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Tendre le micro aux Gilets jaunes : un défi journalistique

Qui inviter dans les mati­nales pour par­ler d’un mou­ve­ment sans leader et aux reven­di­ca­tions mul­ti­ples ? Une ques­tion dif­fi­cile à laque­lle ont été con­fron­tés les jour­nal­istes qui trait­ent le mou­ve­ment des Gilets jaunes depuis le début des man­i­fes­ta­tions en novem­bre 2018.

Quelle parole est légitime pour représen­ter médi­a­tique­ment un mou­ve­ment aus­si divisé que celui des Gilets jaunes? Les pro­gram­ma­teurs de médias ont «tâton­né pour choisir les invités de leurs mati­nales» depuis le début du mou­ve­ment, recon­naît François Pitrel, prési­dent de la Société des jour­nal­istes de BFMTV (SDJ). «Le tra­vail jour­nal­is­tique ce n’est pas faire un sondage, c’est trou­ver le meilleur inter­venant pour expli­quer le plus claire­ment pos­si­ble ce qu’il se passe au grand pub­lic», explique le jour­nal­iste. Or, ce mou­ve­ment de con­tes­ta­tion d’un nou­veau genre né en novem­bre 2018 compte qua­si­ment autant de man­i­fes­tants que de reven­di­ca­tions. Et refuse, au départ, de désign­er des porte-paroles. «C’est plus dif­fi­cile de choisir qui inviter pour par­ler au nom des Gilets jaunes que pour d’autres thé­ma­tiques car ce mou­ve­ment n’a pas de ser­vice de presse chargé de la com­mu­ni­ca­tion, de prési­dent ou de tré­sori­er», regrette ain­si François Pitrel. Autre dif­fi­culté, les Gilets jaunes ne sont pas un par­ti poli­tique. Une prise de parole sur un plateau de télévi­sion ou de radio d’un Gilet jaune est donc con­sid­érée comme l’intervention d’un sim­ple citoyen, et non d’un mil­i­tant poli­tique affil­ié à une struc­ture partisane.

Don­ner la parole à tout le monde ? 

Les médias adoptent donc dif­férentes pos­tures face à ce mou­ve­ment. «Au tout début, nous avons invité Ingrid Lev­avasseur et Ben­jamin Gauchy», se sou­vient Lucas Briot, pro­gram­ma­teur à la mati­nale de RTL jusqu’en sep­tem­bre dernier. Mais très vite, la radio change d’avis.  «Quand le mou­ve­ment explose et devient vio­lent, nous prenons la déci­sion de ne plus inviter de Gilets jaunes dans les mati­nales». En effet, «com­ment savoir si une per­son­ne est représen­ta­tive du mou­ve­ment quand juste­ment le mou­ve­ment n’est pas struc­turé. Tout le monde pou­vait se revendi­quer Gilet jaune, assure Lucas Briot. Maxime Nicolle (une fig­ure du mou­ve­ment) n’est pas une mère céli­bataire par exem­ple, on ne peut pas dire qu’il par­le en leur nom». La radio général­iste n’invite dès lors que des experts et des poli­tiques pour com­menter les man­i­fes­ta­tions qui ont lieu chaque week-end. « Nous esti­mons à l’inverse qu’un élu est représen­tatif pour par­ler de ce mou­ve­ment, car les gens ont voté pour lui », pour­suit le programmateur. 

À l’inverse, BFMTV «donne large­ment la parole aux Gilets jaunes», témoigne Tony Bleteau, pro­gram­ma­teur pour la chaîne d’information en con­tinu. «La seule con­signe que nous avions était celle de per­me­t­tre à tout le monde de s’exprimer de façon assez équili­brée.» BFM invite alors des fig­ures médi­a­tiques très con­tro­ver­sées à l’image d’Eric Drou­et. Ce chauf­feur routi­er a été le pre­mier à appel­er à la mobil­i­sa­tion fin octo­bre 2018 pour s’opposer à la hausse des tax­es sur les car­bu­rants. Mais rapi­de­ment, il déclenche la polémique suite à plusieurs com­porte­ments et pro­pos jugés vio­lents. Le 5 décem­bre 2018, il est invité à débat­tre avec d’autres Gilets jaunes face à Mar­lène Schi­ap­pa et François de Rugy sur le plateau de BFMTV. Il déclare être «prêt à ren­tr­er dans l’Elysée» avec les man­i­fes­tants et mal­gré le ser­vice d’ordre de la prési­dence, pour être «écouté». Immé­di­ate­ment, la chaîne est cri­tiquée sur les réseaux soci­aux, et plusieurs inter­nautes s’indignent que la parole ait été d’abord don­née à Eric Drou­et. Une per­son­nal­ité qui ne serait pas représen­ta­tive de la majorité des man­i­fes­tants, non violents.

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Des per­son­nal­ités rad­i­cales aux pro­pos clivants

Mal­gré les appels à la «respon­s­abil­ité des médias» du CSA, régulière­ment saisi au sujet des Gilets jaunes, les chaînes de télévi­sion con­tin­u­ent à recevoir des per­son­nal­ités cli­vantes sur leurs plateaux. Le 21 mars 2019, Cyril Hanouna, ani­ma­teur de l’émis­sion Bal­ance Ton Post, con­sacre une de ses émis­sions à la crise des Gilets jaunes. Pour par­ler du mou­ve­ment, il invite notam­ment Maxime Nicolle, l’un des huit porte-parole du mou­ve­ment. Ce dernier est pour­tant déjà con­nu pour ses pro­pos com­plo­tistes. Le 11 décem­bre 2018, soir de l’attentat du marché de Noël de Stras­bourg, il avait déclaré sur sa page Face­book que l’attaque était un «com­plot», pro­pos main­tenus par la suite dans une inter­vew don­née à Kon­bi­ni. Eric Naul­leau, chroniqueur pour Bal­ance Ton Post, reproche vive­ment à Cyril Hanouna de l’avoir invité, qual­i­fi­ant le Gilet jaune de «machine à buzz». Suite à la dif­fu­sion de l’émis­sion, le CSA reçoit égale­ment 650 plaintes de téléspec­ta­teurs. «Avec le recul, je suis con­tent de ne pas avoir invité Maxime Nicolle sur les mati­nales de RTL, con­fie Lucas Briot. C’est notre respon­s­abil­ité de ne pas don­ner la parole à n’importe qui»

Au cours d’une autre émis­sion, Touche pas à mon poste, Cyril Hanouna donne aus­si la parole à Christophe Det­tinger, ancien boxeur con­damné pour avoir frap­pé des policiers pen­dant l’un des actes de Gilets jaunes. Une sélec­tion d’in­vités aux per­son­nal­ités rad­i­cales qui clivent au sein même des Gilets jaunes. 

L’ef­fet «boule de neige» 

Autre dif­fi­culté pour les médias, vari­er les pro­fils des Gilets jaunes invités. Ce que Fran­cois Pitrel appelle l’effet «boule de neige». Pour le jour­nal­iste, les mati­nales s’arrachent une poignée de per­son­nal­ités, tou­jours les mêmes, en plateau. À l’aise à l’oral, ce sont des «bons clients» pour les médias, assure François Pitrel. Ils occu­pent tout l’e­space médi­a­tique réservé au mou­ve­ment, sans laiss­er de place aux autres. Lors des pre­mières semaines de man­i­fes­ta­tions, Ingrid Lev­avasseur, aide-soignante dans l’Eure est invitée sur TF1 pour par­ler des Gilets jaunes. «Elle s’exprimait très bien, les médias l’ont adorée. Ensuite elle a été invitée partout», se rap­pelle le jour­nal­iste. Cette notoriété nou­velle per­met notam­ment à l’aide-soignante de lancer sa pro­pre liste Gilets jaunes pour les élec­tions européennes de mai 2019. Ben­jamin Cauchy, jeune cadre de 38 ans et Gilet jaune à Toulouse, est con­fron­té au même phénomène. Après quelques appari­tions dans des médias régionaux, il est propul­sé à la tête des plus grands plateaux de télévi­sions et stu­dios radio. Il devient ain­si le porte-parole informel des Gilets jaunes en Haute-Garonne. Il rejoint ensuite la liste de Nico­las Dupont-Aig­nant aux élec­tions européennes. Ain­si, Ingrid Lev­avasseur et lui se retrou­vent à faire le tour des médias comme des per­son­nal­ités poli­tiques, décriées par ces mêmes Gilets jaunes.

Juli­ette Man­sour, Alexan­dra Poupon, Yoram Mel­loul, Julie Ruiz