Éthique, Sources

Le fact-checking, la promesse d’un journalisme attaché aux faits

La véri­fi­ca­tion des faits est essen­tielle au tra­vail de tout jour­nal­iste. Pour­tant, des cel­lules spé­cial­isées de “fact-check­ing”, ouvrent partout dans les rédac­tions. Renou­veau d’une méth­ode jour­nal­is­tique ou terme en vogue, le principe fait débat.

Deux mil­lions de vis­i­teurs uniques chaque mois : si elle n’est pas la rubrique la plus lue du site, Les Décodeurs du Monde.fr peu­vent tout de même se pré­val­oir d’un large lec­torat à l’aube de leur troisième année d’existence. Le fact-check­ing, méth­ode jour­nal­is­tique qui con­siste en une véri­fi­ca­tion sys­té­ma­tique des faits cités dans les médias et les dis­cours poli­tiques, ren­con­tre un suc­cès soutenu auprès des lecteurs. Au point que les médias investis­sent sur ce genre qui com­mence à faire ses preuves. « Ça fait de l’audience, en général ce sont des sujets qui marchent pas mal, recon­naît Alexan­dre Pouchard, respon­s­able adjoint des Décodeurs. Par­tir d’une cita­tion est accrocheur pour le lecteur. » 

Les Décodeurs, Dés­in­tox, le Vrai du Faux, Le Vrai/Faux de l’Info… Les rubriques qui pro­posent un retour sur les allé­ga­tions des per­son­nal­ités publiques se sont mul­ti­pliées ces dernières années, inspirées notam­ment du site améri­cain Poli­ti­fact et son « Truth-o-meter », pio­nnier en la matière. En 2016, le nom­bre de sites dédiés au fact-check­ing dans le monde a aug­men­té de 50% par rap­port à l’an­née précé­dente. Mais pour ses détracteurs, la plus-val­ue du genre est loin d’être évidente. 

« L’une des bases du travail des journalistes »

Le fact-check­ing est notam­ment accusé de n’être qu’un terme à la mode pour une exi­gence jour­nal­is­tique de base : la véri­fi­ca­tion des faits rap­portés. L’absence de cette véri­fi­ca­tion est tenue pour l’une des « plus graves dérives pro­fes­sion­nelles » par la Charte d’éthique pro­fes­sion­nelle des jour­nal­istes de 1918. « Avec le fact-check­ing, on fait croire qu’on a inven­té autre chose, sou­tient Kevin Erkeletyan, auteur d’un arti­cle à charge pub­lié dans l’hebdomadaire Mar­i­anne. On part du pos­tu­lat que l’on véri­fie quelque chose qui n’est pas vrai­ment une infor­ma­tion. Or l’une des bases du tra­vail des jour­nal­istes est qu’ils pra­tiquent le fact- check­ing sans en avoir con­science. » Pire, selon le jour­nal­iste, qui évolue en indépen­dant, le fait de miser sur ce for­mat en par­ti­c­uli­er ne fait que révéler de pro­fondes lacunes dans la pra­tique de la pro­fes­sion aujourd’hui : « On dit au lecteur qu’on véri­fie l’info : cela mon­tre bien que le lecteur doute que le jour­nal­iste le fasse, et peut-être même les jour­nal­istes eux-mêmes », enfonce-t-il.

Une réponse aux pressions du métier

Mais pour les ten­ants de la méth­ode, ce qui élève leur tra­vail au-dessus de l’impératif min­i­mal de recoupe­ment de l’information, c’est bien que cette exi­gence soit poussée à l’extrême. « Cette veille, écouter de façon sys­té­ma­tique les mati­nales avec la recherche de l’incohérence, du flou, de la mau­vaise inter­pré­ta­tion des chiffres, nous sommes les seuls à la faire, se défend Valentin Graff, jour­nal­iste à Dés­in­tox. Chaque jour, nos col­lègues qui inter­viewent quelqu’un font du fact-chek­ing, mais chez nous, c’est sys­té­ma­tique. » Out­re-Atlan­tique, il est devenu courant que des équipes dédiées se char­gent de véri­fi­er en direct les pro­pos des hommes poli­tiques pen­dant un débat ou une inter­view, en sou­tien au jour­nal­iste sur le plateau. C’est ce type de dis­posi­tif que CNN a mis en place lors du pre­mier débat Clin­ton-Trump en sep­tem­bre 2016.

Pour Jean-Marie Charon, soci­o­logue des médias et chercheur à l’É­cole des hautes études en sci­ences sociales (EHESS), le fact-check­ing est surtout une réponse aux pres­sions extérieures qui pèsent aujourd’hui sur l’exercice de la pro­fes­sion de jour­nal­iste. « Cer­taines con­traintes font qu’on a beau­coup moins de temps pour véri­fi­er et analyser, admet-il. Créer un lieu dans la rédac­tion où quelques jour­nal­istes ont pour fonc­tion de revenir sur des dossiers ou déc­la­ra­tions, faire qu’ils aient le temps de les tra­vailler, des moyens pour, et si pos­si­ble une for­ma­tion et une com­pé­tence qui les rend per­for­mants dans cette activ­ité, c’est déjà une pre­mière réponse. » Le fact-check­ing est alors le com­pro­mis trou­vé par les rédac­tions face aux impérat­ifs de rentabil­ité et à l’ac­céléra­tion de l’information.

« Une question de format »

Ques­tion directe, réponse libel­lée, style incisif : le genre a égale­ment dévelop­pé ses pro­pres codes, qui en font sa mar­que de fab­rique. « Le fact-check­ing, c’est surtout une ques­tion de for­mat, affirme sans ambages Alexan­dre Pouchard. Notre spé­ci­ficité tient plutôt au mode de traite­ment, à la façon dont nous abor­dons le sujet. »  Der­rière le rebond sur une déc­la­ra­tion publique, les fact-check­ers revendiquent une véri­ta­ble portée péd­a­gogique.  « Pour intéress­er le lecteur, on va par­tir d’une phrase, mais c’est presque un pré­texte pour abor­der un sujet plus com­plexe, recon­naît Alexan­dre Pouchard. Nous ne sommes pas là pour dis­tribuer des bons points aux poli­tiques, mais présen­ter un arti­cle de manière dif­férente nous per­met ensuite de dire au lecteur : “Main­tenant on va voir dans les détails ce que ça donne”. » Le 7 octo­bre 2016, Nico­las Sarkozy promet d’or­gan­is­er deux référen­dums sur les ques­tions d’i­den­tité s’il est élu prési­dent de la République. La rédac­tion des Décodeurs saisit l’oc­ca­sion pour présen­ter les dif­férents enjeux juridiques que soulève cette propo­si­tion. Le pro­pos poli­tique n’est alors qu’une accroche pour éla­bor­er un tra­vail de vul­gar­i­sa­tion.

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Cette volon­té de ten­dre la main aux lecteurs, les autres rédac­tions la revendiquent égale­ment. « On perçoit notre rôle comme un ser­vice pub­lic car on véri­fie les déc­la­ra­tions des poli­tiques et les men­songes qui con­cer­nent les grands sujets de société, souligne Valentin Graff. Il faut que les électeurs soient infor­més pour vot­er. » En revenant sur une déc­la­ra­tion d’actualité récente, les fact-check­ers seraient à même d’aller à rebours d’une actu­al­ité qui s’accélère. « Le fact-check­ing, c’est se don­ner les moyens en com­pé­tences et en jour­nal­istes disponibles, se don­ner le temps pour traiter une ques­tion, martèle Jean-Marie Charon. Autre intérêt : on ne pub­lie pas sous la pres­sion de l’événement lui-même mais quand on a quelque chose à pub­li­er. C’est un luxe for­mi­da­ble. »

Dépasser le “vrai-faux”

Inten­tion louable ou genre nova­teur, le fact-check­ing est aus­si par moments vic­time de son pro­pre suc­cès. « Parfois, on épin­gle des choses qui n’ont pas beau­coup de sens et qui n’apportent pas grand chose de nou­veau au débat, glisse Ben­jamin Lagues, con­sul­tant en web-mar­ket­ing et mem­bre d’Acrimed.  Il y a trop de véri­fi­ca­tions dans tous les sens, même si le principe est louable, il faut une hiérar­chie. Tout n’est pas fact-check­able. »

Le fact-check­ing n’aurait donc de sens qu’inclus dans un tra­vail jour­nal­is­tique plus vaste, loin des “vrai-faux” par­fois sim­plistes. En juil­let 2014, le Medef affirme que le chô­mage a aug­men­té avec l’alour­disse­ment du Code du tra­vail. Chiffres et graphiques à l’ap­pui, les Décodeurs démon­trent que le chô­mage n’a pas aug­men­té avec le nom­bre de pages de chaque édi­tion. Mais au-delà de la véri­fi­ca­tion des chiffres, Ben­jamin Lagues reproche aux auteurs de ce genre d’ar­ti­cle de ne pas inter­roger l’asser­tion sur le fond, avec du recul. Reste que les prin­ci­paux con­cernés demeurent con­fi­ants pour le futur. « Le fact-check­ing a de beaux jours devant lui, surtout que la prési­den­tielle arrivent, tem­po­rise Valentin Graff. C’est l’occasion de dire beau­coup de bêtis­es ! ». 

Par Sab­ri­na Ben­noui et Marine Lesprit