François Hollande lors de l'émission Dialogues Citoyens le 14 avril 2016.
Éthique, Interview, Responsabilité personnelle

Débats entre citoyens et personnalités publiques : le journaliste décide de (presque) tout

Les émis­sions met­tant en scène des débats entre per­son­nal­ités (notam­ment poli­tiques) et citoyens néces­si­tent un réel tra­vail de prospec­tion de la part des jour­nal­istes. Loin de la fainéan­tise intel­lectuelle, cette pré­pa­ra­tion appro­fondie est indis­pens­able à la bonne tenue de ces programmes.

« Mon­sieur le Prési­dent : com­ment allez-vous faire pour que recruter ne soit plus un risque en France ? » La ques­tion n’est pas celle d’un jour­nal­iste mais d’une cheffe d’entreprise. Anne-Lau­re Con­stan­za, 40 ans, fait par­tie des qua­tre Français retenus par l’équipe de France 2 pour par­ler avec François Hol­lande « en direct du musée de l’Homme » le 14 avril 2016.

Gis­card d’Estaing, Chirac, Sarkozy… L’exercice est devenu presque com­mun pour les per­son­nal­ités publiques en quête de pop­u­lar­ité. Et pour les médias, ces pro­grammes sont l’assurance de gross­es audi­ences. Des expéri­ences de vie sélec­tion­nées, des ques­tions chiffrées et sour­cées posées par des pro­fes­sion­nels de l’information : les pro­grammes « gens lamb­da face à per­son­nage con­nu » sont une mise en scène d’un tra­vail appro­fon­di. Car si les jour­nal­istes ne sont plus les vedettes devant l’écran et sem­blent s’effacer der­rière les par­tic­i­pants au pro­gramme, ils sont les piliers fon­da­men­taux sur lesquels reposent ces émis­sions. Leur recherche du « bon client », à même d’apporter de la matière aux dis­cus­sions, est néces­saire à l’intérêt des débats. Et leur rigueur à angler au préal­able les inter­ven­tions des invités est un gage de leur sérieux.

Des citoyens choi­sis scrupuleusement

La pré­pa­ra­tion d’un pro­gramme comme « l’Emission Poli­tique » (bi-men­su­el sur France 2) est « un vrai tra­vail de jour­nal­iste », assure la rédac­trice en chef, Alix Bouil­h­aguet. Deux d’entre eux sont chargés de dénich­er les Français cor­re­spon­dant aux pro­fils recher­chés : chef de PME en dif­fi­culté, jeune youtubeur, syn­di­cal­iste… Ils s’assurent égale­ment de leur aisance à l’oral et de leur capac­ité à pos­er des ques­tions aux respon­s­ables poli­tiques. « Les inter­ven­tions doivent être pré­cis­es et cohérentes tout en gar­dant de la spon­tanéité. Une tâche com­plexe ! » Une fois cette mis­sion rem­plie, le chroniqueur Karim Ris­souli les appelle afin de « tra­vailler sur l’angle des ques­tions en fonc­tion des thèmes abor­dés. Puis il les valide ».

Screen paroles de français
Sarkozy face aux Français sur TF1 en 2011 (cap­ture d’écran)

Chaque Français sélec­tion­né inter­vient sur un thème pré­cis. Dans « Dia­logues Citoyens », la mère d’un dji­hadiste mort en Syrie a per­mis d’évoquer les ques­tions de sécu­rité et de ter­ror­isme et l’électeur Front Nation­al a illus­tré la mon­tée du par­ti de Marine Le Pen. Quant à Mar­wen Belka­ïd, étu­di­ant de 22 ans, il était « un emblème de cette jeunesse déçue par François Hol­lande», selon Gilles Born­stein, rédac­teur en chef de l’émission de France 2, inter­rogé par FranceTv­In­fo. « Les his­toires per­son­nelles doivent tou­jours pou­voir être élar­gies à des prob­lé­ma­tiques plus générales », abonde Philippe Morand, rédac­teur en chef de “Paroles de Français” (TF1) en 2010 et 2011.

 

L’in­té­gral­ité de l’émis­sion Dia­logues Citoyens

Dans ce genre de débats, le présen­ta­teur ne se con­tente pas de dis­tribuer les répliques. Il con­tex­tu­alise chaque inter­ven­tion et, en tant que garant de l’exactitude des infor­ma­tions délivrées, il se doit de « rebondir sur ce que dit l’invité », insiste Philippe Morand. Il pré­pare ce rôle de con­tra­dicteur avant l’émission, en col­lec­tant un max­i­mum de sta­tis­tiques sur les sujets prévus.

Par exem­ple, afin de véri­fi­er les pro­pos de Nico­las Sarkozy en févri­er 2011, « Jean-Pierre Per­nault s’était énor­mé­ment doc­u­men­té sur le thème de la délin­quance ». Plus récem­ment, l’intervention de Léa Salamé dans « Dia­logues Citoyens » a fait sen­sa­tion. Face à un François Hol­lande con­sid­érant sa posi­tion sur les migrants « iden­tique » à celle de la chancelière alle­mande Angela Merkel, la jour­nal­iste s’était fendu d’un sar­cas­tique : « C’est une plaisan­terie ? ».

Par­fois, avec le stress du direct, cer­tains des citoyens invités « per­dent un peu leurs moyens », témoigne Alix Bouil­h­aguet. « Dans ce cas, Karim Ris­souli doit les aider à ajuster leurs ques­tions. » Mais, le vrai tra­vail est effec­tué en amont : « Si tout a bien été pré­paré, l’échange entre le Français et le poli­tique devient flu­ide ». Alors, le chroniqueur n’a presque plus rien à faire une fois en plateau.

Loris Belin et Jules Prévost