Éthique, Responsabilité personnelle

Incarner le journalisme, une mode à contenir

« Votre Sain­teté, votre Sain­teté ! ». Elise Lucet n’a pas hésité à héler le pape au beau milieu de la place Saint-Pierre, au Vat­i­can pour le con­fron­ter à des doc­u­ments sen­si­bles. Elle n’a pas hésité non plus à s’inviter pen­dant une assem­blée des action­naires du groupe Bay­er en Alle­magne, ou à rejoin­dre un dîn­er privé organ­isé par des lob­bys de l’eau.

C’est la méth­ode Cash Inves­ti­ga­tion : l’incarnation jour­nal­is­tique poussée à son max­i­mum. Le téléspec­ta­teur a en par­tie accès aux couliss­es du reportage et vit en quelque sorte avec les reporters. Il com­prend mieux com­ment tra­vail­lent les jour­nal­istes, quelles sont leurs méth­odes, com­ment ils raison­nent et peu­vent être affec­tés par les sit­u­a­tions aux­quelles ils sont con­fron­tés. « C’est avant tout une main ten­due vers le téléspec­ta­teur, que l’on accom­pa­gne lorsque les sujets devi­en­nent tech­niques », explique Jean-Bap­tiste Renaud, jour­nal­iste pour le mag­a­zine dif­fusé sur France 2.

Le risque d’infantiliser le public

L’incarnation aurait donc une ver­tu péd­a­gogique avant tout. Mar­tin Weill, le jour­nal­iste globe-trot­ter pour l’émission Quo­ti­di­en de TMC con­firme : « L’incarnation per­met d’intéresser le pub­lic à des sujets qui ne le pas­sion­nent pas d’habitude, typ­ique­ment l’actualité inter­na­tionale ». Pour le jour­nal­iste de 34 ans, les chaines ont com­pris qu’elles devaient instau­r­er « un ren­dez-vous avec le pub­lic, une habi­tude de suiv­re un per­son­nage dans ses péré­gri­na­tions ». Jean-Bap­tiste Renaud com­pare cette stratégie à celle d’un « bon film polici­er où on s’intéresse autant à l’enquêteur qu’à l’enquête en elle-même ».

L’essor de l’incarnation et de la per­son­ni­fi­ca­tion peut cepen­dant devenir nocif pour la pro­fes­sion, déjà cible de nom­breuses cri­tiques. Sen­sa­tion­nal­isme et traite­ment de l’information font rarement bon ménage. Partager l’émotion du jour­nal­iste peut aider à con­serv­er l’attention du téléspec­ta­teur. Cela peut aus­si détourn­er le regard de l’information essen­tielle et faire pass­er la pas­sion devant la rai­son. « Chez Cash Inves­ti­ga­tions, on se pose tou­jours la ques­tion de savoir si mon­tr­er la fig­ure du jour­nal­iste à l’écran apporte une info », tem­père Jean Bap­tiste Renaud. « Si une scène est forte émo­tion­nelle­ment, on aura plutôt ten­dance à la mon­tr­er seule, pour ne pas altér­er le juge­ment du téléspec­ta­teur. Le risque, c’est de trop en faire. » Car, en sur­jouant, le jour­nal­iste retire à l’in­car­na­tion tout son intérêt : celui de redonner au pub­lic con­fi­ance dans les médias et leurs pro­duc­tions. Pire, il prend le risque d’in­fan­tilis­er le téléspectateur.

Une pratique du métier pas si récente

Du point de vue stricte­ment jour­nal­is­tique, incar­n­er un per­son­nage est-il utile ? Bernard de La Vil­lardière, le rédac­teur en chef et présen­ta­teur d’En­quête exclu­sive sur M6, en est per­suadé : « Le jour­nal­iste ne se met pas en scène, il est sim­ple­ment devant la caméra et exerce son tra­vail de manière naturelle, sans dis­tance fac­tice avec la per­son­ne inter­viewé. Laque­lle est tout de suite plus à l’aise pour par­ler libre­ment ». Le jour­nal­iste, passé de la radio à la télévi­sion, appa­raît d’ailleurs sou­vent dans ses reportages.

Cette pra­tique du méti­er n’est pas si récente même si elle con­naît un essor par­ti­c­uli­er ces dernières années. « Les médias anglo-sax­ons comme CNN met­tent en scène leurs reporters depuis des dizaines d’années », rap­pelle Bernard de la Vil­lardière. « Dans les années 1960 et 1970, les reporters français avaient eux aus­si l’habitude de se mon­tr­er à la caméra », pour­suit-il. Jusqu’à ce que se développe, selon la for­mule du jour­nal­iste d’investigation, « une reli­gion du rédac­teur caché der­rière la caméra ». Il faut atten­dre l’arrivée de nou­veaux mag­a­zines dans les années 2000 pour voir l’incarnation revenir en grâce.

Pour­tant, rien ne per­met d’af­firmer que se met­tre en scène pen­dant un reportage est plus naturel que de ne pas appa­raître à l’écran. Dans cer­tains cas, c’est même plutôt l’in­verse. « Beau­coup de scènes sont tournées après coup, et comme pour un mon­tage clas­sique, on utilise les scènes que l’on veut bien mon­tr­er », rap­pelle Jean-Bap­tiste Renaud. Mon­tr­er les couliss­es, oui, mais une par­tie seule­ment, celle que l’on veut bien montrer.

Devenir un personnage plutôt qu’un journaliste

Le sim­ple fait de devoir jouer le rôle du jour­nal­iste à l’écran, et automa­tique­ment de devenir un per­son­nage pub­lic peut aus­si effray­er cer­tains pro­fes­sion­nels. Mar­tin Weill se sou­vient : « Au début, quand on m’a pro­posé ce for­mat, j’étais assez réti­cent. Je n’avais pas du tout envie de me met­tre en scène ». Le risque est  alors de devenir un per­son­nage plutôt qu’un jour­nal­iste. Et la qual­ité de l’in­for­ma­tion est la pre­mière à en pâtir.

Le reporter de Quo­ti­di­en est aujourd’hui for­cé de recon­naître que sa direc­tion avait vu juste : l’émis­sion de Yann Barthès cumule plus de 5% de part d’au­di­ence chaque soir, avec 1,5 mil­lions de téléspec­ta­teurs en moyenne. Mais il ne faut pas oubli­er que l’émis­sion est un talk-show. Ce for­mat d’émis­sion ne peut fonc­tion­ner sans un lien puis­sant avec son audi­ence. Pour chaque média, le recours à l’in­car­na­tion doit être réfléchi, adap­té au pub­lic ciblé et par­fois lais­sée de côté, pour ne pas men­ac­er la pro­fes­sion et la qual­ité de son travail.