Éthique, Indépendance

Proximité entre journalistes et politiques : une affaire de dosage

La polémique autour du sup­posé “check” entre Ruth Elkrief et Emmanuel Macron a relancé le débat autour des rela­tions entre jour­nal­istes et poli­tiques. Dans cette ère de l’in­for­ma­tion en con­tinu, tout ce qui est dif­fusé peut être sujet à interprétation.

En plein entre-deux tours de la prési­den­tielle, le geste a beau­coup fait par­ler. Le 26 avril dernier, sur BFMTV, la présen­ta­trice Ruth Elkrief cou­vre en direct le meet­ing d’Em­manuel Macron à Arras. Quelques min­utes avant qu’il ne monte sur scène, le can­di­dat accorde un entre­tien à la jour­nal­iste. A son issue, Ruth Elkrief le salue en lev­ant la main. Celui qui allait devenir quelques jours plus tard chef de l’E­tat la serre en passant.

Le geste passe inaperçu pour les jour­nal­istes présents en plateau. Mais il est très vite qual­i­fié de « com­plice » par cer­tains téléspec­ta­teurs et sites d’information. Plusieurs d’en­tre eux y ont vu la preuve d’une « con­nivence médi­a­tique pleine­ment assumée ».

Quelques mois après les faits, la présen­ta­trice de l’émission éponyme, 19h Ruth Elkrief, est rev­enue pour nous sur ces cri­tiques. Refu­sant « de ren­tr­er dans la polémique », l’an­ci­enne jour­nal­iste de TF1 rejette l’idée d’une mar­que de prox­im­ité à tra­vers ce geste. « Il n’y avait pas de famil­iar­ité, rétorque-t-elle. Mon­ter au créneau était un piège que j’ai voulu éviter. Et je n’ai rien changé à mes rela­tions avec les poli­tiques à la suite de ce sup­posé check avec Macron ». Seul un mes­sage pub­lié en fin de soirée sur son compte Twit­ter dénon­cera une « mau­vaise inter­pré­ta­tion » d’une « poignée de main rapi­de de fin d’in­ter­view ».

Prox­im­ité ou complaisance ?

Une expli­ca­tion recev­able mais insuff­isante pour éviter de relancer le débat sur la prox­im­ité des jour­nal­istes avec les per­son­nal­ités poli­tiques. Plateaux de télévi­sion, ter­rasse de café ou même green de golf, autant de lieux où ils peu­vent se ren­con­tr­er dans l’exercice de leur fonc­tion. Mais à par­tir de quand peut-on par­ler de con­nivence ? Lors d’une con­férence à la Sor­bonne le 25 févri­er dernier, l’u­ni­ver­si­taire Alex­is Lévri­er avait ten­té de définir ce type de com­porte­ment. « Le prob­lème […] c’est ce con­tact entre jour­nal­istes et per­son­nal­ités poli­tiques, néces­saire puisqu’on n’a pas l’information si on n’a pas un min­i­mum de con­tact avec les per­son­nal­ités poli­tiques, estime-t-il. On a un besoin de dis­tance pour préserv­er l’indépendance sans laque­lle il n’y a pas d’objectivité », selon l’au­teur du livre Le con­tact et la dis­tance (Les Petits Matins/Celsa).

Pour Claude Angeli, jour­nal­iste au Canard Enchaîné, « la poignée de mains fait par­tie de la cour­toisie ». La con­duite de l’interview du can­di­dat d’En Marche ! Emmanuel Macron par la présen­ta­trice du 20h de TF1, Anne-Claire Coudray, le 12 mars dernier, a davan­tage choqué l’an­cien rédac­teur en chef de l’heb­do­madaire satirique. « On ressen­tait de la com­plai­sance alors qu’il faut de la dis­tance, sans être désagréable, lorsqu’on pose des ques­tions », estime Claude Angeli. La jour­nal­iste avait par exem­ple lancé à Emmanuel Macron : « Vous avez été min­istre de l’Économie, vous êtes donc très per­for­mant sur les ques­tions économiques. »

De son côté, Marc de Boni, jour­nal­iste au Figaro, estime qu’« il y a for­cé­ment une bonne entente entre jour­nal­istes et poli­tiques ». Le respon­s­able du Scan poli­tique admet crois­er par­fois des poli­tiques « au super­marché de son quarti­er » et leur ser­rer la main. Mais établir une sépa­ra­tion entre espaces privé et pub­lic lui sem­ble indis­pens­able dans la pra­tique de son méti­er : « Effectuer ce genre de gestes à l’an­tenne est dif­férent. C’est la preuve d’une cer­taine endogamie », une sorte d’en­tre-soi au sein du monde médiatico-politique.

Tous ses con­frères et con­sœurs ne parta­gent pas cet impératif. L’ex-jour­nal­iste de CNEWS et nou­velle prési­dente de la Fon­da­tion pour la Nature et pour l’Homme, Audrey Pul­var, avait par exem­ple défendu son anci­enne collègue.

Garder son naturel

Reste que le moin­dre geste à l’an­tenne peut être soumis à de mul­ti­ples inter­pré­ta­tions. D’au­tant plus que les inter­vieweurs poli­tiques des radios doivent désor­mais com­pos­er avec la dif­fu­sion filmée en direct.

Jean-Michel Aphatie, homme de télévi­sion et de radio — passé notam­ment par RTL et Canal plus avant son arrivée à France Info en 2016 — estime que l’ar­rivée des caméras dans un stu­dio de radio « ne change pas grand-chose ». « Il faut sim­ple­ment être naturel, défend-il. A l’antenne, les rôles sont bien répar­tis. Pour le coup, il n’y a pas d’ambiguïté. » Le présen­ta­teur du “8h30 Tou­s­saint-Aphatie” ajoute : « Si un invité instille un trait d’humour dans sa réponse, je ne vois pas pourquoi je ne rirais pas. »

« Il faut faire atten­tion, alerte de son côté Claude Angeli, du Canard Enchaîné. Sur BFM TV, l’in­ter­view­er Jean-Jacques Bour­din est même dans une atti­tude extrême car il ne serre pas des mains par exem­ple ». Marc de Boni du Figaro ne con­damne pas cette habi­tude. « Il faut une bonne entente mais sans entr­er dans l’in­tim­ité », selon lui.

Gestes de la main, regards sujet à de mul­ti­ples inter­pré­ta­tions… Les fron­tières entre prox­im­ité et com­plic­ité sont d’au­tant plus floues que la com­mu­ni­ca­tion non ver­bale prend de plus en plus d’importance. Un débat relancé par le geste de Ruth Elkrief. Mais atténué par l’at­ti­tude dis­tante avec la presse d’Em­manuel Macron devenu président.

Nico­las Berrod et Flo­rent Motey