd’hui, elle est adjointe au chef des réseaux soci­aux et du fact-check­ing à l’AFP. Et ce mar­di 15 octo­bre, sans aucune crainte déon­tologique, elle a assisté à la céré­monie d’adieu aux armes d’un gen­darme. Une anci­enne source. Un nou­v­el ami. 

*Son nom a été mod­i­fié à sa demande.