Éthique, Interview, Responsabilité personnelle

Les trois commandements de l’interview en direct

Six jour­nal­istes rodés à l’in­ter­view en direct livrent leurs con­seils pour — vrai­ment — bien se pré­par­er. Voici trois com­man­de­ments pour faire de cet exer­ci­ce un débat de fond plutôt qu’une querelle stérile où l’on ne retient que “la petite phrase”.

Sur le plateau d’On n’est pas couchés same­di 20 mai, Vanes­sa Burggraf essaie de repren­dre Najat Val­laud Belka­cem sur une réforme… qu’elle n’a jamais menée. À coups de “dans l’é­cole de ma fille”, la chroniqueuse se dit “atter­rée” de “la réforme de l’orthographe” et relaie une rumeur déjà abon­dam­ment véri­fiée par les médias l’an­née dernière.
Pour avoir été en fonc­tion au moment de l’adop­tion par les manuels sco­laires des mod­i­fi­ca­tions pré­con­isées en 1990, l’ex-min­istre de l’É­d­u­ca­tion nationale a fait l’ob­jet de nom­breuses approx­i­ma­tions, comme elle l’a très vite rap­pelé à Vanes­sa Burggraf. 

Une inter­view qui tourne mal, ça peut arriv­er même aux plus entraînés, et sans avoir tou­jours invo­qué des infor­ma­tions non véri­fiées. L’ex-jour­nal­iste vedette d’Eu­rope 1 Jean-Pierre Elk­a­b­bach, 80 ans cette année, se sou­vient d’avoir eu honte une fois, alors qu’il était aux com­man­des de Cartes sur tables aux côtés d’Alain Duhamel, aujour­d’hui jour­nal­iste poli­tique de RTL .

“En 1979, face à Chirac qui n’ar­rê­tait pas de me faire pass­er pour un imbé­cile, je me suis sen­ti humil­ié en direct, racon­te-t-il. Devant ma fille, ma mère, ma femme, pen­dant dix, douze min­utes, j’étais plus blanc qu’un drap blanc. Avec Alain Duhamel, on a ter­miné en boitant”.

Une décon­v­enue qui ne l’a pas empêché de men­er des inter­views poli­tiques sur Europe 1, de 1981 à 2017. Mais pour ne jamais se retrou­ver plus blanc qu’un drap blanc, à la une de cen­taines de tweets moqueurs, ou pass­er pour un jour­nal­iste en carton…

… mieux vaut suiv­re ces trois commandements.

1) Plus que sur vous-même, sur l’ac­tu­al­ité vous vous appuierez

C’est essen­tiel. Plus rigoureux est le suivi de l’actualité au quo­ti­di­en, meilleure sera la mise en per­spec­tive des sujets.

Nous avons inter­rogé Jean Michel Apathie, Jean-Pierre Elk­a­b­bach, Olivi­er Maze­rolle, Anne-Claire Coudray, Antonin André, Kady Adoum Douass et Karim Ris­souli sur leur méth­ode de pré­pa­ra­tion d’une inter­view. Tous ces jour­nal­istes rom­pus à l’ex­er­ci­ce sont unanimes : la méth­ode infail­li­ble n’ex­iste pas. Ce qui est sûr, selon eux, c’est que rien ne se fait sans une con­nais­sance pointue des dossiers. Cette dernière garan­tit la force des ques­tions posées. Selon Jean-Pierre Elkabbach :

“Chaque inter­view dépend de l’ac­tu­al­ité au coeur de laque­lle elle inter­vient. On ne poserait jamais les mêmes ques­tions à la même per­son­nal­ité invitée tous les jours sur le même plateau”. 

La moin­dre faille dans la con­nais­sance des sujets ne laisse que peu de marge de manœu­vre au jour­nal­iste, surtout s’il attend qu’un scoop tombe sur son plateau. Il va com­mencer à repren­dre son invité sur des détails, au détri­ment du fond.

En fait, “on ne peut pas se repos­er sur ses lau­ri­ers parce que de toutes façons, en direct, il n’y a pas de place pour l’improvisation” affirme Antonin André, chef du ser­vice poli­tique d’Eu­rope 1 en charge de l’édito mati­nal. Il ajoute qu’une inter­view “n’est pas la recherche d’une petite phrase”. Cette course-à-la-for­mule dont est sou­vent accusée la pro­fes­sion a un remède très sim­ple : le tra­vail sur le fond. Cela per­met de “trou­ver les bons angles de ques­tion­nement pour faire pro­gress­er l’interview”, con­tin­ue Antonin André.

À l’inverse de l’échange entre Vanes­sa Burggraf et Najat Val­laud Belka­cem. Une séquence qui n’a, selon l’ex-éditorialiste de BFM TV Olivi­er Maze­rolle, “pas grand chose à voir avec du jour­nal­isme”.

“Ce n’était pas une inter­view mais une dis­cus­sion entre gens qui s’affrontent. C’est le plaisir de la polémique qui empoi­sonne la terre entière et qui détru­it toute dis­cus­sion utile”.

Pour éviter de tomber dans ce piège, l’ex-intervieweur poli­tique de RTL, ne lésine pas sur le tra­vail. “Je prend tou­jours dix fois trop de notes”, s’a­muse-t-il même.

2) Mieux que lui-même votre invité vous connaîtrez 

Con­naître son invité, quel qu’il soit, est cru­cial. En par­ti­c­uli­er si c’est une per­son­nal­ité poli­tique : con­naître ses dossiers et pra­ti­quer la langue de bois fait par­tie de son méti­er. Le jour­nal­iste doit en savoir suff­isam­ment pour ne pas le laiss­er se servir de l’in­ter­view comme d’une tri­bune publique. Une pré­pa­ra­tion adap­tée à son inter­locu­teur en amont est indispensable.

Karim Ris­souli, ex-chroniqueur poli­tique au Grand jour­nal de Canal+ pen­dant deux ans, puis chroniqueur de l’émis­sion Des paroles et des actes sur France 2, adapte tou­jours sa pré­pa­ra­tion à son vis-à-vis. Alors qu’avec un “citoyen lamb­da” il cherche plutôt à “l’accompagner dans son raison­nement”, il se défend d’avoir la même démarche avec un homme politique :

“Je regarde des extraits-vidéo pour anticiper ses réflex­es face aux jour­nal­istes. Un homme poli­tique est extrême­ment bien pré­paré, il est là pour un match de boxe”. 

Jean-Michel Apathie, chroniqueur poli­tique vedette du Grand Jour­nal de Canal+ dans les années 2000 en a fait les frais :

“Être per­tur­bé en direct par une mau­vaise antic­i­pa­tion de son inter­locu­teur, ça peut faire l’effet d’un revers long de ligne. On en reste séché”.

Pour éviter cela, l’in­ter­view­er poli­tique de France Info pré­conise une pré­pa­ra­tion en deux temps : “D’abord, étudi­er quelle est l’actualité de l’invité. Ensuite, savoir quels sont les évène­ments d’actualité que je peux lui soumet­tre, à lui en particulier”. 

La pré­pa­ra­tion est salu­taire pour sa pro­pre crédi­bil­ité jour­nal­is­tique. Mais aus­si — et surtout — pour celle du méti­er. La rigueur du tra­vail en amont per­met de pouss­er son inter­locu­teur face à ses contradictions.

Une inter­view en direct c’est comme un exa­m­en, se pré­par­er dix min­utes avant c’est trop tard parce qu’une fois dedans on ne pense plus à rien d’autre”, assure Olivi­er Maze­rolle. La présen­ta­trice du jour­nal d’Arte Kady Adoum Douass abonde : “n’avoir pas assez pré­paré le sujet est tou­jours [sa] han­tise”. Quand elle a un invité sur le plateau, elle bosse “vrai­ment comme une dingue”.

Anne-Claire Coudray a ani­mé plusieurs débats poli­tiques sur TF1, en par­ti­c­uli­er ces derniers mois pour l’élec­tion présidentielle :

“Si je veux expli­quer à Marine Le Pen que l’euro n’a pas coulé l’é­conomie, je fais des anti­sèch­es sur les cita­tions, les dates, les cir­con­stances, les insti­tuts de sta­tis­tiques que je cite. Sinon ce n’est pas la peine”. 

3) Pen­dant l’interview, con­cen­tré et pugnace vous resterez 

Pren­dre le temps de pré­par­er une inter­view, d’être incol­lable sur l’actualité et sur son invité est une chose. S’en servir pen­dant le moment fatidique, en direct, en est une autre.

D’abord, la pré­pa­ra­tion sert à ne pas se laiss­er sur­pren­dre. L’intervieweur, rodé sur le sujet, peut rebondir à tout moment. Jean-Michel Apathie l’explique: par­fois, lors d’une inter­view, on peut être “saisi par l’émotion, par exem­ple quand le ton d’une réponse sur­prend”. C’est là que la pré­pa­ra­tion entre en jeu. Elle per­met, selon lui, “d’avoir les ressources néces­saires qui per­me­t­tent de ne pas per­dre sa con­te­nance en direct”.

L’émotion est l’une des sen­sa­tions chères aux inter­vieweurs, sou­vent opposés à des con­tra­dicteurs pugnaces, qui font mon­ter l’adrénaline au moment du débat. C’est aus­si une alliée de poids. Jean-Pierre Elk­a­b­bach recon­naît encore ressen­tir cette ten­sion au moment d’entrer sur un plateau télé ou dans un stu­dio de radio, mal­gré sa “petite expéri­ence”, con­fie-t-il presque amusé. Mais c’est grâce à une pré­pa­ra­tion qu’il veut sans failles qu’elle peut être “maîtrisée”, et pro­cur­er une forme “d’exaltation” qui favorise la pertinence.

Cette pré­pa­ra­tion lourde en amont per­met aus­si au jour­nal­iste de rester con­cen­tré tout au long de l’interview, et d’éviter ce que Jean-Pierre Elk­a­b­bach appelle le “dédou­ble­ment”. “C’est à dire quand on com­mence à écouter sans écouter”, explique-t-il. “Quand on croit très bien con­naître le dossier, on s’emmerde”, con­tin­ue le nou­veau con­seiller spé­cial de Vin­cent Bol­loré sur CNews. L’avoir potassé des heures durant per­met au con­traire d’être alerte et de pou­voir rebondir sur les répons­es de l’invité.

Reste enfin à trou­ver la juste dis­tance avec son inter­locu­teur. Ne pas se laiss­er balad­er ne veut pas dire être agres­sif. Il n’est pas ques­tion de jouer au rap­port de force. “L’in­vité n’est pas au tri­bunal”, rap­pelle Kady Adoum Douass, qui admet “ne jamais chercher à tir­er les vers du nez”. Elle pose sa ques­tion une fois, “deux fois en refor­mu­lant s’il botte en touche” et qu’elle sent “une ouver­ture des pos­si­bles”. Mais elle refuse l’ob­sti­na­tion, “l’écueil des jour­nal­istes-vedettes qui man­quent cru­elle­ment de respect aux invités”. À la con­di­tion sine qua none “d’ac­ter le fait que l’in­vité n’a pas répon­du à la ques­tion”, pré­cise Karim Rissouli.

Les mésaven­tures de Vanes­sa Burggraf en mai face à Najat Val­laud-Belka­cem résul­tent d’un man­que­ment à ces trois commandements.

Sur les faits, d’abord, la chroniqueuse n’a pas eu une “approche jour­nal­is­tique” selon Olivi­er Maze­rolle, en ne véri­fi­ant pas suff­isam­ment ses sources et ses dossiers. Sur son invitée ensuite, Vanes­sa Burggraf n’a pas assez cerné à qui elle avait affaire. “On ne met pas en cause une min­istre de l’Education sur son ter­rain sans s’être par­faite­ment pré­paré”, regrette Antonin André. Sur l’émotion et la réac­tion enfin, la jour­nal­iste n’a sans doute pas choisi la bonne atti­tude. “Elle aurait dû rire de son erreur et la recon­naître au lieu de s’accrocher”, con­state Jean-Pierre Elk­a­b­bach. Et d’ajouter qu’avec cette polémique, “elle a sans doute ren­du plus de ser­vices à l’ancienne min­istre qu’à la pro­fes­sion”.