Éthique, Lignes rouges, Responsabilité personnelle

La vie privée des stars entre les mains des journalistes

Les mœurs et déboires judi­ci­aires des per­son­nal­ités publiques tapis­sent les colonnes de la presse général­iste. Pro­tégés par une lib­erté d’ex­pres­sion éten­due, les jour­nal­istes s’en remet­tent à leur pro­pre éthique lorsqu’ils choi­sis­sent de pub­li­er une infor­ma­tion com­pro­met­tante. La répu­ta­tion d’une célébrité tient donc sur le fil de l’actualité.

 

Mars 2016, Benoît Mag­imel fait les frais de sa notoriété. L’ac­teur césarisé est placé en garde à vue pour blessures involon­taires et usage de stupé­fi­ants, après avoir ren­ver­sé une sex­agé­naire à Paris. Un fait divers immé­di­ate­ment relayé par la presse. Au risque de porter atteinte à sa pré­somp­tion d’in­no­cence.

En France, ce droit est garan­ti con­sti­tu­tion­nelle­ment. Prob­lème pour les per­son­nal­ités publiques, les infor­ma­tions les con­cer­nant vont forg­er l’opin­ion avant toute déci­sion judi­ci­aire. En cas de dom­mages liés à une atteinte à l’hon­neur d’une per­son­ne, les jour­nal­istes seront con­damnés à les répar­er si leurs infor­ma­tions sont fauss­es et qu’ils n’ont pas véri­fié leurs sources. Mais bien sou­vent, le mal est déjà fait.

This is going to be my first and only reac­tion to the whirl­wind news that broke 24 hours ago and that I was swept up into. I am not used to com­ment­ing on things like this nor tak­ing them seri­ous­ly but as this sit­u­a­tion is spi­ral­ing and affect­ing peo­ple I love, I have to speak up. First­ly, many years ago, I met the man of my life, father of our son and of the baby we are expect­ing. He is my love, my best friend, the only one that I need. Sec­ond­ly to those who have indi­cat­ed that I am dev­as­tat­ed, I am very well thank you. This craft­ed con­ver­sa­tion isn’t dis­tress­ing. And to all the media and the haters who are quick to pass judg­ment, I sin­cere­ly wish you a swift recov­ery. Final­ly, I do very much wish that Angeli­na and Brad, both whom I deeply respect, will find peace in this very tumul­tuous moment. With all my love Mar­i­on Ceci sera la pre­mière et seule réac­tion que j’au­rai con­cer­nant la défer­lante inouïe qui à com­mencé il y a de ça 24 heures et à laque­lle je suis mêlée mal­gré moi. Je n’ai pas pour habi­tude de com­menter ni de pren­dre au sérieux le tas d’ab­sur­dités déver­sées à mon sujet mais la sit­u­a­tion prenant une telle tour­nure et affec­tant des gens que j’aime, je me dois de m’ex­primer. Pour com­mencer, j’ai ren­con­tré il y a quelques années l’homme de ma vie , le père de notre fils et du bébé que nous atten­dons aujour­d’hui. Il est mon amour, mon meilleur ami et le seul homme dont j’ai besoin. Ensuite, à ceux qui me pré­ten­dent dévastée, je vais très bien mer­ci. Ce genre d’in­ven­tions aber­rantes ne m’af­fecte en aucun cas. Et pour finir, à la “presse”, à tous les haters, trolls et con­sorts qui ont le juge­ment si rapi­de je vous souhaite sincère­ment… un prompt rétab­lisse­ment. Ceci dit et un peu plus sérieuse­ment, je souhaite à Angeli­na et Brad, deux per­son­nes pour qui j’ai un pro­fond respect, de trou­ver la paix dans ce moment tumultueux. Avec tout mon amour. Marion

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Mar­i­on Cotil­lard s’est jus­ti­fiée après des rumeurs faisant état d’une rela­tion avec Brad Pitt, cau­sant le divorce de ce dernier avec Angeli­na Jolie.

Deux jour­nal­istes, deux appréciations

Sur l’af­faire con­cer­nant Benoit Mag­imel, Marie-France Charti­er, jour­nal­iste peo­ple au mag­a­zine Paris Match, va loin dans la pro­tec­tion de la vie privée des per­son­nal­ités publiques. Elle fixe un seuil d’in­térêt pub­lic dans les cas où leur action a des con­séquences suff­isam­ment graves, comme celle « d’un acteur qui vio­l­erait un enfant ». En ce qui con­cerne l’af­faire Mag­imel, elle estime que de la dévoil­er« n’ap­porte rien au débat pub­lic ».

Pour Raphaëlle Bac­qué, jour­nal­iste au Monde et auteur de « Richie », livre sur la vie de Richard Desco­ings, le raison­nement n’est pas le même. Pour elle, les mésaven­tures de Benoît Mag­imel sont «  le b.a‑ba des faits divers. La ques­tion de leur pub­li­ca­tion ne se pose même pas ». Elle s’est fixée les mêmes lim­ites, à un degré d’ap­pré­ci­a­tion qui lui est pro­pre. «  Dans la pub­li­ca­tion de mon livre sur Richie, il y a des infor­ma­tions que j’ai refusé de pub­li­er, recon­naît-elle. On peut appren­dre des choses intimes qu’on ne pub­liera pas, telles que le nom des gens qui ne veu­lent pas affich­er leur homo­sex­u­al­ité, par respect pour leur vie privée. »

La jour­nal­iste pré­cise que les mem­bres de sa pro­fes­sion ont pour devoir « de racon­ter la vérité et à par­tir de là, d’arbitrer. On doit répon­dre, pour­suit-elle, au delà de la loi, aux ques­tions morales qui touchent aux infor­ma­tions que l’on révèle. On s’interroge tous les jours sur les lim­ites de cette zone grise et sur l’impact de nos publications. »

La CEDH,  boucli­er des journalistes 

Dans l’af­faire de Benoit Mag­imel, la presse s’est très vite emparée de détails pré­cis por­tant sur les sub­stances pré­ten­du­ment ingérées par le comé­di­en. Dans son sang, les policiers décou­vrent un cock­tail de cocaïne et d’héroïne. En une journée, son image publique est écornée. Les con­séquences néfastes d’un tel emballe­ment médi­a­tique sont dif­fi­cile­ment mesurables mais peu­vent (aux yeux de la loi) être réparées au terme d’un recours en diffama­tion. Un boucli­er lég­is­latif, garant de la pro­bité du jour­nal­iste, qui per­met de répar­er a pos­te­ri­ori les dom­mages liés au débal­lage d’une infor­ma­tion erronée.

Plus large­ment, en matière de lib­erté d’ex­pres­sion et de droit de la presse, c’est la Cour européenne des droits de l’homme qui fixe les lim­ites. L’article 10 de la Con­ven­tion européenne des droits de l’homme stip­ule que la lib­erté d’expression des médias, qual­i­fiés par la Cour de « chiens de garde » de la démoc­ra­tie, ne peut recevoir de restric­tions que dans des cas claire­ment déter­minés et stricte­ment néces­saires au respect d’autres valeurs fon­da­men­tales. Selon Maître André Bertrand, avo­cat spé­cial­iste de la presse, « un procès per­du devant le juge nation­al à forte chance d’être cassé par la CEDH dès lors que celle-ci estime que le pub­lic à un intérêt légitime à con­naître le com­porte­ment de la per­son­nal­ité lésée ». La jurispru­dence stras­bour­geoise, pour­suit-il, fait « qu’il n’y a pas d’in­for­ma­tion qui intrin­sèque­ment porterait atteinte à la vie privée ».

En droit français, la fron­tière de l’at­teinte à la vie privée reste floue. La loi se con­tente d’en­cadr­er stricte­ment l’at­teinte à l’in­tim­ité de la vie privée. Tout ce qui ressort de la vie amoureuse ou de la san­té d’une per­son­nal­ité publique ne doit pas être dévoilé, excep­tion faite de la san­té du prési­dent  de la République.

En France, la presse peo­ple pos­sède son pro­pre ray­on d’ac­tion et s’ar­roge un mono­pole d’im­mix­tion dans la vie privée. Mais par­fois, comme pour l’af­faire de la sex­tape met­tant en cause les foot­balleurs Karim Ben­ze­ma et Math­ieu Val­bue­na, la presse général­iste s’empare de scan­dales pour sor­tir ses pro­pres infor­ma­tions. Un choix de ligne édi­to­ri­ale qui ne repose que sur les épaules des rédac­teurs en chef dont les sen­si­bil­ités vari­ent en fonc­tion de leur pro­pre éthique et notion de la morale.

Jean-Guil­laume Bayard, Antoine Castagné