Éthique, Politique

Vote FN : la faute aux médias ?

A chaque victoire du Front national, hommes politiques et électeurs déçus accusent les médias de “faire le jeu du FN”. En donnant à voir une réalité anxiogène, ils influenceraient le vote en faveur du parti.

 

Les maux dénon­cés par le Front nation­al épargnent encore Belin-Béli­et. Dans ce vil­lage girondin de 5 000 habi­tants, le taux d’im­mi­grés est faible, le chô­mage con­tenu, les com­merces rou­vrent. Et pour­tant, la can­di­date FN Marine Le Pen est arrivée en tête au pre­mier tour de l’élec­tion prési­den­tielle avec 24,86 % des voix. Son score est mon­té à 41,88% au sec­ond tour.

Face à ces résul­tats, la maire divers droite Marie-Chris­tine Lemon­nier est restée pan­toise. Inter­rogée par le jour­nal Le Monde, elle a désigné celui qui, d’après elle, est respon­s­able de cette per­cée fron­tiste : “un dis­cours déclin­iste exploité par les par­tis et relayé par les médias”.

Elle n’est pas la seule à for­muler ce reproche. A chaque vic­toire élec­torale du FN, cer­tains opposants du par­ti accusent les médias d’en être respon­s­ables. Sur les réseaux soci­aux, ils reprochent aux grands médias d’être “anx­iogènes” et “islam­o­phobes”, de sur­mé­di­a­tis­er les sujets liés à l’in­sécu­rité, l’im­mi­gra­tion ou l’Islam.

https://twitter.com/MMichelDumard/status/855369360315224064

https://twitter.com/DemocratesHK/status/838993556723257344

Les hommes poli­tiques déçus repren­nent eux aus­si ces argu­ments. En 2002, le député social­iste Julien Dray a mis en cause la chaîne TF1 “pour la manière dont elle a mis en scène l’in­sécu­rité, dont elle a fait un leit­mo­tiv quo­ti­di­en, en sachant qu’elle ne présen­tait pas la réal­ité de l’é­tat de la société française.” Ce dis­cours accusa­teur est même relayé par des fig­ures emblé­ma­tiques du petit écran, comme Cyril Hanouna. A l’ap­proche des élec­tions régionales de décem­bre 2015, l’an­i­ma­teur aux cinq mil­lions d’abon­nés sur Twit­ter avait fait le procès des médias :

Un seul rôle : rapporter les faits

Hervé Béroud est depuis sept ans directeur de la rédac­tion de BFM TV. Pour lui, associ­er le tra­vail des jour­nal­istes à la mon­tée du FN est un rac­cour­ci sim­pliste. “C’est absurde de con­sid­ér­er que les médias sont suff­isam­ment puis­sants pour mod­i­fi­er le vote des gens, se désole-t-il. Ce n’est pas nous qui allons tuer des gens chez Char­lie Heb­do ou sur la prom­e­nade des Anglais à Nice. On est sim­ple­ment là pour racon­ter ce qui se passe. Il est impor­tant de ne pas pass­er sous silence ce qui existe.”

Pour lui, les médias ne sont pas anx­iogènes par nature. En revanche, l’ac­tu­al­ité qu’ils rap­por­tent est par­fois dra­ma­tique. “Le matin, quand les jour­nal­istes arrivent à BFM TV, ils ne se deman­dent pas : “alors, qu’est-ce qui est anx­iogène à racon­ter aujour­d’hui ?“, iro­nise le jour­nal­iste. “Lors d’un atten­tat, les médias par­lent de l’at­ten­tat. Pen­dant l’Eu­ro de foot­ball, les médias par­lent de l’Eu­ro de foot­ball.”

Mais sur les chaînes d’in­for­ma­tion en con­tinu, ces sujets sont dif­fusés en boucle. Ancien jour­nal­iste au ser­vice poli­tique de CNews, Julien Nény est par­fois accusé de don­ner trop d’im­por­tance à cer­taines actu­al­ités.Bien sûr que les chaînes d’in­fo en font trop et que par­fois, il faudrait pren­dre le temps de réfléchir, con­cède-t-il. Mais on ne fait que rap­porter l’ac­tu­al­ité. Ce n’est pas notre rôle de faire aug­menter ou dimin­uer le score du FN. Nous n’avons pas une mis­sion mil­i­tante, sim­ple­ment un phénomène his­torique à analyser.”

Les médias, miroir grossissant de la société ?

Mais le cas de Belin-Béli­et inter­roge. Pourquoi vot­er Front nation­al dans une com­mune qui se porte bien ? Les chiffres le prou­vent : en France, il n’ex­iste pas de cor­réla­tion entre les taux de chô­mage et d’im­mi­grés et le vote FN. Sur ce graphique réal­isé à par­tir des don­nées de l’In­see, on remar­que que les trois vari­ables sont indépendantes :

[info­gram id=“le_chomage_et_limmigration_responsable_du_vote_fn_”]

Rennes est l’une des villes français­es où le FN a enreg­istré le plus faible score lors de l’élec­tion prési­den­tielles. Avec un taux de chô­mage d’un peu plus de 15% et un taux d’im­mi­grés qui avoi­sine les 9%, la ville bre­tonne a mas­sive­ment rejeté la can­di­da­ture de Marine Le Pen. Per­pig­nan, qui présente des car­ac­téris­tiques sim­i­laires, a pour­tant accordé 40% de ses voix au par­ti d’ex­trême droite.

Dans l’en­tre-deux tours de la prési­den­tielle, l’émis­sion Quo­ti­di­en de TMC a dif­fusé un échange entre le jour­nal­iste Mar­tin Weill et un habi­tant de Bayard-sur-Marne. Dans ce vil­lage du Grand Est qui compte 1 400 habi­tants, la can­di­date fron­tiste a rem­porté 54,14% des suf­frages exprimés dès le pre­mier tour, 69,37% au second.

L’homme inter­rogé dit avoir peur de l’im­mi­gra­tion et le chô­mage. Pour­tant, comme le reporter le lui fait remar­quer, le taux de chô­mage et le taux d’in­sécu­rité sont un peu moins élevés en Haute-Marne que dans le reste de la France. Réponse : “C’est pas parce qu’il y a moins de chô­mage ici et moins d’in­sécu­rité que je ne pense pas aux autres.” Il s’in­quiète de prob­lèmes aux­quels il n’est pas directe­ment con­fron­té. Sa représen­ta­tion de la France est-elle biaisée par le por­trait qu’en font les médias ?

La séquence est à retrou­ver à par­tir de 2 min­utes 12 :

Lien vers la vidéo.

Au public de sélectionner son média

Julien Nény le recon­naît, cer­tains médias bas­cu­lent par­fois dans le sen­sa­tion­nal­isme. C’est le cas du mag­a­zine d’M6 Enquête exclu­sive : les sujets sur les ban­lieues, les atten­tats ou le dji­hadisme font l’ob­jet d’une scéno­gra­phie angois­sante qui passe notam­ment par la musique. Mais pour lui, le pub­lic doit lui aus­si savoir tri­er. “En France, on a la chance d’avoir une presse libre, l’of­fre médi­a­tique est incroy­able, souligne l’an­cien jour­nal­iste de CNews. Si on veut du sérieux, ce n’est pas dans ce type d’émis­sion qu’on va le trou­ver. Les gens veu­lent être bien infor­més mais en même temps, ils sont attirés par le sensationnalisme.”

Ce para­doxe se retrou­ve dans la con­som­ma­tion de pro­grammes d’in­for­ma­tion en con­tinu : bien que cri­tiquée, la chaîne BFM TV réalise ses records d’au­di­ence lors d’événe­ments dra­ma­tiques. En jan­vi­er 2015, lors de la traque des frères Kouachi et la prise d’o­tages de l’Hy­per Cacher, elle a total­isé 13,3% de parts d’au­di­ence. “C’est quand même le rôle d’une chaîne d’in­for­ma­tion en con­tinu de faire du hard news [traiter l’ac­tu­al­ité en temps réel, NDLR], rap­pelle Julien Nény. Alors oui, par­fois, on est oblig­és de meubler. Mais si les gens veu­lent de l’analyse, rien ne les empêche d’at­ten­dre le lende­main pour écouter France Cul­ture ou lire les journaux.”

Pour le Front nation­al, le dis­cours des médias joue au con­traire en sa défaveur. Lors de l’élec­tion prési­den­tielle de 2017, Marine Le Pen avait dénon­cé “les médias qui se déchaî­nent pour ten­ter de nous attein­dre par leurs flèch­es ven­imeuses”. Lors de la soirée élec­torale, une dizaine d’en­tre eux s’é­tait d’ailleurs vu refuser l’ac­cès au QG de la candidate.

 

Sarah Duhieu et Clé­mence Duneau