Éthique, Intimidation, Responsabilité personnelle

Tensions, intimidations : le journaliste doit garder son calme

Garder son calme ou brandir sa carte de presse ? La question traverse l’esprit des journalistes lorsqu’ils sont chahutés, intimidés voire insultés sur le terrain. Surtout pendant ces dernières élections, où la profession a été particulièrement visée. 

 

Par Vincent Lamhaut et Célia Mebroukine

 

La scène a fait le tour des réseaux soci­aux. En avril 2016, Bernard de la Vil­lardière, jour­nal­iste de M6, est à Sevran pour une émis­sion sur l’islam de France, dif­fusée dans son mag­a­zine Dossier Tabou. Sur le tour­nage, il s’écharpe avec un groupe de jeunes. L’un d’entre eux filme la querelle et la poste sur Internet.

La réac­tion du jour­nal­iste est l’exemple à ne pas suiv­re : en haus­sant le ton et en util­isant un vocab­u­laire agres­sif, il ne fait qu’envenimer la situation.

« Je fais ce que je veux. Je suis dans mon pays, j’ai le droit de faire ce que je veux. D’accord ? »

A l’origine de ce tour­nage en Seine-Saint-Denis, l’interview d’un imam par Bernard de la Vil­lardière (BLV). Sur les images dif­fusées sur la chaîne, des jeunes qual­i­fiés de « salafistes ou deal­ers » par la voix off s’amassent autour de l’équipe de M6 pour empêch­er l’enregistrement. Ils refusent que le jour­nal­iste s’entretienne avec le pro­prié­taire de la mosquée, qu’ils dis­ent n’avoir jamais vu avant.

« Je fais ce que je veux. Je suis dans mon pays, j’ai le droit de faire ce que je veux. D’accord ? » lance le jour­nal­iste furieux. Le ton util­isé par BLV face à des jeunes de plus en plus remon­tés empêche l’ouverture d’une dis­cus­sion qui aurait pu apais­er les ten­sions. En plus de se retrou­ver dans une sit­u­a­tion inex­tri­ca­ble, BLV passe du statut d’agressé à celui d’agresseur.

Une jour­nal­iste reporter d’images chez Reuters TV, qui souhaite rester anonyme, s’est retrou­vée dans une sit­u­a­tion sim­i­laire lors d’un reportage à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Entourée d’une ving­taine de jeunes, vocif­érant et bous­cu­lant sa caméra, elle garde son calme et se repose sur son fixeur, un prési­dent d’association qui con­naît les habi­tants, plus légitime à répon­dre aux provocations.

Face aux jets de pommes et d’oignons d’un habi­tant, elle con­tin­ue pour­tant à faire son tra­vail. « Je n’ai pas bougé et j’ai con­tin­ué à faire mon plan. Mais j’avoue avoir été un peu choquée. » Elle a pu finir son reportage sans nou­veaux affrontements.

« Le mieux est encore de discuter ou de les ignorer »

La vie poli­tique est aus­si le théâtre de la vio­lence qui s’exerce par­fois con­tre les jour­nal­istes. Les meet­ings de François Fil­lon et Marine Le Pen offrent régulière­ment des images de jour­nal­istes expul­sés par les ser­vices d’ordre des can­di­dats ou bous­culés par des mil­i­tants remontés.

Pour Daïc Audouit, jour­nal­iste poli­tique chez France Télévi­sions, « ces agisse­ments sont minori­taires » même s’il ne nie pas « les insultes et les crachats ». « Face à un mil­i­tant hos­tile, la pre­mière chose à faire est de couper la caméra. En con­tin­u­ant à filmer, il ne faut pas s’étonner que le ton monte. Le mieux est ensuite de dis­cuter tran­quille­ment avec un sourire», explique-t-il.

Dans cer­tains cas, le jour­nal­iste con­seille d’ignorer. « Par­fois, dans des man­i­fes­ta­tions d’extrême gauche, les mil­i­tants te bous­cu­lent, te poussent, te dis­ent : ‘vous êtes de droite’. Cela reste assez clas­sique. Il faut les ignor­er et con­tin­uer à tourn­er. Et couper seule­ment si la ten­sion monte trop ».

L’équipe de Quo­ti­di­en fait sou­vent l’objet d’attaques et d’insultes. L’un de leurs jour­nal­istes, Hugo Clé­ment, a récem­ment porté plainte con­tre un sup­port­er de François Fil­lon pour une gifle qu’il lui aurait don­née à la fin d’un meet­ing. Ce n’est pas la pre­mière fois qu’il est pris à par­ti par des mil­i­tants (voir la vidéo ci-dessous).

 

Lors de cette alter­ca­tion, Hugo Clé­ment garde son calme et tend le micro au mil­i­tant pour qu’il se jus­ti­fie. Il refuse. Avec cette ten­ta­tive, le jour­nal­iste exerce seule­ment sa pro­fes­sion, cherche à com­pren­dre et donne un droit de réponse en offrant la parole à celui qui agresse.

Meetings et services d’ordre

Les alter­ca­tions ont aus­si lieu avec les ser­vices d’ordre des hommes et femmes poli­tiques. « Dans les épisodes récents, le prob­lème vient des ser­vices de sécu­rité qui ne pro­tè­gent pas les jour­nal­istes, souligne Daïc Audouit.  Les par­tis embauchent des gens qui ne sont pas habitués au milieu poli­tique. Le mieux est là aus­si de couper la caméra dans un pre­mier temps. Ensuite, de négoci­er. Et de pass­er par l’attachée de presse si néces­saire».

Un des ces exem­ples récents : l’agression d’une équipe du Petit Jour­nal par le ser­vice de sécu­rité de François Fil­lon lors d’un meet­ing. Alors que le jour­nal­iste Louis Morin tente de s’approcher du can­di­dat LR pour le filmer, il est vio­lem­ment expul­sé. Son matériel est endommagé.

 

Même scène avec Paul Lar­routur­ou, jour­nal­iste à Quo­ti­di­en, bru­tale­ment chas­sé du Palais des Con­grès de Lyon par le ser­vice d’ordre de Marine Le Pen en févri­er 2017.

Dans ces cas-là, le ser­vice d’ordre représente l’homme poli­tique qui l’emploie. Face à la vio­lence, cer­tains jour­nal­istes esti­ment que la meilleure réac­tion est de revendi­quer son droit à exercer son méti­er. Même si la reven­di­ca­tion n’atteint pas son but, il est pour eux inen­vis­age­able de ne pas se défendre au nom de leur profession.

Pour éviter les alter­ca­tions avec le ser­vice de sécu­rité d’un poli­tique ou ses mil­i­tants, Daïc Audouit livre un autre con­seil. « La règle de base du jour­nal­iste poli­tique de ter­rain : se faire copain avec le ser­vice d’ordre ou le garde du corps du can­di­dat. Ils sont d’une aide pré­cieuse dans la meute. » Et d’ajouter : «  J’ai fail­li me bat­tre avec Eric Raoult, ancien député UMP de Seine-Saint-Denis, lors d’un reportage sur les élec­tions lég­isla­tives. Je voulais filmer le dépouille­ment. Alors que son attachée de presse m’avait don­né le feu vert, Raoult m’a dit : « tu ne ren­tre pas ». Il m’a pris par le col. L’agent du ser­vice d’ordre lui a demandé de se calmer. Il m’a pro­tégé. »

Car par­fois, c’est l’homme poli­tique lui-même qui invec­tive. Jean-Luc Mélen­chon est cou­tu­mi­er des piques lancées aux jour­nal­istes, jusqu’à l’insulte. Dans une vidéo tournée par un étu­di­ant en jour­nal­isme en 2010, il traite le jeune de « petite cervelle » et lui demande de « fer­mer (sa) petite bouche. »

Dans cette sit­u­a­tion, l’aspirant reporter ne surenchérit pas dans l’attaque. Mieux, il per­sévère et garde son calme face à Mélen­chon qui le juge « agres­sif ».

Pen­dant la cam­pagne prési­den­tielle, les vio­lences con­tre les jour­nal­istes se sont mul­ti­pliées. Dans ce con­texte de ten­sions, Reporters sans fron­tières (RSF) réagit :

Ce cli­mat nauséabond et délétère est dan­gereux pour la lib­erté de la presse. D’autant plus quand il est entretenu par de hauts respon­s­ables poli­tiques, qui envoient ain­si le mes­sage à peine voilé que n’importe quel citoyen peut s’attaquer impuné­ment à la presse.

RSF va plus loin. En juil­let, l’or­gan­i­sa­tion dénonce des vio­lences poli­cières sur les jour­nal­istes et pho­tographes lors de man­i­fes­ta­tions. Cer­tains ont été frap­pés par des CRS, d’autres ont reçu des coups de matraque dans le ven­tre, des tirs de grenade de désencer­clement ou de flash­ball. Après l’hostilité pop­u­laire, quelques jour­nal­istes sont main­tenant con­fron­tés à la vio­lence de l’Etat.