Éthique, Politique

D’après un sondage, les sondages sont toujours fiables

Les sondages ont vu juste lors de l’élection présidentielle française, malgré leurs erreurs passées. Les journalistes s’interrogent sur l’interprétation qui doit être faite de ces enquêtes d’opinion, sans remettre en cause leur fiabilité.

Les sondages prédi­s­aient le main­tien du Roy­aume-Uni dans l’Eu­rope. Les chiffres pub­liés le jour du scrutin par Ipsos-Mori plaçaient le “Remain” (rester, en français) en avance de 6 points. C’est pour­tant le “Leave” (sor­tir, en français) qui s’est imposé à 52% le 23 juin 2016. Les enquêtes d’opin­ion annonçaient égale­ment à tort la défaite de Don­ald Trump, dis­tancé de qua­tre points à la veille du scrutin prési­den­tiel améri­cain. Il a pour­tant été élu le 8 novem­bre dernier. Mal­gré tout, les jour­nal­istes n’ont pas remis en cause la fia­bil­ité de ces enquêtes d’opin­ion. Pour eux, c’est leur inter­pré­ta­tion qui se doit d’évoluer.

“Un sondage n’est pas une pré­dic­tion. Tant que les jour­nal­istes n’au­ront pas com­pris ça…” Patrick Eveno, spé­cial­iste de l’his­toire des médias, déplore l’u­til­i­sa­tion faite des sondages pen­dant la cam­pagne prési­den­tielle de 2017 en France. La défi­ance envers les jour­nal­istes et les son­deurs a atteint un degré inédit dans la course à l’Elysée, après les échecs suc­ces­sifs des enquêtes d’opinion.

Peu d’erreurs en France

Bien que mis en cause, les sondages sont restés fiables con­cer­nant l’élec­tion prési­den­tielle en France. Les enquêtes de l’en­tre-deux tours ont à chaque fois don­né Emmanuel Macron large­ment gag­nant face à Marine Le Pen. L’in­sti­tut Ifop don­nait le can­di­dat d’En Marche vain­queur à 63% le 5 mai. Deux jours plus tard, Emmanuel Macron était élu prési­dent de la République avec 66,1% des voix. “Les sondages sont des opéra­tions sci­en­tifiques, martèle Patrick Eveno. Ils ont tou­jours été fiables.” La méth­ode de sondage dite tra­di­tion­nelle, pas­sant désor­mais par le web, s’est rarement trompée lors des grands évène­ments en France. La seule excep­tion reste la présence de Jean-Marie Le Pen au sec­ond tour en 2002, qu’au­cun insti­tut n’avait prévue.

C’est plutôt l’in­ter­pré­ta­tion des enquêtes d’opin­ion qui a prêté à débat­tre entre les dif­férents camps de l’élec­tion prési­den­tielle française. Les par­ti­sans de François Fil­lon ont notam­ment rejeté les méth­odes de sondages tra­di­tion­nelles, s’ap­puyant plutôt sur le “big data”. La méth­ode, qui con­siste à se fonder sur l’analyse des réseaux soci­aux, plaçait le can­di­dat LR en tête au pre­mier tour. Aux Etats-Unis, les édi­to­ri­al­istes ont été nom­breux à s’ap­puy­er sur les enquêtes d’opin­ion pour annon­cer la défaite de Trump ; pour­tant, comme le répète Patrick Eveno, les sondages ne sont “que la pho­togra­phie d’une opin­ion à l’in­stant T”.

Addiction aux sondages

Pas ques­tion pour­tant d’ar­rêter de relay­er les sondages : ils sont tou­jours un indi­ca­teur prisé par le pub­lic. “Dès qu’on pub­li­ait un sondage sur la prési­den­tielle, ça car­ton­nait” rap­porte Tom Mery, com­mu­ni­ty man­ag­er à L’Obs pen­dant la cam­pagne prési­den­tielle. Selon lui, les enquêtes d’opin­ion atti­raient près de qua­tre fois plus de lecteurs que les arti­cles poli­tiques dépourvus de chiffres d’opin­ion. Les com­men­taires fai­saient pour­tant état d’un rejet de ces enquêtes : Les gens nous dis­aient d’ar­rêter avec les sondages, mais ils cli­quaient quand même !” plaisante Tom Méry.

Cap­ture d’écran d’un com­men­taire Face­book (15/05/17, 21h50)
Cap­ture d’écran d’un com­men­taire Face­book (15/05/17, 21h53)

Les enquêtes d’opin­ion ont pour­tant été mis­es de côté par cer­tains médias. Le Parisien, par exem­ple, a décidé d’ar­rêter de com­man­der des sondages pen­dant la cam­pagne prési­den­tielle de 2017. Le quo­ti­di­en a répon­du aux cri­tiques en invo­quant son souhait de “met­tre l’ac­cent sur le reportage et le ter­rain”. “Certes, il y a eu des mesures de pru­dence pris­es dans toutes les rédac­tions à pro­pos des sondages, con­cède Tim­o­th­ée Vilars, jour­nal­iste poli­tique à L’Obs. Mais dès lors qu’on est ren­trés dans la cam­pagne prési­den­tielle, il y a eu de nou­veau une espèce d’addiction.”

De ce fait, les sondages sont apparus comme des objets néces­saires à l’analyse poli­tique. “Quand ils devi­en­nent des élé­ments de débat, on doit écrire dessus, explique Hadrien Math­oux, jour­nal­iste à Mar­i­anne. Ils s’im­posent comme des out­ils de réflex­ion.” Au même titre qu’une déc­la­ra­tion ou qu’une image, l’en­quête d’opin­ion peut être bien ou mal util­isée. Mais elle ne con­stitue plus désor­mais un objet brut, une somme de chiffres don­nés directe­ment au public.

Quelle influence sur le vote ?

Le prob­lème de l’in­flu­ence de cette “pho­togra­phie” a pour­tant été prou­vé dans plusieurs études, comme celle de Medi­a­Men­to. Les sou­tiens de Benoit Hamon les ont accusés de manip­uler directe­ment l’opin­ion publique, en pous­sant notam­ment au vote utile. Pour Hadrien Math­oux, “même si le jour­nal­iste n’est qu’un relais, for­cé­ment, cela influ­ence les gens dans leur réflex­ion. La stratégie et la rhé­torique du vote utile se con­stru­isent sur les sondages.”  Dans le cas de Jean-Luc Mélen­chon et Benoit Hamon, le vote utile a desservi le sec­ond. Les inten­tions de vote du can­di­dat La France Insoumise étant plus élevées, les électeurs social­istes l’ont ral­lié.

“On se forge une opin­ion à par­tir d’une mul­ti­tude d’in­for­ma­tions”, rel­a­tivise Patrick EvenoLes débats télévisés, par exem­ple, ont un poids non nég­lige­able. Les enquêtes d’opin­ion don­naient à Marine Le Pen entre 39 et 41% des inten­tions de votes pour le sec­ond tour. Sa presta­tion mit­igée face à Emmanuel Macron a, selon un sondage, accen­tué sa défaite.

Louis Pillot & Lucas Scaltritti