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Les rubricards au placard?

Existera-t-il encore des Pascale Robert-Diard, des Nathalie Schuck, ou des Grégory Schneider sur Internet? Ces “rubricards”, entièrement dévoués à la justice, à la politique, ou au sport, grandes plumes stars des pages du Monde, du Parisien, ou de Libération ont un travail qui diffère de celui des journalistes des newsrooms. 

Dans les ser­vices web, l’information est sou­vent répar­tie par tem­po­ral­ité, si bien que la tra­di­tion­nelle dis­tri­b­u­tion des sujets par rubriques, pro­pre au print, sem­ble s’effacer.

Live, temps courts, temps longs… C’est autour de ces rythmes d’écritures que s’organisent les news­rooms, espaces dédiés au traite­ment de l’ac­tu­al­ité immé­di­ate. Con­séquence? Les jour­nal­istes doivent désor­mais pou­voir traiter de tous les sujets. «Je peux faire une inter­view sur des prob­lèmes con­ju­gaux un jour, et le lende­main écrire un arti­cle sur la Corée du Nord», con­fie Valentin, 25 ans, jour­nal­iste pour le Parisien.fr.

Général­iste ou spécialiste? 

Dans les rédac­tions web, la poly­va­lence est un sérieux atout, une qual­ité pré­cieuse et recher­chée. Maïté Sélig­nan, chef de la rubrique “Société” du print au Figaro, le recon­naît volon­tiers: «être général­iste a beau­coup de valeur, cela demande une grande cul­ture générale». Au Parisien, Valentin, qui vient tout juste d’être diplômé de son école de jour­nal­isme, pré­cise que «L’objectif n’est plus d’être spé­cial­iste d’un sujet mais de pro­duire des arti­cles clairs et pré­cis rapidement.»

Il y a peu de chance de trou­ver une place en news­room en mis­ant sur sa spé­cial­i­sa­tion”, con­firme Paul Ack­er­mann, directeur de la rédac­tion du Huff­in­g­ton Post

News­room du jour­nal Le Figaro.@ce_cile

Pour Aman­dine Ambreg­ni, cheffe des réseaux soci­aux de l’Agence France Presse (AFP), la spé­cial­i­sa­tion doit se faire sur la forme plutôt que sur le fond: «il vaut mieux être expert en vidéo que dans un domaine comme la cul­ture, affirme t‑elle, mais celui qui maîtris­era les deux à la fois sera encore plus recher­ché».

Se passer des rubricards: “un danger éditorial”

«On appau­vrit la qual­ité du con­tenu avec des rédac­tions trop poly­va­lentes».

Aman­dine Ambreg­ni, cheffe des réseaux soci­aux à l’AFP

Par­ler de tout, sans n’être spé­cial­iste de rien per­met-il tou­jours de garan­tir une qual­ité de l’information? Se pass­er de per­son­nes affil­iées à un domaine comme la cul­ture, le sport ou la poli­tique peut être «édi­to­ri­ale­ment dan­gereux, selon Aman­dine Ambreg­ni de l’AFP. Surtout à l’heure où l’on reproche aux médias de dire n’importe quoi et de manip­uler l’information». La spé­cial­i­sa­tion apporte du crédit. Pour cette jour­nal­iste d’agence, le con­stat est clair: «On appau­vrit la qual­ité du con­tenu avec des rédac­tions trop poly­va­lentes».

Une idée nuancée par Char­lie Van­derkekhove, rédac­trice web pour BFMTV.com: «La poly­va­lence ne nuit pas à la qual­ité de l’information, mais cela peut vite nous com­pli­quer le tra­vail», affirme la jour­nal­iste âgée de 30 ans. Dans cette rédac­tion, seuls quelques jour­nal­istes sont affil­iés à des rubriques. En charge de la poli­tique, c’est vers elle que se tour­nent ses col­lègues lorsqu’ils ont besoin de pré­ci­sions. Si elle recon­naît les avan­tages du traite­ment glob­al de l’actualité, elle admet: «quand on a pas l’habi­tude de traiter un sujet, c’est plus dif­fi­cile de tra­vailler dessus.»

À la rédac­tion web de la Voix du Nord, quo­ti­di­en région­al, les jour­nal­istes ne se parta­gent plus le tra­vail entre thé­ma­tiques depuis quelques mois. Une organ­i­sa­tion que regrette Pierre Bouyx, adjoint au chef de ser­vice du desk édi­tion. «On ne peut pas se dif­férenci­er sur le web sans tra­vailler en pro­fondeur les sujets, con­state-t-il. Com­ment peut-on faire une offre numérique alléchante sans valeur ajoutée?». C’est sur sa capac­ité à déter­rer une infor­ma­tion exclu­sive que le rubri­card mon­tre qu’il a encore toute sa place dans le journalisme.

Deux traitements complémentaires

Au Figaro.fr, les jour­nal­istes général­istes font régulière­ment appel aux rubri­cards du print: «Ils ont plus facile­ment accès à des infor­ma­tions exclu­sives grâce à leur réseau alors que c’est plus dif­fi­cile pour le pôle actu­al­ité web qui doit traiter de tout», indique Maïté Sélig­nan. Si la ten­dance est à la poly­va­lence, pour la majorité des jour­nal­istes, le rôle des rubri­cards reste un avan­tage dans la qual­ité de l’in­for­ma­tion transmise.

Pour cer­tains pro­fes­sion­nels, leur tra­vail est donc com­plé­men­taire de celui des jour­nal­istes général­istes. «Celui qui a de l’expérience dans une rubrique en maîtrise le jar­gon, l’historique et les con­cepts, c’est indis­pens­able, explique Aman­dine Ambreg­ni. Mais le jour­nal­iste général­iste apporte aus­si la fraîcheur néces­saire». Par un regard nou­veau sur un fait d’ac­tu­al­ité, il peut faciliter la vul­gar­i­sa­tion à des­ti­na­tion du lecteur.

Les rubri­cards sont com­plé­men­taires des jour­nal­istes généralistes.©Pixabay

Dans cette dynamique de com­plé­men­tar­ité, le jour­nal l’Équipe a décidé de fusion­ner ses rédac­tions web et print dans les prochains mois. «Nous voulons une rédac­tion unique qui tra­vaille ensem­ble sur des tem­po­ral­ités dif­férentes, mais égale­ment sur des domaines d’expertise», explique Jérôme Cazadieu, directeur de la rédac­tion du jour­nal. “On a besoin de jour­nal­istes qui ne conçoivent pas sim­ple­ment le tra­vail sur le web en fonc­tion du temps qu’ils ont pour envoy­er leur papi­er”. Ain­si, tous les jour­nal­istes alterneront sur plusieurs postes. Ils seront chargés des arti­cles courts en hard news (actu­al­ité immé­di­ate) en moyenne deux jours par mois, et écriront des arti­cles plus longs en fonc­tion de leur spé­cial­ité le reste du temps. Il affirme: ” La com­plé­men­tar­ité n’est plus entre le web et le print mais entre les général­istes et les spé­cial­istes”.

Juli­ette Delage, Adélie Floch et Char­lotte Gerbelot