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Pigiste : un journaliste sous contraintes

Pré­car­ité, soli­tude, insta­bil­ité finan­cière… Les jour­nal­istes pigistes vivent pour beau­coup dans une insécu­rité per­ma­nente. Pour­tant, la Charte des jour­nal­istes pré­cise qu’un pigiste doit béné­fici­er des mêmes garanties que celles dont dis­posent les jour­nal­istes mensualisés.

Con­traire­ment aux jour­nal­istes men­su­al­isés, les pigistes, de plus en plus nom­breux, n’ont pas de salaire fixe mais sont payés à la tâche. En fonc­tion du nom­bre de piges effec­tués, leur salaire fluctue tous les mois. « Tu peux gag­n­er 2 000–2 500 balles comme 450 euros », déplore un jour­nal­iste de 21 ans. Pigiste en France Bleu depuis neuf mois, il a aus­si fait les frais de la poli­tique de Radio France : pay­er les pigistes près de deux mois plus tard. « Le salaire n’est ver­sé que le 28 du mois suiv­ant. Donc quand tu com­mences, les deux pre­miers mois, tu ne touch­es pas un rond de leur part. Et tu manges énor­mé­ment de pâtes. »

Même son de cloche chez Win­ny Claret, pigiste à France Bleu Nord. « Je vis dans l’incertitude. C’est ce qui m’a poussée à accu­muler les piges. » Pour arrondir ses fins de mois, la jeune jour­nal­iste de 25 ans tra­vaille égale­ment pour Sud Radio et le quo­ti­di­en La Voix du Nord. Pour Arnaud Bous­quet, rédac­teur en chef de France Bleu Nord, ces délais de paiement sont dûs à la lour­deur admin­is­tra­tive que représente le traite­ment de tous les con­trats de pigistes. “Ce n’est pas une ques­tion d’éthique, c’est une ques­tion admin­is­tra­tive, admet-il. Il ne peut pas y avoir un vire­ment à chaque fois que le pigiste tra­vaille, ce n’est pas pos­si­ble. Mais je recon­nais qu’il faut qu’on pro­gresse sur ces délais, c’est encore archaïque. Avec des sig­na­tures élec­tron­iques par exem­ple, cela pour­rait aller beau­coup plus vite”.

De plus en plus de pigistes :
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Elise Kout­nouyan, 24 ans, elle, a con­nu le non-paiement. Un « petit média » – dont elle préfère taire le nom – lui a com­mandé un arti­cle qui n’a finale­ment pas été pub­lié. « Nor­male­ment, un arti­cle com­mandé est for­cé­ment payé, ou du moins dédom­magé. Là, je n’ai rien touché. » Par manque de temps et d’argent, elle a préféré ne pas engager de pour­suites. Elle a aus­si été con­trainte de pren­dre un « petit job dans la com­mu­ni­ca­tion à côté ». Sit­u­a­tion récur­rente chez les pigistes, qui s’éloignent de leur domaine ini­tial pour pren­dre un tra­vail plus réguli­er et s’assurer une sta­bil­ité financière.

Quand les médias com­man­dent les reportages à l’avance, ils cou­vrent les frais (trans­port, loge­ment) dans leur inté­gral­ité. Mais selon Jean*, pho­to­jour­nal­iste depuis 10 ans, les com­man­des à l’avance sont de moins en moins fréquentes. Aujourd’hui, beau­coup de jour­naux préfèrent acheter les sujets a pos­te­ri­ori, une fois la pro­duc­tion ter­minée. Dans ce cas, les pigistes sont con­traints d’avancer tous les frais (con­traire­ment aux tit­u­laires pour qui les dépens­es sont cou­vertes par leur entre­prise), sans garantie d’être rem­boursés. « Il arrive de plus en plus que des mag­a­zines veuil­lent acheter mes sujets à l’étranger. Sans pay­er les frais de déplace­ments, d’hôtel, etc. L’année dernière, par exem­ple, pour un reportage aux Etats-Unis, j’ai dépen­sé un peu plus de 1000 euros de ma poche, racon­te Jean. Je n’ai jamais été rem­boursé. Le mag­a­zine a sim­ple­ment acheté mon sujet pour env­i­ron 1250 eurosPour ren­tr­er dans mes frais, et rentabilis­er mes déplace­ments, je suis obligé de faire plusieurs sujets par des­ti­na­tions ». Ces pra­tiques pré­carisent les pigistes, mais ne sont pas illégales. 

Être jour­nal­iste indépendant/pigiste c’est devoir atten­dre plus de 6 mois pour être payé pour ton tra­vail (que toi par con­tre tu dois absol­u­ment ren­dre en moins de 10 jours) — Matthieu Fouch­er (@MatthieuFoucher) Novem­ber 15, 2017

Quand, pigiste, tu es payé en décem­bre pour un boulot ren­du en juin. Et le RH qui répond “tous les jour­naux font comme ça”#OnVa­ut­Mieux­Que­Ca — Cécile Michaut (@CecileMichaut) Feb­ru­ary 24, 2016

“Leur contrat, c’est leur fiche de paie”

Cer­tains médias emploient des moyens inter­dits par le Code du tra­vail. « J’ai de la chance. Aux Inrocks, ils me paient comme salariée, pas comme auto-entre­pre­neuse », estime Elise Kout­nouyan. Sauf que ce n’est pas de la chance, c’est la loi. Les jour­nal­istes exer­cent une des seules pro­fes­sions qui déti­en­nent un statut par­ti­c­uli­er dans le Code du tra­vail. Il oblige qu’on les rémunère en salaire. « Tout le reste est illé­gal », pré­cise Safia Allag, jour­nal­iste qui assure la per­ma­nence juridique du Syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes (SNJ). Pour­tant, il arrive que cer­taines rédac­tions pro­posent des rémunéra­tions en droits d’auteur ou, depuis 2008, sous le statut d’auto-entrepreneur. « Ça arrive fréquem­ment quand on com­mence », admet Julien Muguet, pho­tore­porter depuis huit ans. 

Depuis son appari­tion dans la loi, l’exercice du jour­nal­isme en tant qu’auto-entrepreneur est de plus en plus fréquent chez les pigistes. Pour l’employeur, c’est avan­tageux : il n’a pas à pay­er de coti­sa­tions patronales sur les droits d’auteur. Mais c’est inter­dit. Pour les pigistes, c’est un piège : pas de pro­tec­tion sociale, la col­lab­o­ra­tion avec le média peut s’arrêter du jour au lende­main, sans garantie de droits soci­aux. Sans compter qu’il est impos­si­ble d’obtenir la carte de presse quand on a été rémunéré en droits d’auteur ou en auto-entre­pre­neuri­at. « C’est un peu un cer­cle vicieux », déplore Julien Muguet.

Mais ce ne sont pas les seuls abus de con­trat que peu­vent ren­con­tr­er les pigistes. La par­tic­u­lar­ité de ces jour­nal­istes est qu’ils ne sig­nent pas tou­jours directe­ment de con­trat de tra­vail auprès de leur employeur, con­traire­ment aux jour­nal­istes men­su­al­isés. « Leurs con­trats, ce sont leurs fich­es de paie à la fin du mois », explique Safia Allag. Au regard du droit, on con­sid­ère qu’à par­tir du moment où ils tra­vail­lent régulière­ment avec un média, ils sont en CDI. Mais la loi ne prévoit aucun nom­bre de col­lab­o­ra­tions min­i­mum pour déter­min­er qu’il s’agit bien de ce type de con­trat. « Et heureuse­ment ! On peut être sûr qu’à par­tir du moment où il y aura une jurispru­dence là-dessus, cer­tains médias fer­ont en sorte d’employer les pigistes juste en-dessous du min­i­mum légal pour ne pas qu’ils soient salariés en CDI », ajoute la jour­nal­iste syndiquée.

Oublier les vacances

L’autre prob­lème de cette absence de con­trat de tra­vail formel, c’est le manque de sécu­rité dans la vie quo­ti­di­enne. Maëlys Pou­blanc, anci­enne élève de l’Ecole supérieure de jour­nal­isme de Lille a été pigiste pen­dant plusieurs années, sans avoir signé de con­trat, jusqu’à il y a deux mois. « Sans con­trat de tra­vail, c’est mis­sion impos­si­ble pour trou­ver un loge­ment ». En ce moment, elle loge chez un ami. Ses frais de trans­ports ne sont pas rem­boursés, con­traire­ment aux jour­nal­istes men­su­al­isés dont la moitié du Pass Nav­i­go (carte de trans­ports en com­mun pour les Parisiens) est rem­boursée. Pas de bureau non plus pour écrire ses arti­cles dans un envi­ron­nement de tra­vail. « J’allais par­fois en espace de co-work­ing, mais il faut pay­er. Avec un salaire de pigiste, ce n’e st pas tous les jours pos­si­ble. »

Le fait d’être pigiste devrait en revanche assur­er des droits soci­aux fon­da­men­taux : con­gés, con­gés mater­nité, retraite… Mais là encore, ce n’est pas évi­dent. « Plusieurs amies à moi ont tra­vail­lé jusqu’à la dernière minute pen­dant leur grossesse », regrette Leïla Minano, pigiste chez Causette notam­ment. Compte tenu de l’irrégularité de leurs revenus et des retards de paiement fréquents, les jour­nal­istes enceintes ne peu­vent pas tou­jours jus­ti­fi­er suff­isam­ment d’heures de tra­vail durant leurs pre­miers mois de grossesse, pour obtenir un con­gé mater­nité. Même com­bat pour les con­gés tout court. « Les vacances, c’est un luxe », con­cède Vin­cent Oms, jour­nal­iste pigiste spé­cial­isé dans les jeux vidéo. « Il faut atten­dre qu’il n’y ait pas de tra­vail, donc c’est impos­si­ble de prévoir à l’avance », précise-t-il. 

Les « garanties » de traite­ment égal entre pigistes et jour­nal­istes men­su­al­isés ont un con­tour flou dans la Charte des jour­nal­istes. Et lais­sent donc matière à inter­pré­ta­tions ; elles ne sont pas tou­jours assurées dans la réal­ité et la pra­tique du méti­er. Sans compter que la Charte sert de mod­èle au droit et au SNJ pour défendre les jour­nal­istes face à leurs employeurs, mais elle n’a pas valeur de loi. Dans le monde des médias, comme dans les autres entre­pris­es, seul le Code du tra­vail peut con­train­dre les entreprises.

Adélaïde Tenaglia, Juli­ette Pois­son­nier et Marine Protais

Illus­tra­tion : Etre pigiste offre des lib­ertés mais s’accompagne d’une grande insécu­rité. © Pixabay

*Le prénom a été modifié