Éthique, Lignes rouges, Responsabilité personnelle

« Les critiques entre journalistes sont salutaires »

Nulle”, “inci­sive”, “excel­lente”. La jour­nal­iste Léa Salamé a fait l’ob­jet de nom­breuses cri­tiques de la part de con­frères après “L’E­mis­sion Poli­tique” sur France 2Si les remar­ques entre jour­nal­istes peu­vent décrédi­bilis­er la fonc­tion, elles sont néces­saires pour faire avancer le débat.

« Tout a été cal­culé par moi. Je m’é­tais fait don­ner le texte de la loi, je savais ce que je risquais ». Lorsqu’Emile Zola pub­lie son fameux « J’accuse » en jan­vi­er 1898, les jour­nal­istes sont nom­breux à calom­nier, par­fois vio­lem­ment, le bil­let du rédac­teur de L’Aurore. L’attaque la plus vir­u­lente est l’oeuvre d’Ernest Judet, alors rédac­teur en chef du Petit Jour­nal. Il accuse le père de Zola de détourne­ment de fonds. Aujour­d’hui, les réseaux soci­aux ampli­fient ce phénomène.

Les réseaux sociaux, critiquer en instantané

Les cri­tiques entre jour­nal­istes con­cer­nent surtout les émis­sions, reportages et débats poli­tiques. Léa Salamé, jour­nal­iste sur France 2, en fait le frais à chaque fois qu’elle co-présente “L’E­mis­sion Poli­tique”. L’an­ci­enne chroniqueuse de On n’est pas couché est très com­men­tée sur les réseaux soci­aux, Twit­ter en tête.

Même les jour­nal­istes don­nent leur avis sur les presta­tions de leur con­soeur face à Arnaud Mon­te­bourg, Nico­las Sarkozy et dernière­ment Alain Jup­pé. Thier­ry de Carrabus, jour­nal­iste et chroniqueur pour Le Plus du Nou­v­el Obs regrette ain­si que «Léa Salamé se con­fine dans un rôle médiocre à la télé

Il en va de même pour les con­frères plus posi­tifs à l’é­gard de Léa Salamé. Cédric Gar­rofé, jour­nal­iste et respon­s­able des réseaux soci­aux à Le Temps, la juge«très inci­sive».

«Aujourd’hui les cri­tiques sont beau­coup plus médi­atisées, estime Tan­guy Boc­coni, jour­nal­iste à Radio France. Ce sont des con­cep­tions dif­férentes du jour­nal­isme». Les réseaux soci­aux con­cen­trent bon nom­bres de cri­tiques entre journalistes.

«Il est évi­dent que les réseaux soci­aux ont ampli­fié ce phénomène, analyse Pierre Cor­nu, jour­nal­iste à Ouest France. La cri­tique entre jour­nal­istes est saine, elle per­met de les met­tre en con­cur­rence. Elle per­met de nous amélior­er. Mais elle ne devrait pas appa­raître sur Twit­ter ou Face­book car sou­vent elle n’est pas con­struc­tive.» Il con­tin­ue :«Lorsqu’on poste un mes­sage, on est sus­cep­ti­bles d’être vus par des mil­liers de per­son­nes. Quand on cri­tique sur les réseaux soci­aux, ça con­cerne rarement la manière dont les gens sont inter­viewés. C’est une bataille d’é­go des­tinée à faire du buzz

Que ce soit à la radio, sur un plateau télé ou dans un jour­nal, les cri­tiques entre jour­nal­istes sont com­munes. En 2013, Patrick Cohen avait reproché à Frédéric Tad­deï le choix de ses invités dans l’émis­sion Ce soir ou jamaisVous invitez des gens qu’on n’en­tend pas ailleurs mais vous invitez aus­si des gens que les autres médias n’ont pas for­cé­ment envie d’en­ten­dre», a jugé l’an­chor­man de France Inter

Par­fois, les cri­tiques virent au clash. Jean-Michel Apathie et Edwy Plenel sont habitués à ces joutes ver­bales. Après le non-lieu pronon­cé en faveur de Nico­las Sarkozy dans le dossier d’abus de faib­lesse dans l’af­faire “Bet­ten­court” en 2013, Edwy Plenel était l’in­vité du Grand Jour­nal de Canal +. Alors que l’actuel jour­nal­iste de France Info com­mence à la ques­tion­ner sur l’af­faire, l’an­cien patron du Monde réag­it avec vigueur. «Je suis jour­nal­iste, Jean-Michel Aphatie, comme vous vous en êtes par­fois aperçu». Quelques mois aupar­a­vant, les deux jour­nal­istes s’é­taient publique­ment cri­tiqués lors de l’af­faire Cahuzac.

“Le journaliste a le droit de critiquer”

Thomas Legrand a débuté sa car­rière de jour­nal­iste en cou­vrant le Front nation­al avant de devenir chroniqueur sur France Inter. Il détaille, dans une inter­view à Slate, les cri­tiques dont il a fait l’objet.

«Il y a eu plusieurs phas­es. Quand on traitait nor­male­ment le Front Nation­al, on nous accu­sait de le banalis­er. Quand on le sur­traitait, on nous dis­ait qu’on lui fai­sait de la pub­lic­ité. Et enfin quand on l’a sous-traité, on nous a reproché de le sous-estimer. Jamais per­son­ne ne sera con­tent de la façon dont on traite le FN, quoi qu’on fasse.»

« Se cri­ti­quer entre con­frères n’est pas un phénomène de mode, affirme Fab­rice Valéry, rédac­teur en chef adjoint de France 3 en région. C’est même essen­tiel et plutôt bien. » Tan­guy Boc­coni, reporter à Radio France est du même avis. « Les cri­tiques sont néces­saires si elles sont légitimes. Elles sont même salu­taires. » Mais le jour­nal­iste radio émet quelques réserves sur l’intérêt de ces remar­ques. « Si la cri­tique est fondée, j’estime que le jour­nal­iste a le droit de les émet­tre. Si on débusque des erre­ments et des erreurs, il faut réa­gir. Mais il ne faut pas qu’elles aient pour objec­tif de décrédi­bilis­er tout un média, toute une chaine à des fins de con­cur­rence ! »

La cri­tique n’est pas nou­velle, mais elle fait de plus en plus par­ler. En com­men­tant les papiers et reportages, « les jour­nal­istes cherchent peut-être à faire du buzz » ajoute l’homme passé par plusieurs sta­tions du groupe Radio France. « Après je pense que ce sont des com­bats cor­po­rates, analyse Fab­rice Valéry. Ces débats touchent essen­tielle­ment les jour­nal­istes, pas le pub­lic ».

Les critiques en phase avec la charte de Munich

La ten­dance aux com­men­taires et autres remar­ques est l’essence même du jour­nal­iste. La charte de Munich des jour­nal­istes con­sacre trois de ses « dix devoirs de la charte » à cette ques­tion. ( 1- Respecter la vérité quelles qu’en puis­sent être les con­séquences pour lui-même, et ce, en rai­son du droit que le pub­lic a de con­naître la vérité. 2- Défendre la lib­erté de l’information, du com­men­taire et de la cri­tique. 6- Rec­ti­fi­er toute infor­ma­tion pub­liée qui se révèle inexacte.)

Les cri­tiques et autres com­men­taires ne sont pas con­traires à la déon­tolo­gie jour­nal­is­tique si l’on se réfère à la charte de Munich (voir : « Le bil­let dur » des Inrocks ou « Canard + » dans le Canard Enchaîné). Le fond des remar­ques demeurent essen­tiel.« France 3 est très cri­tiqué dans cer­taines régions, estime Fab­rice Valéry, parce que nous gagnons des parts de marché en région au détri­ment d’autres médias. »

«Quoiqu’il arrive, les cri­tiques les plus médi­atisées ne sont pas les plus impor­tantes, déplore Tan­guy Boc­coni. Il n’y a pas tant de cri­tiques con­struc­tives que ça. Et quand elles le sont, elles sont sou­vent reléguées aux oubli­ettes.» Il ter­mine :« N’est-ce pas du temps per­du qui pour­rait servir à traiter d’autres sujets ? »