Éthique, Indépendance

Syndrome Bolloré: l’indépendance des médias toujours menacée

De la Charte des jour­nal­istes de 1918 à la loi anti-Bol­loré adop­tée cette année, l’indépen­dance des jour­nal­istes reste à construire.

On l’appelle la “Loi anti-Bol­loré”. Un surnom élo­quent, pour une ambi­tion claire­ment affichée. Le texte sur l’indépendance des médias pro­posé par le député social­iste Patrick Bloche, a été adop­té défini­tive­ment par l’Assemblée nationale le 6 octo­bre dernier, après sept mois de débat. La réforme paraît aujourd’hui essen­tielle, notam­ment face à la ges­tion con­testée de Vin­cent Bol­loré à la tête du groupe Canal depuis sep­tem­bre 2015, mais pas seule­ment. La loi a pour objec­tif d’encadrer davan­tage l’indépendance des jour­nal­istes, que ce soit vis-à-vis des pou­voirs économiques ou politiques.

Avec une telle loi en vigueur, Vin­cent Bol­loré se serait retrou­vé en infrac­tion” expli­quait Patrick Bloche à Téléra­ma le mois dernier. Depuis que l’industriel bre­ton est devenu pro­prié­taire du groupe Canal, de nom­breuses voix ont dénon­cé son inter­ven­tion­nisme en matière édi­to­ri­ale. En quelques mois, plusieurs cadres de la mai­son Canal ont été for­cés au départ : Ara Aprikian de D8, Cécil­ia Rague­neau et Céline Pigalle d’I-télé, Karim Ned­jari et Thier­ry Thuil­li­er du ser­vice des sports, etc. Tous ont été rem­placés par des proches de l’homme d’affaire. Mais l’ingérence du nou­veau patron ne s’arrête pas là, selon Olivi­er Ravanel­lo, édi­to­ri­al­iste à i‑Télé et prési­dent de la Société des jour­nal­istes (SDJ) de Canal+ et i‑Télé. “C’est l’investigation qui est spé­ci­fique­ment visée” a‑t-il déclaré au Monde, le 1er mars. Jean-Bap­tiste Rivoire, rédac­teur en chef de l’émission “Spé­cial Inves­ti­ga­tion”, l’a con­fir­mé lors d’un entre­tien au site Arrêts sur image : “Sept des onze pro­jets d’enquête pro­posés ont été reto­qués par la nou­velle direc­tion”. Fin 2015, la dif­fu­sion d’un doc­u­men­taire cri­tique sur le Crédit Mutuel sur Canal+ est finale­ment annulée par la nou­velle direc­tion. L’amitié de l’actionnaire Vin­cent Bol­loré avec le patron de la banque, Michel Lucas, est mise en cause.

Dominique Pradal­ié, jour­nal­iste chez France 2 et secré­taire générale du Syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes (SNJ) estime qu’en France, les mesures encad­rant l’indépendance des médias et des jour­nal­istes sont très insuff­isantes. Mais selon elle, la propo­si­tion de loi de Patrick Bloche ne va pas assez loin. C’est une propo­si­tion leurre, juge-t-elle. Elle recon­naît par exem­ple au CSA la capac­ité de garan­tir l’indépen­dance des rédac­tions, mais c’est un comble! (…) Une admin­is­tra­tion nom­mée par des poli­tiques et révo­ca­ble par des poli­tiques qui se porte garante de mon indépen­dance… C’est effarant.” En out­re, le pou­voir de régu­la­tion attribué au CSA n’interviendra qu’a pos­te­ri­ori, sous la forme de sanc­tions. Garan­tir que le cas “Crédit Mutuel” ne se repro­duira pas est impossible. 

“On n’a pas traité l’information”

Alex C., 26 ans, est rédac­teur pour le site d’I‑Télé. S’il ne ressent pas de pres­sion sur la ligne édi­to­ri­ale au quo­ti­di­en, il recon­naît que les jour­nal­istes de la chaîne se posent beau­coup de ques­tions depuis l’arrivée de Vin­cent Bol­loré. “Il y a quelques jours, il a été ques­tion d’une perqui­si­tion au siège du groupe Bol­loré, racon­te-t-il. On s’est demandé s’il fal­lait le traiter, et il y a eu un vrai débat au sein de la rédac­tion. Au final, il a été décidé que l’information n’était pas assez impor­tante, et on ne l’a pas du tout abor­dée.”

Encore plus que la cen­sure directe, qui reste rare, l’au­to­cen­sure des jour­nal­istes est une vraie men­ace pour la qual­ité de l’information, comme le souligne Patrick Eveno, spé­cial­iste de l’histoire des médias. “Dans des cas comme le Figaro, détenu par Das­sault, il y a beau­coup d’autocensure, assure-t-il. Quand il s’ag­it des affaires de Cor­beil-Essonnes ou d’af­faires de Rafales, les jour­nal­istes ne sont pas libres.” En novem­bre 2014, France Inter et Libéra­tion révè­lent que le compt­able suisse de Serge Das­sault lui a livré plus de 53 mil­lions d’euros en liq­uide entre 1995 et 2012. L’affaire fait la une de toute la presse… Sauf du Figaro, qui n’en fait qu’un entrefilet. 

Quelques mois plus tôt, en avril 2014, c’était le scan­dale des achats de voix à Cor­beil-Essonnes qui éclatait, et là encore, il n’était que très suc­cincte­ment abor­dé par le quo­ti­di­en. François Déle­traz, jour­nal­iste au Figaro Mag­a­zine et mem­bre du SNJ en con­vient, “de tels choix nuisent à la répu­ta­tion du jour­nal”. Il tient néan­moins à pré­cis­er que la sit­u­a­tion actuelle du marché de l’emploi empêche les jour­nal­istes d’être tout à fait libres. “Ils n’ont pas d’autre choix que d’accepter les pres­sions de leur rédac­tion” regrette-t-il. Il ajoute : “D’ailleurs, les claus­es de con­science vari­ent en fonc­tion de l’ancienneté. Et il sera beau­coup plus com­pliqué pour un con­trat pré­caire ou un pigiste de faire val­oir ses droits au moment d’un éventuel rachat.”

 

Caricature du dessinateur Na, parue sur le site de L'Obs le 19 novembre 2014
Car­i­ca­ture du dessi­na­teur Na, Le Plus (L’Obs)

“Demain, sera-t-il impos­si­ble de par­ler d’une mar­que appar­tenant à LVMH ou de Bernard Arnault autrement qu’en ter­mes lau­da­teurs ? Aura-t-on sim­ple­ment le choix entre la louange bien dosée et le silence hon­teux ?” C’est la ques­tion que posaient dans un com­mu­niqué les représen­tants syn­di­caux du jour­nal Le Parisien, il y a tout juste un mois. Ni le ser­vice cul­ture, ni le ser­vice poli­tique du quo­ti­di­en n’avaient choisi d’évoquer le film de François Ruf­fin Mer­ci Patron ! et son suc­cès inat­ten­du mal­gré sa faible dif­fu­sion. Un fla­grant délit d’autocensure pour les syn­di­cats, puisque le film traite de la lutte d’une famille licen­ciée par une fil­iale de LVMH, pour obtenir répa­ra­tion. Les jus­ti­fi­ca­tions de Stéphane Albouy, directeur de la rédac­tion du quo­ti­di­en, n’ont pas suf­fi à attis­er leur indig­na­tion. “Stéphane assure qu’il n’y a eu aucune pres­sion ni con­signe venue d’en haut. Nous le croyons volon­tiers. C’est juste­ment le principe de l’autocensure que de ren­dre inutile les pres­sions, en antic­i­pant la con­duite sup­posé­ment atten­due” explique le com­mu­niqué. Avant de con­clure : “Il n’y avait qu’une bonne option : faire notre tra­vail nor­male­ment et libre­ment.

Une pres­sion insidieuse

Con­cer­nant les annon­ceurs, il y a une pres­sion par­ti­c­ulière­ment forte et insi­dieuse sur les féminins” estime François Déle­traz. Leur mod­èle économique repose plus que tout autre sur leurs annon­ceurs, qui sont beau­coup moins diver­si­fiés qu’ailleurs.” Lucie K., 25 ans, a tra­vail­lé au mag­a­zine Elle pen­dant six mois et con­firme : C’est du copinage. Sans les mar­ques et les annon­ceurs, les jour­nal­istes n’ont pas les fonds ou les accès qu’ils souhait­ent, et sont donc com­plète­ment dépen­dants. Un autre élé­ment l’a frap­pée dans l’univers de la presse fémi­nine : les cadeaux. Il ne s’agit pas de petits cadeaux, mais de pro­duits de luxe plutôt coû­teux, offerts par Dior, Chanel etc. Selon la jeune jour­nal­iste, à aucun moment la ques­tion de l’éthique ou de l’indépendance n’entre en compte. C’est com­plète­ment naturel, per­son­ne ne s’interroge sur les con­séquences de tels avan­tages”, regrette-t-elle.

Dans un con­texte économique dif­fi­cile pour de nom­breux médias, il est par­fois com­pliqué de renon­cer aux offres alléchantes — et gra­tu­ites — pro­posées par cer­taines entre­pris­es. Alors que dans la plu­part des rédac­tions, les enveloppes dédiées au grand reportage sont de plus en plus minces, les “voy­ages de presse”, par exem­ple, séduisent de plus en plus de médias. Ils offrent la pos­si­bil­ité de traiter des sujets qui n’auraient pas été abor­dés sans l’aide d’un finance­ment extérieur.Mais le voy­age de presse ne per­met pas, dans la majorité des cas, au jour­nal­iste d’exercer ‑ou alors si peu- son droit de cri­tique. déplo­rait Acrimed l’année dernière. Un droit à la cri­tique pour­tant inscrit noir sur blanc dans la Charte de déon­tolo­gie des jour­nal­istes, rédigée en 1918. 

Marine Gib­ert, Sarah Vildeuil

Edité par Paméla Rougerie