Éthique, Lignes rouges

Infiltration: des positions inconciliables parmi les journalistes

Cacher son identité, sa profession, ses motivations… L’infiltration est une pratique de plus en plus courante parmi les journalistes. Tantôt décriée, tantôt louée, elle ne cesse de diviser la profession. D’autant qu’elle est interdite par la Charte d’éthique professionnelle des journalistes. 

Har­cèle­ment, insultes, tra­vail haras­sant. Equipé d’une caméra cachée, un jour­nal­iste embauché capte les dessous peu reluisants des mag­a­sins Lidl. Dans le viseur de l’émission Cash inves­ti­ga­tion de France 2, en sep­tem­bre 2017 : les féro­ces pra­tiques man­agéri­ales de l’entreprise alle­mande. Pour tourn­er ces images, le reporter a dû se faire recruter par le géant de la grande distribution. 

“L’immersion per­met de mon­tr­er les choses que l’on ne peut habituelle­ment pas voir”,  explique Yann Philip­pin, jour­nal­iste d’investigation à Medi­a­part, favor­able à l’utilisation de l’infiltration si elle est néces­saire. C’est une des trois con­di­tions posées par la Charte d’éthique pro­fes­sion­nelle des jour­nal­istes du Syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes (SNJ) pour encadr­er cette pra­tique. Cette Charte éditée par le pre­mier syn­di­cat français de jour­nal­isme fait référence dans la pro­fes­sion. “Un jour­nal­iste digne de ce nom pro­scrit tout moyen déloy­al et vénal pour obtenir une infor­ma­tion”, est-il écrit dans ce texte.

Nel­lie Bly, pio­nnière du jour­nal­isme d’immersion

Dévelop­pée par Nel­lie Bly, dès la fin du XIXème siè­cle, l’immersion est dev­enue un out­il jour­nal­is­tique à part entière. La jour­nal­iste améri­caine se fait embauch­er dans une tré­fi­lerie de Pitts­burgh. Seul moyen pour elle de racon­ter les dif­fi­cultés aux­quelles sont con­fron­tées quo­ti­di­en­nement les ouvri­ers. En 1887, elle intè­gre un asile psy­chi­a­trique pour le New York World, le jour­nal de Joseph Pulitzer. Même jus­ti­fi­ca­tion cette fois-ci : sans immer­sion, impos­si­ble d’écrire le reportage. 

À notre époque, entre le 20 décem­bre 2005 et le 10 jan­vi­er 2006, en pleine vague de froid, le jour­nal­iste Jean-Charles Deni­au se fai­sait pass­er pour un sans-abri, vivant aux côtés des sans-domi­cile fixe (SDF), expéri­ence dont il avait tiré un doc­u­men­taire de 58 min­utes.

Le pre­mier but de ce jour­nal­isme d’infiltration est donc d’entrer dans cer­tains milieux fer­més aux jour­nal­istes : grandes entre­pris­es, milieux religieux… Mais il s’agit d’un ultime recours pour le reporter. “D’abord, on fait des deman­des de tour­nage et on pose les ques­tions ouverte­ment. La caméra cachée est un plan B”, indique Stéphane Ben­tu­ra, ancien jour­nal­iste pour Les infil­trés de France 2, émis­sion basée sur un recours sys­té­ma­tique à l’immersion avec l’aide de la caméra cachée. Son ex-col­lègue, Car­ole Réguil­lon, le rejoint : “Avec des autori­sa­tions, on ne peut tourn­er que ce que les com­mu­ni­cants et les dirigeants veu­lent nous mon­tr­er. C’est une réal­ité, pas la réal­ité du quotidien.”

Mais la déci­sion de mas­quer son iden­tité sur le ter­rain ne peut être prise par le reporter seul. La hiérar­chie doit en être infor­mée et y souscrire. “Dans la rédac­tion, on était tout à fait favor­ables à l’immersion, se rap­pelle Patrice Van Eersel, grand reporter à Actuel de 1974 à 1992. Il n’y a eu aucune objec­tion dans la rédac­tion quand on a com­mencé à le faire. Même si, c’est vrai, on peut voir ça comme une forme d’espionnage.”

La Charte du SNJ ajoute que la rédac­tion doit informer le pub­lic de ce strat­a­gème. “C’est une très belle règle, très sym­pa­thique, mais un peu naïve. Beau­coup de choses ne sor­ti­raient pas si on la suiv­ait”, pour­suit le reporter. Con­tourn­er cet inter­dit pour­rait servir une forme de réc­it, un “nou­veau jour­nal­isme”, selon Patrice Van Eersel. “La plu­part du temps, on dis­ait qu’on était jour­nal­istes, mais il arrivait qu’on ne le dise pas. Pour vivre vrai­ment une sit­u­a­tion, il faut par­fois ne pas dire qu’on est journaliste.”

“Tous les principes démoc­ra­tiques sont bafoués”

Même si l’infiltration se jus­ti­fie pour cer­tains jour­nal­istes, la pra­tique fait débat dans la pro­fes­sion. Cer­tains y sont vir­ulem­ment opposés. Lau­rent Telo, jour­nal­iste à M, le mag­a­zine du Monde, n’y a jamais eu recours et  souhaite que cela reste ain­si. “Par principe, on ne peut pas men­tir sur sa qual­ité de jour­nal­iste, ça ne va pas plus loin. Que les policiers le fassent, c’est nor­mal, pas les jour­nal­istes.” C’est aus­si l’avis de Jean-Michel Apathie, jour­nal­iste à Europe 1, il a été le fer de lance des cri­tiques con­tre le con­cept de l’émission Les infil­trés, lancée en 2008 : “Tous les principes démoc­ra­tiques sont bafoués dans cette pra­tique. Tous. Quand on inter­roge quelqu’un, on doit le prévenir qu’il est enreg­istré et qu’il est compt­able de ses pro­pos.” Pour eux, l’argument selon lequel l’information ne peut être obtenue autrement ne tient pas. “Est-ce que l’information à tout prix est le seul but de la société ? s’insurge Jean-Michel Apathie. Que fait-on du respect de la lib­erté et de la vie privée des per­son­nes ? Quelle est la légitim­ité du jour­nal­iste ?” “Il y a tou­jours un moyen de faire autrement, de trou­ver des per­son­nes qui ont témoigné, en cher­chant des mois s’il le faut”, renchérit Lau­rent Telo.

L’immersion est par­fois util­isée par les rédac­tions pour faire du sen­sa­tion­nal­isme. Jus­tine* était sta­giaire dans un mag­a­zine nation­al. Sa rédac­tion lui a imposé d’intégrer les proces­sus de sélec­tion des hôt­esses de l’air d’une grande com­pag­nie aéri­enne pour y mon­tr­er l’envers du décor et la sur­ex­ploita­tion de ces femmes présen­tées comme jouis­sant de bonnes con­di­tions de tra­vail par la com­mu­ni­ca­tion de l’entreprise. “Ils m’ont acheté une jupe et ils m’ont demandé d’aller le plus loin pos­si­ble dans les entre­tiens, racon­te-t-elle des années plus tard. J’ai dû sabot­er le dernier entre­tien, juste avant de pass­er aux tests en vol.” Sa rédac­tion ne l’a pas aidée à se pos­er des ques­tions éthiques sur cette démarche, loin de là.Les ques­tions éthiques, je me les suis posées après. J’étais sta­giaire, j’ai fait ce qu’on m’a demandé.” Elle n’est par principe pas opposée à l’infiltration. “Si ça ser­vait l’intérêt général, je pour­rais en refaire une. Mais pas si ça sert unique­ment l’intérêt de mon journal”.

Dominique Pradal­ié, secré­taire générale du SNJ, édi­teur de la Charte, dénonce ce genre de pra­tique qu’elle con­sid­ère comme une atteinte à la crédi­bil­ité des jour­nal­istes. “L’honnêteté de la pro­fes­sion nous pousse à nous dire jour­nal­istes, à ne pas mod­i­fi­er notre iden­tité, dit-elle. Sinon, cela ouvre la porte à toutes les manip­u­la­tions pos­si­bles.” Stéphane Ben­tu­ra réfute ces accu­sa­tions de manip­u­la­tion. “Dans un sujet avec de l’infiltration, on met toutes les pré­cau­tions éthiques pour que les dif­férents points de vue soient représen­tés. Un sujet con­tient sou­vent trois approches : le jour­nal­iste infil­tré donc, mais aus­si un jour­nal­iste en “on” qui fait son sujet comme n’importe quel sujet télévisé et un con­tre-champ où on filme ou essaye de filmer ce qu’on a vu en infil­tra­tion mais en se présen­tant au téléspec­ta­teur comme jour­nal­iste.” Car­ole Réguil­lon con­firme cette pré­cau­tion et se fixe une ligne rouge. “Quand tu fais de l’infiltration, tout est véri­fié et survéri­fié. Et c’est toi qui fais le tra­vail de jour­nal­iste. Tu ne con­fies pas la caméra cachée à d’autres per­son­nes comme le font pour­tant cer­tains collègues.”

Les infil­trés ont insti­tu­tion­nal­isé la pratique”

Mal­gré ces pré­cau­tions, c’est dans le domaine de la télévi­sion que le recours au jour­nal­isme d’immersion ou d’infiltration ren­con­tre la plus grande oppo­si­tion. “On voit de plus en plus de caméras cachées en télévi­sion”, observe Patrice Van Eersel. L’utilisation de l’infiltration, dev­enue récur­rente dans Cash inves­ti­ga­tion, devrait pour­tant être faite avec parci­monie : “Dans l’idéal, il ne faut utilis­er ce procédé que lorsque c’est indis­pens­able, estime Yann Philip­pin. En télévi­sion, c’est sou­vent une solu­tion de facil­ité”. “Le procédé ne per­met pas la con­fi­ance absolue, abonde Jean-Michel Apathie. On ne con­naît pas le tra­vail d’enquête préalable.”

A ce sujet, Les infil­trés sont par­ti­c­ulière­ment pointés du doigt. Dif­fusée sur France 2 entre 2008 et 2013, l’émission avait pour principe de mon­tr­er des jour­nal­istes s’infiltrant dans dif­férents milieux. “Les infil­trés, c’est ‘Venez regarder avec nous par le trou de la ser­rure’, estime Dominique Pradal­ié, du SNJ. “Les infil­trés ont insti­tu­tion­nal­isé la pra­tique”, grogne Jean-Michel Apathie. En tour­nant autour de l’idée d’infiltration, l’émission dépasse la règle tacite selon laque­lle cette pra­tique ne doit être util­isée qu’en cas de néces­sité. “L’essentiel est de faire du spec­tac­u­laire, peste l’éditorialiste poli­tique. On sort totale­ment de la réalité.”

Face à ces accu­sa­tions, Car­ole Réguil­lon se défend de tout sen­sa­tion­al­isme : “Ce que j’ai mon­té, c’est ce que j’ai vu dix, vingt fois, ce qui était sys­té­ma­tique.” La jour­nal­iste avait réal­isé en 2008 la pre­mière immer­sion des Infil­trés. En se faisant pass­er pour aide-soignante, elle avait observé de l’intérieur le quo­ti­di­en d’une mai­son de retraite. Elle vante la qual­ité de son tra­vail : “En dix ans, aucun des sujets qui ont été faits sur le même thème sans caméra n’a mon­tré autant de choses que le mien.” “Quand on filme, les images par­lent, ajoute Stéphane Ben­tu­ra, qui a égale­ment tra­vail­lé pour l’émission, sans toute­fois faire par­tie des jour­nal­istes infil­trés. Ce qui est filmé est filmé. Il y a une valeur de la séquence.” Car­ole Réguil­lon appuie : “En télévi­sion, l’image ne ment pas. C’est mieux d’utiliser l’immersion en télévi­sion qu’en presse écrite, où on peut embellir.”

L’image restitue la vérité, un reportage entier peut donc se faire en caméra cachée ? “La con­fronta­tion, en fin d’enquête, ne peut se faire par le biais de la caméra cachée”, estime Yann Philip­pin. D’autant que, selon Dominique Pradal­ié, le reportage des Infil­trés en mai­son de retraite a bafoué la règle selon laque­lle l’infiltration ne doit être util­isée qu’en cas d’absolue néces­sité : “La même semaine, une émis­sion sim­i­laire avait été dif­fusée sur France 3 sans caméras cachées, preuve que le sujet était fais­able sans cacher son iden­tité.” En 2008, suite à la pre­mière dif­fu­sion des Infil­trés, le SNJ avait demandé à France Télévi­sion, dans un com­mu­niqué, la sup­pres­sion de l’émission. Tout en recon­nais­sant que l’immersion peut être util­isée, elle doit rester une “excep­tion”. “Bâtir un con­cept d’émission sur des excep­tions est à la fois dan­gereux et choquant”, détaille le syn­di­cat dans son communiqué. 

Dix ans après, le syn­di­cat reste opposé au recours récur­rent à ces méth­odes d’infiltration. Preuve que, si l’utilisation de cette pra­tique s’est répan­due, elle n’est pas encore entrée dans les moeurs. Cer­tains y voient un out­il jour­nal­is­tique utile et facile d’accès. D’autres veu­lent qu’elle reste une excep­tion. Plusieurs voix, enfin, esti­ment que l’immersion ne doit pas être util­isée par les jour­nal­istes. De ces divi­sions, une chose est cer­taine : la pro­fes­sion est irréconciliable.

Arthur Eryeh-Fort, Louis Ger­main, Kenan Augeard

*Le prénom a été changé.