Éthique, Politique, Sources, Sport

Quand faut-il laisser un scoop aux vestiaires ?

La base du méti­er de jour­nal­iste est d’informer. Pour­tant, il arrive qu’une infor­ma­tion dorme longtemps dans les tiroirs voire ne sorte jamais. Pour de bonnes ou mau­vais­es raisons. Alors pour s’y retrou­ver, voici un guide à l’intention des aspi­rants journalistes.

Par Lau­ra Cap­pai et Cyrielle Chazal

Le point com­mun entre la Con­sti­tu­tion française et la Charte d’éthique pro­fes­sion­nelle des jour­nal­istes ? Ces deux textes don­nent une égale valeur à des principes con­tra­dic­toires ou sus­cep­ti­bles d’entrer en ten­sion. Le lég­is­la­teur ordonne l’égalité et la lib­erté. Le Syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes, un devoir d’informer et une pro­tec­tion des sources.

« Un jour­nal­iste digne de ce nom tient (…) la cen­sure et l’autocensure pour les plus graves dérives pro­fes­sion­nelles » et « défend la lib­erté d’expression » (points 3 et 7). Il « garde le secret pro­fes­sion­nel et pro­tège les sources de ses infor­ma­tions » (point 14). Quant au préam­bule, il donne au pub­lic un « droit à une infor­ma­tion (…) com­plète » et assigne au jour­nal­iste un devoir de « pro­tec­tion du secret de ses sources ». Prob­lème : dans cer­tains cas, il est impos­si­ble de révéler une infor­ma­tion tout en pro­tégeant sa source.

Sur le papi­er, pas de hiérar­chie expressé­ment for­mulée. Selon les jour­nal­istes inter­rogés par CFJ Ethique, la pro­tec­tion des sources est une règle d’or. En son nom, ils sont prêts, si néces­saire, à s’interdire de révéler un « scoop ». Par exem­ple, s’il existe un risque pour la sécu­rité de la source ou même pour son emploi. Mais il existe bien d’autres sit­u­a­tions dans lesquelles une infor­ma­tion est retenue ou sim­ple­ment dif­férée, à tort ou à rai­son. Nous avons relevé six cas.

  • Le troc : UTILE
  • La pro­tec­tion des sources : INDISPENSABLE
  • L’entretien du réseau : STRATEGIQUE
  • La cul­ture du off : A DEBATTRE
  • Le jeu des embar­gos : GAGNANT-GAGNANT
  • L’amitié : JAMAIS A TOUT PRIX

 

  • Le troc : UTILE

Mar­tine Orange n’était pas cen­sée appren­dre avant tout le monde la fail­lite d’Alstom. En 2003, elle est jour­nal­iste à la rubrique entre­pris­es du Monde. Un soir, elle passe en vélo devant le tri­bunal de com­merce de Paris, sur la rive nord de l’île de la Cité. Devant l’édifice, elle aperçoit Patrick Kron, alors PDG du fleu­ron tri­col­ore des trans­ports, et Philippe Jaf­fré, son con­seiller. « J’avais trou­vé ça bizarre. Le lende­main, je les ai eus au télé­phone. Ils ont fini par recon­naître qu’ils allaient dépos­er le bilan », se sou­vient aujourd’hui Mar­tine Orange. Les dirigeants per­suadent la cycliste de ne pas « sor­tir » tout de suite cette infor­ma­tion. En échange, ils lui promet­tent une inter­view exclu­sive dès la fin de la procé­dure. « J’ai com­mencé mon enquête. Au bout d’une semaine, la liq­ui­da­tion était bouclée. J’ai ren­con­tré les patrons et ils m’ont tout racon­té en détails. ». Si Mar­tine Orange a dif­féré la dif­fu­sion de ce « scoop », c’est aus­si pour ne pas porter préju­dice au groupe, coté sur Euronext, et par ric­o­chet à ses salariés.

Ce sys­tème de troc a ses lim­ites. « Dans cer­tains domaines, la con­cur­rence entre les médias est telle­ment forte qu’il est rarement pos­si­ble de retenir une infor­ma­tion », tem­père Ondine Mil­lot, anci­enne jour­nal­iste aux pages police-jus­tice de Libération.

  • La pro­tec­tion des sources : INDISPENSABLE

« La base du méti­er de jour­nal­iste est d’informer mais le tra­vail d’investigation implique de pro­téger ses sources », rap­pelle Bernard Lions, grand reporter à l’Equipe. Une source qui se con­fie à un jour­nal­iste s’expose par­fois à des repré­sailles plus ou moins graves de la part de la per­son­ne ou l’entité con­cernée par l’information.

« Mes sources me dis­ent rarement de ne pas pub­li­er telle ou telle infor­ma­tion, explique Bernard Lions. Tout sim­ple­ment parce qu’elles ne maîtrisent pas tous les mécan­ismes jour­nal­is­tiques. En revanche, elles me font con­fi­ance pour les pro­téger : c’est à moi de savoir ce que je peux pub­li­er sans leur nuire. »

Avant de sor­tir un scoop, le jour­nal­iste peut par exem­ple s’assurer que sa source n’est pas la seule per­son­ne au courant. Il pour­ra ensuite met­tre la révéla­tion dans la bouche d’une « source proche du dossier ». Cela reste un jeu d’équilibriste : plus le recoupe­ment des sources est vaste, plus l’information s’évente au stade de l’enquête et devient frag­ile avant pub­li­ca­tion. Surtout, le jour­nal­iste s’expose aux pres­sions extérieures. Dans le domaine du foot­ball, ces dernières vien­nent sou­vent des agents de joueurs.

La per­son­ne ou l’entité entachée (ou qui s’imagine pou­voir l’être) par la dif­fu­sion de l’information peut se met­tre à rechercher active­ment l’origine de la « fuite ». C’est arrivé à Bernard Lions après qu’il ait pub­lié un arti­cle par­ti­c­ulière­ment dérangeant. « En jan­vi­er 2015, l’entraîneur de Saint-Eti­enne déclare devant de nom­breux jour­nal­istes qu’il reste seule­ment dix jours avant la fin du mer­ca­to d’hiver et que plusieurs joueurs devront se trou­ver un nou­veau club s’ils veu­lent con­tin­uer à jouer », se sou­vient le reporter. Il cherche à savoir qui sont ces joueurs placés sur la fameuse « liste noire des Verts ». Et trou­ve. « Le club a tou­jours démen­ti l’existence de cette liste. J’ai été traité de menteur. On a essayé de me blo­quer l’accès aux stades. Mais au final, les huit noms que j’avais révélés étaient exacts. »

 Bernard Lions ressort ren­for­cé de cette « affaire » : sa crédi­bil­ité dans le milieu du jour­nal­isme sportif est con­solidée. A l’inverse, sa source en sort affaib­lie. Le club redou­ble d’efforts pour dénich­er cette « taupe » qui aide régulière­ment le jour­nal­iste. « Ils peu­vent con­tin­uer à chercher : j’ai mis des pare-feux pour pro­téger ma source et même ma femme ne sait pas qui c’est », se félicite-t-il encore.

  • L’entretien du réseau : STRATEGIQUE

Pro­téger ses sources per­met aux « rubri­cards » d’entretenir leur réseau. Le terme désigne les jour­nal­istes chargés d’une rubrique (poli­tique, économie, écolo­gie, etc.), générale­ment pen­dant plusieurs années.

« Quand on trahit ses sources, cela se sait très vite », aver­tit Nico­las Cha­puis, chef du ser­vice poli­tique du Monde. « On peut ensuite vite per­dre la con­fi­ance de tout le monde, surtout quand la source en ques­tion a pris un risque, par exem­ple pour sa sécu­rité ou son tra­vail. » Les « rubri­cards » évolu­ent en effet dans des milieux rel­a­tive­ment restreints. C’est le cas de la poli­tique ou de l’économie, où les jour­nal­istes finis­sent par crois­er tou­jours les mêmes acteurs, dans des événe­ments presse ou des ren­dez-vous informels.

Le jour­nal­iste qui perd la con­fi­ance d’une ou plusieurs sources peut tou­jours ten­ter de se bâtir un nou­veau réseau. Ce n’est pas si sim­ple. « Quand une source est impor­tante et placée dans un endroit stratégique pour toi, la per­dre aujourd’hui revient sou­vent à per­dre beau­coup d’infos à l’avenir », souligne Nico­las Chapuis.

  • La cul­ture du « off » : A DEBATTRE

 Le jour­nal­iste est par­fois amené à se faire l’écho de pro­pos privés, qu’un tiers lui rap­porte et dont il n’a même pas été témoin. Cer­taines phras­es présen­tent un intérêt tel pour le lecteur-citoyen que la ques­tion de « retenir » l’information ne se pose même pas, à con­di­tion de ne pas com­pro­met­tre la ou les sources.

D’autres fois, le débat est per­mis. En 2010, pen­dant la Coupe du Monde de foot­ball, les jour­nal­istes de L’Equipe ont ain­si débat­tu en interne de la per­ti­nence d’une Une sur l’insulte proférée par le joueur Nico­las Anel­ka envers son sélec­tion­neur Ray­mond Domenech. Un autre joueur des Bleus, présent dans les ves­ti­aires au moment de la scène, a rap­porté les noms d’oiseaux litigieux à un jour­nal­iste. Le jour­nal en a finale­ment fait un titre : « Va te faire enculer sale fils de pute !».

Pour plusieurs lecteurs et jour­nal­istes, cette Une choc trahit l’ADN de l’Equipe.

Deux ques­tions se posaient à l’époque : faut-il relay­er ces pro­pos ? Si oui, faut-il le faire en cou­ver­ture ? « L’événe­ment — un joueur cadre de l’équipe de France insulte et décrédi­bilise son sélec­tion­neur en plein ves­ti­aire au beau milieu d’une Coupe du monde — est extra­or­di­naire à l’échelle des petites his­toires du foot­ball. Ça vaut la Une », estime Cédric Rou­quette, ancien jour­nal­iste de l’Equipe, à l’époque rédac­teur en chef d’Eurosport. D’autres cri­tiquent ce manque de sobriété dans la veine des tabloïds anglo-sax­ons. « C’était du off absolu et résul­tat, Anel­ka n’a plus jamais par­lé à l’Equipe », s’insurge un ancien jour­nal­iste du quo­ti­di­en sportif, qui refuse d’être cité. Avant cette Une, le joueur ne se con­fi­ait qu’à deux ou trois plumes, de manière très exceptionnelle.

  • Le jeu des embar­gos : GAGNANT-GAGNANT

 Par­fois, dif­fér­er la dif­fu­sion d’une infor­ma­tion procède du sim­ple respect du tra­di­tion­nel « embar­go ». Le terme est sou­vent employé par les com­mu­ni­cants : une infor­ma­tion isolée ou un com­mu­niqué de presse entier peu­vent ain­si être « sous embar­go » jusqu’à, par exem­ple, mar­di 17 octo­bre 15h30. De quelques heures à quelques jours, ce délai est très variable.

Cette pra­tique peut favoris­er les plus-val­ues jour­nal­is­tiques. « Par­fois, une source nous envoie un rap­port avant sa pub­li­ca­tion pour qu’on le tra­vaille, qu’on l’analyse en avance, racon­te Nico­las Cha­puis. Ain­si, le jour de la pub­li­ca­tion offi­cielle, on a quelque chose de plus à apporter aux lecteurs. »

Une nuance, cepen­dant : par­fois, l’embargo vise seule­ment à orchestr­er un « coup de com ». Le jour­nal­iste est alors instru­men­tal­isé. « Dans le cadre de l’élection prési­den­tielle, notre think-tank a porté un texte signé par de grandes per­son­nal­ités du monde économique », se sou­vient un lob­by­iste écol­o­giste souhai­tant garder l’anonymat. « Afin d’obtenir un max­i­mum de promess­es d’articles pour le jour J, nous avons don­né à cer­tains jour­nal­istes quelques noms croustil­lants à l’avance. »

  • L’amitié : JAMAIS A TOUT PRIX

 Avec le temps, jour­nal­istes et sources peu­vent nouer des rela­tions d’amitié. Or, il arrive qu’une infor­ma­tion dérange une source-amie. Une parade existe pour les jour­nal­istes qui ne veu­lent pas renon­cer à leur devoir d’informer. « On peut don­ner une info à un col­lègue pour pro­téger une ami­tié. On l’a tous fait, con­fie Bernard Lions. Car mon intérêt, c’est que l’info soit dans mon jour­nal, pas chez le concurrent. »

D’autres jour­nal­istes trou­vent un com­pro­mis : l’information est pub­liée mais pas en Une. C’est ce qu’a fait Alexan­dre Mar­ras au prof­it du nageur Camille Lacourt. « Nous étions en voy­age à Tahi­ti pour une com­péti­tion quand il m’a dit qu’il allait divorcer de l’actrice et présen­ta­trice Valérie Bègue». Pour les lecteurs de Gala, c’était un scoop de taille. Prob­lème : le sportif ne voulait pas faire de vagues. « Il a ensuite accep­té de me don­ner une inter­view pour me par­ler de sa vie de jeune papa céli­bataire, seule­ment si c’était pub­lié à l’intérieur du jour­nal. » Finale­ment, Gala a pub­lié le papi­er, annon­cé par un titre pudique en cou­ver­ture : « Camille Lacourt : ma nou­velle vie de céli­bataire ».

C’est finale­ment Flavie Fla­ment qui a fait la Une. Le divorce de Camille
Lacourt est évo­qué indi­recte­ment dans un ban­deau en haut à droite.

Plus l’information con­cernée est impor­tante pour l’intérêt du citoyen et de la société, plus le jour­nal­iste doit s’interdire de faire de l’amitié un pseu­do critère déontologique.

« Si on brise une ami­tié, tant pis, c’est la vie », résume Tan­guy de l’Espinay, jour­nal­iste au Parisien. « Tant qu’on n’expose pas sa source, on peut se fâch­er avec elle. Et si c’est un per­son­nage pub­lic, il est légitime de l’exposer au nom de l’intérêt général ».

Par Lau­ra Cap­pai et Cyrielle Chaz­al