Éthique, Politique, Sources

Journaliste politique sous l’ère Macron, une profession à réinventer

À peine élu à la tête de l’Etat, Emmanuel Macron décidait que les jour­nal­istes autorisés à le suiv­re seraient désor­mais triés sur le volet. Six mois plus tard et quelques points de pop­u­lar­ité en moins, le prési­dent a revu ses exi­gences à la baisse. Mais les jour­nal­istes poli­tiques, eux, ont tou­jours du mal à s’y retrouver.

Jupiter serait-il descen­du de son mont Olympe? En mai dernier, pour sa pre­mière vis­ite prési­den­tielle à l’é­tranger, Emmanuel Macron choi­sis­sait 25 jour­nal­istes pour l’ac­com­pa­g­n­er à la ren­con­tre des sol­dats de l’opéra­tion Barkhane, au Mali. Ils ont été sélec­tion­nés selon leurs com­pé­tences en terme de défense ou de poli­tique étrangère, coupant l’herbe sous le pied aux jour­nal­istes poli­tiques poli­tiques habitués de l’Elysée. La méth­ode, inédite et assumée pen­dant quelques jours, avait ren­du furieux les jour­nal­istes, qui ont pub­lié une let­tre ouverte et appelé à boy­cotter le déplace­ment poli­tique :  « Aucun de vos prédécesseurs ne s’est prêté à ce genre de sys­tème, au nom du respect de la lib­erté de la presse.»

Mais Emmanuel Macron, le par­ti­san d’une parole rare, est désor­mais plus présents dans les médias. Il accorde de grandes inter­views et par­le de poli­tique intérieure à l’é­tranger, alors même qu’il se l’était inter­dit. Il se rap­proche des jour­nal­istes, en invi­tant quelques chanceux — choi­sis, certes — à bord du Fal­con prési­den­tiel en août dernier pour une séquence de « off ». « Cette semaine, on se serait presque cru de retour à l’époque de Nico­las Sarkozy, com­mente Ludovic Piedtenu, rédac­teur en chef du ser­vice poli­tique de France Cul­ture et mem­bre de l’As­so­ci­a­tion de la presse prési­den­tielle (APP). Les annonces n’ar­rê­tent pas de pleu­voir. »

Lui qui se sou­vient de la colère des jour­nal­istes poli­tiques lors de la vis­ite d’Em­manuel Macron au Mali en mai dernier, estime que des pro­grès ont été faits : « Notre asso­ci­a­tion a dû faire tam­pon à l’époque entre l’Élysée et une par­tie de la pro­fes­sion. Je pense que le gou­verne­ment a com­pris que ce n’é­tait pas pos­si­ble de choisir les jour­nal­istes de cette façon. Ça n’a jamais été refait depuis. »

Pour autant, l’Élysée con­tin­ue de maîtris­er sa com­mu­ni­ca­tion et son agen­da. « Depuis l’épisode du Mali, nous avons reçu quelques mails d’ac­crédi­ta­tion qui stip­u­laient par exem­ple « jour­nal­iste spé­cial­isé dans la défense unique­ment ». Le gou­verne­ment veut tou­jours priv­ilégi­er le fond sur la forme. Alors quand vous êtes jour­nal­iste poli­tique, il faut ruser, pass­er un coup de télé­phone au ser­vice de com­mu­ni­ca­tion, ten­ter de vous faire accepter », explique le jour­nal­iste de France Cul­ture, qui estime tout de même que le ver­rouil­lage de sa com­mu­ni­ca­tion est moins con­traig­nant pour les jour­nal­istes radio que pour ceux qui tra­vail­lent en télévi­sion et qui dépen­dent de l’image.

Fin de la chasse à la petite phrase 

Atteint tout de même comme ses con­frères par les nou­velles pra­tiques de com­mu­ni­ca­tion du chef de l’Etat, Ludovic Piedtenu y voit là aus­si une volon­té de se dis­tinguer des précé­dents quin­quen­nats : « J’ai eu l’oc­ca­sion de ren­con­tr­er Emmanuel Macron au mois de sep­tem­bre, et il m’a dit qu’il ne voulait pas de feuil­leton sur la rela­tion entre Matignon et l’Élysée. Dans les précé­dents quin­quen­nats, m’a‑t-il dit, il y avait tou­jours une sorte d’ « éro­tisme à la petite semaine » à pro­pos de la rela­tion entre le prési­dent et son Pre­mier min­istre. Il ne veut pas com­menter son quin­quen­nat, il ne veut pas de méta-dis­cours. Tout ça fait sens. Et nous jour­nal­istes ne sommes pas ses con­fi­dents ni ses con­seillers en com­mu­ni­ca­tion. », ajoute-il. Richard Twer­ly, jour­nal­iste suisse cor­re­spon­dant à Paris pour Le Temps, pointe lui une forme de « dépit amoureux » chez les jour­nal­istes poli­tiques français, qui en voudraient à Emmanuel Macron de ne pas « les aimer assez ».

Lors de l’épisode malien, le jour­nal­iste Syl­vain Courage analy­sait juste­ment les pra­tiques du jour­nal­isme poli­tique sur le site de l’Obs :« A quoi bon véhiculer jusqu’à Gao, un Air­bus entier de chroniqueurs poli­tiques avides de soutir­er quelques con­fi­dences sur la for­ma­tion du gou­verne­ment mais sou­vent indif­férents à la géopoli­tique du ter­ror­isme en Afrique sahari­enne ? Ces dernières années, dans le sil­lage de Nico­las Sarkozy et François Hol­lande, trop de déplace­ments au long court ont tourné à la chas­se à la petite phrase.»

Hypocrisie politique

Ludovic Piedtenu, qui fai­sait par­tie des élus choi­sis pour accom­pa­g­n­er le prési­dent au Mali, avait remar­qué que la stratégie fonc­tion­nait : « Je me suis retenu de pos­er des ques­tions de poli­tique intérieure lors du dis­cours parce qu’ Emmanuel Macron avait prévenu qu’il n’y répondrait pas ». Olivi­er Siou, rédac­teur en chef adjoint du ser­vice poli­tique de France 2, y voit une vic­toire de la com­mu­ni­ca­tion poli­tique : « Ne pos­er que des ques­tions rel­a­tives au fond, c’est ten­dre une perche voire offrir une tri­bune à un respon­s­able poli­tique qui déroulera ses fich­es qu’il aura appris dans l’optique d’une vis­ite pure­ment médi­a­tique. Donc reprocher aux jour­nal­istes de ne s’in­téress­er qu’aux petites phras­es lors de vis­ites qui n’ont de toute façon pas de fond, c’est gon­flé. » Pour lui, le jour­nal­iste poli­tique con­naît bien les rouages de la com­mu­ni­ca­tion et son rôle con­siste à la décrypter.

Alors pourquoi le prési­dent a‑t-il choisi de réin­ve­stir les médias ces derniers mois ? « Emmanuel Macron a décidé de par­ler plus aux Français, pas aux jour­nal­istes. Les jour­nal­istes sont unique­ment des médi­a­teurs », décrypte le chef du ser­vice poli­tique de France Cul­ture. S’il leur par­le plus qu’a­vant, le prési­dent n’en est pas plus ten­dre avec eux. Ces dernières semaines, il les a ain­si qual­i­fiés de «nar­cis­siques» lors d’une con­férence de presse à l’ONU et a retourné sa sail­lie sur «le bor­del» mis par des syn­di­cal­istes en met­tant en cause les ques­tions posées par cer­tains d’en­tre eux : «le bor­del, c’est vous qui le mettez».

 

Plus d’enquêtes et de débats d’idées

Cer­tains voient dans ce change­ment l’oc­ca­sion de repenser le jour­nal­isme poli­tique. Jérôme Gode­froy, ancien jour­nal­iste chez RTL, appelle la pro­fes­sion à se remet­tre en ques­tion : « Jamais une infor­ma­tion déter­mi­nante n’est sor­tie de ces événe­ments insti­tu­tion­nels qui aboutis­sent à un traite­ment médi­a­tique qua­si iden­tique. Dans les vis­ites offi­cielles, a for­tiori dans les vis­ites prési­den­tielles, la presse ne voit et ne sait que ce qu’on lui mon­tre et qu’on lui racon­te. » Les jour­nal­istes poli­tiques devraient selon lui con­sacr­er plus de temps à un tra­vail d’enquête, un levi­er de con­tre­pou­voir plus efficace.

« Aujourd’hui, quand il y a un dis­cours d’un poli­tique qui a une annonce à faire, pour­suit Ludovic Piedtenu, 99% des arti­cles qui le trait­ent repren­nent les mêmes phras­es. Ces « punch­lines » sont pen­sées par des con­seillers en com­mu­ni­ca­tion, pour être repris­es, par­fois même pour être tweet­ées en 140 car­ac­tères. » Tout en assumant que le jour­nal­iste poli­tique ne se con­cen­tre sou­vent que sur « l’écume des choses », le chef poli­tique de France Cul­ture estime lui que les jour­nal­istes poli­tiques sont plus utiles pour organ­is­er des débats d’idées que pour rap­porter la parole politique.

Une solidarité qui fait défaut

Le prob­lème pour­rait même venir de plus loin selon le soci­o­logue des médias, Jean-Marie Charon, qui pointe un manque cri­ant de sol­i­dar­ité au sein du jour­nal­isme poli­tique français. « Dans les con­férences de presse, une ques­tion restée sans réponse ne sera pas reprise par un con­frère, qui préfère pos­er sa pro­pre ques­tion. Au Roy­aume-Uni, la ques­tion sera reprise par plusieurs jour­nal­istes jusqu’à ce que l’homme poli­tique four­nisse une réponse.». Le soci­o­logue cite égale­ment l’ex­em­ple de Nico­las Sarkozy en 2008, qui ridi­culise le jour­nal­iste de Libéra­tion Lau­rent Jof­frin après que ce dernier a posé une ques­tion… et qui reçoit l’ap­pro­ba­tion des autres jour­nal­istes qui rient égale­ment de leur con­frère ! « Les jour­nal­istes poli­tiques sont aujour­d’hui dans une forme de suiv­isme, ils espèrent ain­si décrocher une exclu­siv­ité sur un sujet ou une vis­ite gou­verne­men­tale.» Avec un prési­dent qui préfère la com­mu­ni­ca­tion et n’éprou­ve aucune fas­ci­na­tion pour l’u­nivers des médias, il fau­dra repasser.

Emma Derome et Pauline Jallon