Éthique, Nouveaux formats, Politique

Amuser, est-ce toujours informer ? Le défi éthique des nouveaux contenus

Pen­dant la prési­den­tielle, vous les aperce­viez sur Twit­ter ou Face­book, dans votre fil d’actualité. Ces quiz sur le net, et autres web appli­ca­tions ludiques.  Ils vous pro­po­saient de pari­er sur l’élection. Avec eux, vous pou­viez même décou­vrir quel can­di­dat vous cor­re­spondait le plus. Pronos­tiquez le résul­tat des élec­tions et partagez«  invi­tait Libéra­tion. “De quel can­di­dat êtes vous le plus proche?”, inter­ro­geait Le Monde. Et sur une note plus sar­cas­tique, Slate : Qui a fait ces déc­la­ra­tions? François Fil­lon ou Chuck Nor­ris?”.

Ces out­ils 100% numériques innovent, dans la forme comme dans les con­tenus. Jusqu’ici, la cel­lule “Data et nou­veaux for­mats“ du quo­ti­di­en Libéra­tion avait réservé l’application web ludique à la rubrique sport. Le 15 avril, elle a investi le champ poli­tique. Avec le pro­jet “Elysée 2017: Qui va se qual­i­fi­er au deux­ième tour”, l’internaute pou­vait, en quelques coups de curseur, prédire les scores des onze can­di­dats au pre­mier tour de l’élection présidentielle.

Résul­tat d’un pre­mier tour fic­tif réal­isé à l’aide de l’ap­pli de pronos­tic de Libération.

Mais est-ce au jour­nal­iste de s’emparer de tels out­ils ? Pour Guil­laume Lau­nay, rédac­teur en chef web de Libéra­tion, la réponse est oui. Six mois après l’entre deux tours, il voit tou­jours un intérêt péd­a­gogique à ce genre de for­mat.  “Plutôt que d’écrire un papi­er clas­sique,  cela per­met au lecteur d’être acteur de l’article, explique-t-il. Il peut essay­er de com­pren­dre com­ment le sys­tème de report des voix fonc­tionne dans l’élection, en met­tant les mains directe­ment dans le cam­bouis.

Ces nou­veaux for­mats sont plus longs à met­tre en place. A Libéra­tion, Elysée 2017 a néces­sité des dizaines d’heures de tra­vail et a mobil­isé un jour­nal­iste, un développeur et une graphiste. Pour Guil­laume Lau­nay, la stratégie est payante : « Il aurait été plus rapi­de d’écrire un arti­cle sur le fonc­tion­nement du report de voix. Mais on trou­vait ce nou­veau for­mat plus péd­a­gogique. » 

Dis moi ce que tu penses, je te dirai pour qui tu votes

Ces con­tenus exis­tent rarement par eux-mêmes. Ils trou­vent leur place aux côtés d’articles plus con­ven­tion­nels. Au Monde, un com­para­teur exhaus­tif des pro­grammes des can­di­dats côtoie un quiz de dix-huit ques­tions, inti­t­ulé “Pour qui vot­er”. L’objectif est de déter­min­er le can­di­dat pour lequel l’internaute va voter.

“Ce for­mat répond directe­ment à la dif­fi­culté de lire tous les pro­grammes et d’obtenir les com­para­isons et les répons­es que l’on attend, défend Gary Dagorn, jour­nal­iste aux Décodeurs. Il répond aus­si au fait qu’une grande par­tie du lec­torat a ten­dance à fonder son vote sur les qual­ités perçues des car­ac­tères des can­di­dats. Or, les pro­grammes ne sont pas for­cé­ment con­nus de tous. Il s’agit donc aus­si de par­ler de fond.”

Pour­tant, ce genre d’animation web ne fait pas l’unanimité par­mi les lecteurs. Sur Twit­ter, les réac­tions sont mit­igées. Si cer­tains jouent le jeu…

… d’autres ne voient pas l’intérêt infor­matif de ces contenus.

Pour Guil­laume Lau­nay, « la fron­tière est sou­vent ténue entre info et gad­gets. C’est pour ça qu’on expéri­mente. » Si ces for­mats con­stituent une autre porte d’entrée vers l’actualité de la prési­den­tielle, ils n’ont pas voca­tion à se sub­stituer aux papiers tra­di­tion­nels. Pour Bap­tiste Bouthi­er, jour­nal­iste web à Libéra­tion, ils appor­tent une plus-val­ue infor­ma­tive: “Ça fait aus­si par­tie de la dimen­sion ser­vice de notre méti­er. Nous, les jour­nal­istes, sommes là pour sor­tir des infos, analyser, avoir des scoops et don­ner des élé­ments de com­préhen­sion aux gens. Ça, ça en fait par­tie.”

La viral­ité de ces con­tenus en est l’autre atout majeur. Lors des pri­maires de la gauche, Libé avait ain­si repris à Tin­der son idée d’une appli­ca­tion per­me­t­tant aux électeurs de trou­ver leur can­di­dat favori.

L’ap­pli­ca­tion “Tin­der-like” de Libéra­tion, lancée à l’oc­ca­sion des pri­maires de la gauche.

Tin­der avait, avant Libé, lancé l’initiative « Swipe the vote » en France, en pro­posant à ses util­isa­teurs, majori­taire­ment jeunes, de trou­ver avec quels poli­tiques, de droite puis de gauche, ça « matchait » le mieux. Pour Matt David, cité par LCI, et en charge de l’opération chez Tin­der lorsqu’elle avait été lancée aux USA, il s’agissait « d’encourager nos util­isa­teurs, les mil­lenials, à aller vot­er ». 

Der­rière ces con­tenus, il existe une volon­té d’in­former par les chiffres, les sta­tis­tiques et les pro­grammes des can­di­dats à l’élec­tion prési­den­tielle. Pour éviter l’indi­ges­tion au lecteur, les rédac­tions ont cette année redou­blé d’imag­i­na­tion dans la manière de les traiter. Sans en oubli­er d’être journalistes.

Maryne Zam­mit et Romain Lima