Éthique, Lignes rouges

Flic ou journaliste : quand les frontières se brouillent

La dernière ligne de la Charte éthique du journalisme est celle-ci : « le journaliste ne confond pas son identité avec celle du policier ou du juge ». Dans certains cas la frontière semble poreuse, les méthodes d’un journaliste en enquête ne sont-elles pas peu ou prou les mêmes que celles d’un policier en investigation ? Poser des questions, suivre une piste, recueillir des informations, protéger ses sources. Les points communs prennent parfois le pas sur les différences et brouillent les frontières.

En mars 2016, Emmanuelle Cosse s’emporte au micro du Petit Jour­nal « Vous êtes flic ? ” s’a­gace t‑elle. Une ques­tion somme toute assez clas­sique quand il s’ag­it de ren­voy­er le jour­nal­iste dans ses cordes en feignant de croire qu’il out­repasse sa fonc­tion. La nou­velle Min­istre du Loge­ment se ren­frogne quand une équipe du Petit Jour­nal de Canal + l’in­ter­roge sur le cumul des man­dats, qu’elle cri­ti­quait lorsqu’elle était chez les Verts. Dev­enue min­istre du Loge­ment, elle ne s’est pas dépar­tie de son man­dat de con­seil­lère régionale d’Ile-de-France. 

Cette scène, dif­fusée le 11 mars, fait le tour des réseaux soci­aux. La séquence soulève aus­si une ques­tion :  jusqu’où un jour­nal­iste peut-il aller pour obtenir des répons­es ? La manière d’in­sis­ter d’une par­tie de la pro­fes­sion peut amen­er les jour­nal­istes à réalis­er des inter­views qui peu­vent paraître, aux yeux de cer­tains, plus proches de l’interrogatoire polici­er que de l’entretien journalistique.

Infor­ma­tion ou intrusion ?

 « Ce qui me gêne pour Emmanuelle Cosse, ce sont les con­di­tions dans lesquelles l’interview est réal­isée, con­fie Jonathan Sorel, con­seiller de la min­istre. C’est un traite­ment incom­plet de l’information. » Où l’on cri­tique la forme pour délaiss­er le fond. Et la réponse du con­seil parvient à écarter le prob­lème du cumul de man­dats pour ques­tion­ner : le jour­nal­iste a t‑il cor­recte­ment fait son tra­vail ? Jusqu’où pou­vons-nous aller pour obtenir une réponse ? 

Par­mi les hommes et les femmes poli­tiques, tous ne parta­gent pas cet avis : « La ques­tion n’est pas gênante, elle est réal­isée dans le cadre pub­lic, estime Arnaud Stéphan, porte-parole du Front nation­al. C’est du bon boulot. » Du bon boulot pour cer­tains, de la mise en scène pour d’autres. Gageons que si l’en­tre­tien avait con­cerné un mem­bre du FN, la réponse aurait peut-être différé.

L’in­ter­ro­ga­tion est légitime aux yeux des jour­nal­istes : il est nor­mal de ques­tion­ner Emmanuelle Cosse sur ce thème, cela « fait par­tie du tra­vail du jour­nal­iste ». Mais la méth­ode divise là aus­si. Pour Julien Chabrout, qui écrit pour les pages poli­tiques du Figaro, elle est avant tout inef­fi­cace. « La dif­férence entre une inter­view et un inter­roga­toire, c’est le style. Je crois que le style Petit Jour­nal, avec ce ton inquisi­teur, fait que les élus peu­vent par­fois se bra­quer.” 

Jonathan Bouchet-Petersen, jour­nal­iste poli­tique à Libéra­tion, va plus loin : « L’objectif du Petit Jour­nal n’est pas d’obtenir une infor­ma­tion, c’est plutôt le bon moment de télévi­sion. [Le jour­nal­iste] la pousse, il la pousse, jusqu’au moment où elle craque. » César Armand est pigiste pour Le Point et la revue Charles. Cet habitué de l’in­ter­view-fleuve regrette la cul­ture de “la petite phrase” qui bal­aie les idées au prof­it de deux, trois mots clés.

C’est juste­ment ce « craquage » que rechercheraient cer­tains jour­nal­istes. Ces derniers peu­vent par­fois aller loin pour obtenir des infor­ma­tions. L’homme à l’origine du scan­dale des écoutes élyséennes de Nico­las Sarkozy, Patrick Buis­son, a été pour­suivi à la nuit tombée par un jour­nal­iste d’I‑Télé. Ce dernier est allé jusqu’à l’at­ten­dre en bas de chez lui, et Patrick Buis­son de s’indign­er « Mon­sieur, votre ton inquisi­to­r­i­al… Vous n’êtes pas un polici­er, vous n’êtes pas un juge. » 

La méth­ode sus­cite alors l’indig­na­tion d’une par­tie de la profession:

Fait plus rare, dans le cas d’une enquête, un jour­nal­iste peut être amené à dénich­er des infor­ma­tions qui seraient pré­cieuses pour la police. Infor­ma­tions qu’il n’au­rait peut-être pas obtenues s’il avait mené son enquête sous une autre cas­quette que celle de journaliste.


En 2010 déjà, l’émission Infil­trés avait créé le débat : sur France 2, une émis­sion d’enquête autour d’un réseau de pédophilie avait per­mis de procéder à 22 arresta­tions. C’est le jour­nal­iste lui-même qui a livré ses sources et guidé les policiers dans leur pro­pre inves­ti­ga­tion. « Un jour­nal­iste en exer­ci­ce n’a pas à don­ner ses sources. Il est hyp­ocrite de dire qu’il était con­traint. Quand on enquête sur des pédophiles, on ne pense pas tomber sur des frais­es des bois. Lau­rent Richard savait à quoi s’attendre », a ain­si déclaré Dominique Pradal­ié, secré­taire générale du Syn­di­cat Nation­al du Jour­nal­isme. « On ne va pas s’empêcher de dénon­cer un vio­leur de mineurs parce qu’on a sa carte de presse » s’était exclamé David Pujadas en réponse aux indig­na­tions des puristes de la charte d’éthique.

L’utilisation de caméras cachées avait égale­ment sus­cité des remous d’aigreur. La cri­tique du Canard Enchainé avait été acide : « Au nom de l’ef­fi­cac­ité, mais surtout de l’au­di­ence et de l’in­for­ma­tion-spec­ta­cle (…) Les Infil­trés, en s’abri­tant der­rière leur bonne con­science de citoyens, se retrou­vent en sit­u­a­tion de piétin­er une règle intan­gi­ble du jour­nal­isme: celle de la pro­tec­tion des sources. » 


Le prési­dent de Reporter sans fron­tières, Dominique Ger­baud avait été intraitable sur cette affaire : « L’opin­ion aura vite fait de nous coller l’u­ni­forme et nous serons pris à notre pro­pre piège. (…) C’est toute la pro­fes­sion que ces méth­odes met­tent en danger. »

BB, CS, EC & MM.