Éthique, Sources

5 conseils pour éviter d’annoncer la mort de Martin Bouygues

Quatre journalistes spécialistes de l’investigation et de la vérification nous livrent cinq conseils pour éviter de publier de fausses informations.

En févri­er 2015, l’A­gence France Presse annonce la mort de Mar­tin Bouygues, un des indus­triels les plus impor­tants du pays. L’in­for­ma­tion, pas suff­isam­ment véri­fiée, est com­plète­ment fausse mais les médias fon­cent déjà tête bais­sée : la bourde tourne immé­di­ate­ment en boucle sur tous les canaux d’information.

Le fias­co se mue en polémique autour de la véri­fi­ca­tion de l’in­for­ma­tion. L’er­reur est dif­fi­cile­ment par­donnable pour l’a­gence française, con­sid­érée comme la référence pour toute la pro­fes­sion. Sim­ple­ment men­tion­né dans la Charte de déon­tolo­gie de la pro­fes­sion, ce devoir cru­cial du jour­nal­iste n’est encadré par aucune procé­dure. Chaque rédac­tion impose donc ses pro­pres règles, procède à sa pro­pre “tam­bouille” avec plus ou moins de cadre.

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Conseil n°1 : Toujours douter

S’il avait douté de sa source, le jour­nal­iste de l’AFP à Rennes à l’o­rig­ine de l’in­for­ma­tion n’au­rait peut-être pas con­fir­mé à tort la mort de Mar­tin Bouygues. Il n’a sûre­ment pas douté face au maire qui lui con­firme la mort de Mar­tin. Il ne s’est sûre­ment pas douté qu’on lui par­lait d’un Mon­sieur Mar­tin, et non pas de Mar­tin Bouygues.

Comme une leçon tirée de ce mal­heureux épisode, l’AFP rap­pelle dans une note interne en 2016 que le doute est un pili­er de la pro­fes­sion : “il fait par­tie de sa cul­ture des jour­nal­istes”, noti­fie le com­mu­niqué. Pour Adrien Séné­cat, ancien de Buz­zfeed France et jour­nal­iste aux Décodeurs du Monde.fr, c’est la meilleure parade pour con­tr­er les rumeurs ou les bobards :

“Quand j’ai fail­li faire de gross­es erreurs, c’é­tait à cause de mes préjugés. Je me dis­ais : ”Je ne vois pas pourquoi untel se tromperait” ou “Je ne vois pas com­ment cela serait possible.”

Le jeune jour­nal­iste spé­cial­isé en fact-check­ing tente d’ap­pli­quer la même énergie à douter de lui-même que des autres :

“Il ne faut pas avoir d’a pri­ori et ne pas porter de juge­ment sur les choses, ne pas se laiss­er influ­encer par ses idées reçues. Il faut essay­er d’être le plus pré­cis pos­si­ble tout en évi­tant les raccourcis.”

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Conseil n°2 : Exit le bouche à oreille

Aujour­d’hui, relay­er une his­toire déjà pub­liée par un autre média sans la véri­fi­er est un des moyens les plus courants pour faire une bourde. La pro­fu­sion de rumeurs, de mon­tages et d’im­ages non authen­tifiées sur les réseaux soci­aux y sont pour beau­coup. L’an­nonce de la “fausse” mort de M. Bouygues part d’ailleurs d’une rumeur.

Tel a été le cas à pro­pos de la mort d’un dauphin soit-dis­ant tué par des touristes trop insis­tants. L’his­toire, pub­liée ini­tiale­ment par un site argentin plutôt obscur, s’est rapi­de­ment retrou­vée sur des grands médias nationaux. Adrien Séné­cat, qui tra­vail­lait à l’époque à Buz­zFeed, raconte :

La grande majorité des médias ne fai­sait qu’interpréter les images, et ne se basait sur aucun témoignage sur place. En inter­ro­geant les per­son­nes con­cernées, ma col­lègue qui a traité le sujet a pu établir qu’il n’y avait per­son­ne pour cor­ro­bor­er l’in­for­ma­tion ini­tiale.

Le dauphin en question dans l'article de Buzzfeed France
Le dauphin en ques­tion dans l’ar­ti­cle de Buz­zfeed France

Per­son­ne n’avait pen­sé à con­tac­ter l’auteur des pho­tos ni les pro­prié­taires de la plage où l’affaire s’est déroulée. En fin de compte, le dauphin n’avait pas été tué par les touristes mais s’é­tait sim­ple­ment échoué sur la plage. Il est tou­jours préférable de s’adresser aux témoins les plus directs d’une scène pour la racon­ter avec le plus de pré­ci­sion pos­si­ble. Dans le cas de M. Bouygues, le maire de la com­mune voi­sine de sa rési­dence sec­ondaire n’é­tait sûre­ment pas la source la plus proche de l’intéressé.

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Conseil n°3 : Recouper

Dif­fi­cile d’obtenir une infor­ma­tion pré­cise si elle n’est pas recoupée. La rumeur de la mort de Mar­tin Bouygues a été con­fir­mée unique­ment par ce maire éloigné, mais ni le groupe Bouygues ni la famille du grand patron ni même le groupe TF1 — pro­priété de l’in­dus­triel — n’a été con­tac­té. Un coup de fil à l’une de ces trois autres sources auraient peut-être per­mis de dis­siper les bruits qui courent. Crois­er les témoignages per­met aus­si de sur­mon­ter un des prin­ci­paux obsta­cles de la mémoire humaine : elle est sou­vent sélec­tive, par­fois approx­i­ma­tive. “Chaque indi­vidu ressent et perçoit les choses dif­férem­ment”, explique Pierre Ballester, auteur de Rug­by à charges et reporter dans le milieu sportif.

Si le principe est le même pour tous, chaque jour­nal­iste fab­rique sa pro­pre recette. Pierre Ballester se fixe la “règle de trois” : trois sources dif­férentes, pour bien recouper une infor­ma­tion et éla­guer tout ce qui ne revient pas à plusieurs repris­es. Dans les faits, la règle des deux sources con­cor­dantes est générale­ment appliquée dans les rédac­tions. Quand l’in­for­ma­tion est détenue par une seule source seule­ment, cer­tains jour­nal­istes se per­me­t­tent même de la pub­li­er à con­di­tion, dans des cas pré­cis, que la source soit “béton” (c’est-à-dire réputée pour sa fia­bil­ité et sa con­fi­ance) ou qu’elle soit la plus proche du dossier, comme la femme de Mar­tin Bouygues dans notre cas. Seules quelques rédac­tions comme l’A­gence France-Presse ou cer­tains médias anglo-sax­ons dis­posent d’un règle­ment pré­cis sur le nom­bre de sources.

Faire preuve de stratégie est néces­saire pour recouper de la meilleure des manières. Une jour­nal­iste du Wall Street Jour­nal, qui s’est exprimée sans l’au­tori­sa­tion de son média, prête extrême­ment atten­tion à la manière dont elle abor­de ses sources pour véri­fi­er un fait :

“Surtout, tu ne donnes pas l’information à une source quand tu veux con­firmer un fait. Il vaut mieux dire : «Que sais-tu sur ce sujet ?» plutôt que de dévoil­er l’information en dis­ant :«Je suis au courant de tel fait, tu confirmes ?»”

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Conseil n°4 : Faire des choix

Dans l’absolu, toutes les infor­ma­tions devraient être véri­fiées. En réal­ité, et à cause des con­traintes de temps, les jour­nal­istes choi­sis­sent quelles infor­ma­tions ils véri­fient en pri­or­ité. Une réal­ité dif­fi­cile à admet­tre qu’ose évo­quer Eric Lagneau, chef du sport à l’AFP et soci­o­logue des médias. “Ca prendrait un temps fou de véri­fi­er à 100% tout ce qu’il y a dans seule­ment trois ou qua­tre feuil­lets.” Il pour­suit : “Il y a une part d’in­tu­itif dans ce méti­er : on se penche davan­tage sur un fait quand l’en­jeu est impor­tant ou quand on détecte une incohérence.”

La con­fi­ance joue un rôle déter­mi­nant. Les jour­nal­istes véri­fieront moins les sources aux­quelles ils don­nent du crédit : des don­nées fab­riquées par une insti­tu­tion indépen­dante, un organ­isme offi­ciel, un sci­en­tifique recon­nu. Cer­taines don­nées ne sont donc pas véri­fiées : “On con­sid­ère que c’est l’in­sti­tu­tion qui prend la respon­s­abil­ité des don­nées qu’elle com­mu­nique”, pré­cise le jour­nal­iste du desk sport.

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Conseil n°5 : Se faire relire

Avant qu’un bobard ne soit pub­lié, l’er­reur a encore une chance d’être repérée lors de l’édi­tion. Au Wall Street Jour­nal, le cor­recteur peut faire du “vet­ting”, une référence anglo-sax­onne aux vétéri­naires qui con­trô­lent l’é­tat des chevaux avant les cours­es. Il fait des recherch­es Google sur le sujet et peut con­tac­ter le jour­nal­iste pour lui deman­der des pré­ci­sions”, clar­i­fie une jour­nal­iste du quo­ti­di­en améri­cain. Ce tra­vail de four­mi per­met d’éviter les décon­v­enues. La jour­nal­iste pré­cise : “Quand on écrit un arti­cle, il faut tout faire pour éviter qu’une per­son­ne ne revi­enne vers nous à cause d’une erreur.”

Là encore, les pro­to­coles de con­trôle dif­fèrent. Les agences de presse comme l’AFP ont un règle­ment très pré­cis en la matière. Eric Lagneau, chef du desk sport, insiste sur le rôle de cette chaîne au sein de l’a­gence française : “La dépêche passe sys­té­ma­tique­ment par le desk, puis par le chef de ser­vice et le chef de bureau.” Les règles — très cod­i­fiées — sont con­signées dans le manuel de l’a­genci­er, un fas­ci­cule fourni à tous ceux qui inter­vi­en­nent dans la fab­ri­ca­tion des dépêches.

Quand la chaîne n’est pas respec­tée, les erreurs survi­en­nent. Mar­tin Bouygues, déclaré mort pen­dant 27 min­utes ce 18 févri­er 2015, s’en sou­vient encore.

Barbara Marty et Nicolas Traino