Éthique, Nouveaux formats

BuzzFeed, Konbini, seul moyen pour intéresser les jeunes à l’actu’ ?

Quand les médias tra­di­tion­nels soignent leur unes, leur titraille et la vérac­ité de leurs infor­ma­tions, de nou­veaux médias, eux, recherchent leur audi­ence sur les réseaux soci­aux, grâce à des con­tenus qui font le buzz. Jour­nal­isme 2.0 ou dérive de la profession ?

François Hol­lande est accoudé à une table en bois devant trois minus­cules cac­tus. Deux semaines avant l’élection prési­den­tielle, il est inter­viewé par plusieurs jour­nal­istes de Kon­bi­ni. Tout autour de lui, un pub­lic de jeunes d’une ving­taine d’années. La plu­part, télé­phone à la main, d’autres, cas­quette vis­sée sur la tête. “Ce qui est le plus dif­fi­cile c’est de com­pren­dre com­ment la société change, leur lance l’ancien Prési­dent. Par exem­ple, je ne maîtrise pas com­plète­ment ce que vous faites. C’est aus­si pour ça que je viens vous voir. C’est un monde qui émerge, c’est une façon de faire de l’information très dif­férente, de com­mu­ni­quer. Les réseaux soci­aux… Je ne suis pas du tout de cette généra­tion ! J’essaie de com­pren­dre ; ce que cela change dans les rap­ports humains, ce que ça mod­i­fie dans l’organisation de la vie.

François Hol­lande est venu nous ren­dre vis­ite dans nos locauxVoici le prési­dent de la République comme vous ne l’avez jamais vu

Pub­liée par Kon­bi­ni sur Mer­cre­di 12 avril 2017

 

La prise de parole est décon­trac­tée, fait rare chez un prési­dent de la République. Les répons­es, elles, sont bien loin des dis­cours for­matés ou des con­traintes des jour­naux télévisés. Chez Kon­bi­ni, ce n’est pas l’avis du prési­dent sur la cam­pagne que l’on cherche à con­naître, mais plutôt ses pre­miers gestes du matin, ses con­nais­sances « réseaux soci­aux » ou s’il aime le Nutel­la. Rires dans l’assemblée. Résul­tat ? Presque cinq mil­lions de vues.

François Hol­lande n’est pas la pre­mière per­son­nal­ité poli­tique inter­viewée par Kon­bi­ni pen­dant la cam­pagne prési­den­tielle. Emmanuel Macron, Benoît Hamon, Jean Las­salle, Nathalie Arthaud… tous – ou presque – sont passés dans ‘Speech’, nou­velle rubrique lancée pour la prési­den­tielle. For­mats courts, ques­tions sim­ples et répons­es sou­vent mono­syl­labiques. “Speech, c’est facile, c’est acces­si­ble, c’est dynamique”, témoigne Nico­las Brech, 21 ans, adepte de ce nou­veau for­mat. Jeune étu­di­ant en infor­ma­tion-com­mu­ni­ca­tion, il avoue être séduit par ces vidéos for­mat car­ré et se dit lecteur “assidu” de Kon­bi­ni. Sur le site, ce qu’il préfère ? “Ce sont Les vidéos ‘C’est quoi le pro­gramme’. Ça per­met d’avoir accès aux idées prin­ci­pales des can­di­dats à la prési­den­tielle, sans for­cé­ment lire le pro­gramme entière­ment. Il y a l’essentiel. Ce n’est pas exhaus­tif, certes, mais si ça l’était, ça prendrait trop de temps”, se justifie-t-il. 

Opéra­tion séduc­tion et mélange des genres

Con­traintes du temps, con­traintes des clics, ces nou­velles plate­formes du jour­nal­isme 2.0 – Kon­bi­ni, Buz­zFeed, Melty, Brain­Magazine, Top­i­to – sem­blent par­fois avoir ren­du obsolète la fron­tière entre l’information et le diver­tisse­ment. Dans cer­taines rédac­tions, on joue sur les deux tableaux en même temps : on mélange les gen­res. Sur Buz­zfeed, on côtoie sans prob­lème une liste des “21 pho­tos qui vont vous faire dire ‘Non mais c’est quoi ce délire’”, un quizz pour mon­tr­er que “Seules les per­son­nes qui voient par­faite­ment les couleurs pour­ront voir ces bites… juste à côté de papiers ultra-doc­u­men­tés, de très bonne qual­ité : un reportage sur le dernier meet­ing d’Emmanuel Macron en Corse ou encore un papi­er d’analyse sur “Le dou­ble jeu de Nico­las Dupont-Aignan”.


Dans les médias, cer­tains se sen­tent men­acés. “De bons jour­nal­istes, à Buz­zFeed ou Kon­bi­ni, évidem­ment qu’il y en a, et beau­coup, explique Julien de Saint-Phalle, jour­nal­iste vidéo indépen­dant, spé­cial­isé en vidéo web. Mais faire tout à la fois con­tribue à brouiller les pistes. C’est ce mélange des gen­res qui dérange. Quelle est la crédi­bil­ité d’un arti­cle trai­tant une actu­al­ité poli­tique ou inter­na­tionale au milieu des « lol­cats » ? Ça fait mal au jour­nal­isme dans son ensem­ble. Pire, cela con­tin­ue de don­ner l’impression que tout le monde peut être jour­nal­iste.

Der­rière ces pro­pos, la notion de ligne édi­to­ri­ale des médias d’info-divertissement est cri­tiquée. Elle sem­ble dis­paraître au prof­it d’une course au clic, qui ori­ente jusqu’au choix des sujets. Pierre d’Almeida, rédac­teur dans la sec­tion Buzz de Buz­zFeed depuis mai 2016 et fraîche­ment diplômé de l’Ecole de Jour­nal­isme de Sci­ences Po, le pré­cise. « Notre ligne édi­to­ri­ale est de rassem­bler les gens. On va se con­cen­tr­er sur le ‘poten­tiel partage’ d’un sujet, sa capac­ité à faire par­ler de lui sur les réseaux soci­aux. Ce qui oblige à faire cer­taines impass­es. De choisir de traiter un sujet plutôt léger — mais viral — qu’une véri­ta­ble infor­ma­tion si elle n’est pas vouée à faire le buzz ».

L’al­go­rithme rédac­teur en chef ? 

En novem­bre 2013, lorsque Bruno Pati­no, directeur édi­to­r­i­al d’Arte et directeur de l’Ecole de Jour­nal­isme de Sci­ences Po, avait invité Buz­zFeed à présen­ter sa ver­sion française, il s’est trou­vé face à un pub­lic scep­tique et peu ent­hou­si­aste. “Cer­tains ont presque insulté Bruno Pati­no d’avoir invité Ben Smith, le rédac­teur en chef de Buz­zFeed à Sci­ences Po, résume Guil­laume Dim­itri, con­seiller en média dans le cab­i­net de con­seil Demain. Mais Buz­zFeed News, c’est du jour­nal­isme ! Le site est régi par la con­ven­tion col­lec­tive des journalistes !”

Lancé aux Etats-Unis en 2006 par Jon­ah Peretti, Buz­zFeed ne vit que grâce à la pub­lic­ité et aux con­tenus spon­sorisés. Il tâche pour­tant de main­tenir une fron­tière entre le ser­vice com­mer­cial, le diver­tisse­ment et l’information. Juli­ette Mauban-Nivol a rejoint la rédac­tion de Buz­zFeed pour un stage dans le cadre de l’opération Cross­Check, pro­jet de fact-check­ing trans­mé­dia lancé par First Draft et Google News pen­dant les élec­tions prési­den­tielles français­es. Pour elle, il s’agit là d’un des prin­ci­paux reproches fait à Buz­zFeed. “On nous con­fond trop sou­vent avec Kon­bi­ni, Top­i­to ou Brain­Magazine, tout en nous faisant le reproche d’avoir une faible exi­gence jour­nal­is­tique. Cela prou­ve que les gens con­fondent la rubrique Buzz et la rubrique News, racon­te-t-elle, avant d’expliquer l’organisation du site. La sec­tion ‘Buzz’ n’est que la par­tie diver­tisse­ment. Elle fait une audi­ence incroy­able”. Des con­tenus rigo­lards, légers et viraux, à l’image des innom­brables listes qui en on fait sa renom­mée. “Mais, pour la par­tie News, la rédac­trice en chef est passée par Slate et l’Express, elle a la même exi­gence de recoupe­ment des sources que dans n’importe quel média dit ‘clas­sique’, pour­suit-elle. Un angle tenu, une infor­ma­tion véri­fiée, et multisourcée.”

Preuve en est, la sec­tion News de Buz­zFeed sort des enquêtes de qual­ité. L’une des plus récentes, pub­lié le 15 octo­bre sur la ver­sion améri­caine de Buz­zFeed révèle que l’équipe de cam­pagne de Don­ald Trump aurait caché des accu­sa­tions de har­cèle­ment sex­uel à l’encontre du Prési­dent.  Une infor­ma­tion Buz­zFeed, reprise par de grandes plumes améri­caines et la plu­part des médias en France. “ La seule dif­férence peut-être, pré­cise Juli­ette Mauban-Nivol, c’est qu’on va nous deman­der d’illustrer des pro­pos sérieux avec des gifs ou des tweets rigo­los… pour opti­miser le temps de lec­ture ou capter une atten­tion qui s’éparpille. Et on remar­que que la plu­part de nos lecteurs vont jusqu’au bout des papiers – con­traire­ment à ce que l’on voit dans d’autres rédac­tions.

Un nou­veau journalisme ? 

Ces sites ne s’en cachent pas, ils ne visent pas le même pub­lic que les médias tra­di­tion­nels. “Ce que l’on cherche avant tout c’est à s’adresser aux jeunes, explique Louis Lep­ron, rédac­teur en chef de Kon­bi­ni France. Cela influe sur la forme que pren­nent nos arti­cles, nous essayons d’être plus péd­a­gogique.”  Une ligne édi­to­ri­ale tournée vers la jeune généra­tion donc, prin­ci­pale­ment cen­trée sur la pop cul­ture. Cible idéale ? Les 15–30 ans. Ils représen­tent 70% de leurs lecteurs.

 

Leur côte auprès des jeunes est même un argu­ment quand il s’agit de faire venir des invités. “En nous répon­dant, les poli­tiques savent qu’ils s’adressent à un pub­lic dif­férent de celui qu’ils touchent d’habitude, beau­coup plus jeune, pour­suit le rédac­teur-en-chef de 29 ans. Les ques­tions sont dif­férentes, peut-être plus orig­i­nales, et les poli­tiques sont sou­vent con­tents de chang­er un peu leur dis­cours.”

Lancé pour la prési­den­tielle 2017, le site Speech ne s’est pas arrêté depuis. Qua­tre rédac­teurs y tra­vail­lent au quo­ti­di­en. “Au début on ne savait pas trop à quoi s’attendre, on ne par­lait jamais poli­tique sur Kon­bi­ni, se sou­vient Louis Lep­ron. Mais la poli­tique intéresse notre audi­ence. Quand on inter­roge François Hol­lande ou Benoît Hamon, ce n’est pas cela qui fait qu’on est pop (slo­gan du site “All pop every­thing”). C’est dans notre façon nou­velle de traiter ce sujet que que l’on retrou­ve ce côté frais.”

Nathalie Pig­nard-Cheynel, pro­fesseure en jour­nal­isme numérique à l’université de Neuchâ­tel, l’affirme : il ne fait aucun doute que ces sites soient « jour­nal­is­tiques ». “Buz­zFeed s’associe par­fois avec la BBC pour écrire des enquêtes et aux Etats-Unis, le site a recruté Mark Schoofs, jour­nal­iste auréolé du prix Pulitzer pour son tra­vail d’investigation.” Même con­stat pour Hugues Dago, jour­nal­iste poli­tique à CNews. “Ce que pro­posent Buz­zFeed ou Kon­bi­ni est com­plé­men­taire à l’offre poli­tique que l’on peut avoir, détaille-t-il. Ils sont rac­cord avec notre époque et appor­tent un point de vue dif­férent, rafraîchissant. Jusque dans les ques­tions posées au prési­dent de la République. For­cé­ment, les jour­nal­istes étaient peu ini­tiés à ce genre d’exercice, l’ambiance était plus décon­trac­tée. Cela per­met d’obtenir des répons­es dif­férentes. Je pense que cela a été moins bar­bant à regarder pour une cer­taine par­tie de la pop­u­la­tion.”

Ces deux sites ont su par­faite­ment s’adapter à l’ère du numérique et aux nou­veaux publics présents – grâce à Inter­net et aux réseaux soci­aux. Pour Kon­bi­ni, plus de 70% des vis­ites sur le site provi­en­nent de Face­book. Plus encore, ils ont su implé­menter de nou­veaux for­mats vidéos de qual­ité – dynamiques, car­rés, sous-titrés – tirant vers le haut cer­tains médias, encore frileux, jadis, à franchir le cap de la vidéo-web. En 2014, un rap­port interne du New York Times fuite sur la ver­sion améri­caine de Buz­zfeed. On décou­vre que le célèbre quo­ti­di­en améri­cain se félicite des com­pé­tences et du savoir-faire jour­nal­is­tique de sa rédac­tion, mais remet claire­ment en ques­tion sa capac­ité à trou­ver une nou­velle audi­ence. «Nous échouons sur un autre critère : l’art et la sci­ence d’amener notre jour­nal­isme aux lecteurs. Nous avons depuis tou­jours été préoc­cupés par l’audience et l’impact de notre tra­vail mais nous n’avons pas tra­vail­lé suff­isam­ment pour résoudre ce prob­lème à l’ère numérique. » A la fin du com­mu­niqué, c’est écrit noir sur blanc : « la con­cur­rence vient des nou­veaux sites comme Buz­zfeed, The Huff­in­g­ton Post et Vox ». 

Nathalie Pig­nard-Cheynel le recon­naît : le fond est dif­férent, à cha­cun sa manière d’écrire, mais ces nou­veaux sites sont une “con­cur­rence saine” pour les médias dits tra­di­tion­nels. Ils “doivent les voir comme une manière de se boost­er un peu sur les for­mats.» Louis Lep­ron, rédac­teur en chef de Kon­bi­ni pense aus­si qu’ils pour­raient « s’inspirer de notre force de frappe sur les réseaux soci­aux.» S’inspirer surtout de leur réus­site pour attir­er la jeune généra­tion. Un objec­tif vital, que même France Télévi­sions a com­pris. Dans deux mois, le groupe lancera une plate­forme numérique pour les 15–35 ans, mélangeant con­tenus jour­nal­is­tiques et diver­tisse­ment, afin de s’adress­er à une généra­tion qui délaisse de plus en plus la télévision.

Manon DAVID & Alice FROUSSARD