Éthique, Lignes rouges, Responsabilité personnelle

Caméra cachée, à la limite du droit à l’information

L’usage de la caméra cachée est une banal­ité pour tous les pro­grammes d’investigation. Cette pra­tique est légale et régle­men­tée, mais les dis­po­si­tions qui enca­drent son usage restent très sujettes à l’interprétation du jour­nal­iste, et éventuelle­ment du juge.

Intru­sive, par­fois jugée immorale, la caméra cachée n’est pas con­damnable en soi pour le CSA, lég­is­la­teur en la matière. Elle s’inscrit dans le pro­longe­ment du droit à l’information. Nico­las Reb­bot, avo­cat au bar­reau de Paris, le con­firme. “ Le CSA donne toutes les pré­con­i­sa­tions en matière d’usage de la caméra cachée. Son usage doit être jus­ti­fié et doit arriv­er en dernier recours.

Cette logique sem­ble partagée par les équipes de Cash Inves­ti­ga­tion. Emmanuel Gag­nier, rédac­teur en chef du pro­gramme de France 2, l’affirme: “On s’interdit en général de l’utiliser. On préfère de loin la con­fronta­tion directe, plus loyale et plus intéres­sante.” Lors d’un numéro de l’émission trai­tant des lob­bies de l’agroalimentaire, la jour­nal­iste ren­con­tre un lob­by­iste améri­cain qui n’a pas répon­du à ses deman­des d’interview, avec une caméra dite “dis­crète” et non cachée. “Sans ren­dez-vous” mais “avec des doc­u­ments sous la main”, elle se présente avec un caméra­man qui laisse délibéré­ment et à la vue de tous son appareil pho­to filmer. Sans prévenir l’interlocuteur, elle explique son pro­jet de reportage sur le lob­by­ing. Ses doc­u­ments sont en fait le fruit d’un tra­vail d’enquête précé­dent sur le lob­by du tabac, met­tant en cause les mêmes acteurs. “La caméra cachée nous sert par­fois de bloc-notes. On essaie de garder un max­i­mum de trace de notre tra­vail” explique Emmanuel Gag­nier. Dans ce cas pré­cis, nous avons choisi de garder la scène dans le doc­u­men­taire parce que l’interviewé s’énerve, preuve qu’on abor­de un sujet sen­si­ble pour lui.”

Intérêt pub­lic et dernier recours

Garan­tir l’anonymat et prévenir le pub­lic de l’usage de la caméra cachée sont les oblig­a­tions objec­tives et véri­fi­ables lors d’un lit­ige. Le CSA a en revanche émis des con­di­tions moins évi­dentes à cern­er. La pra­tique de la caméra cachée doit mon­tr­er “l’intérêt pub­lic de l’information”. Une dis­po­si­tion qui laisse une place impor­tante à l’interprétation et un flou juridique qui oblige selon le juriste Nico­las Reb­bot, à étudi­er les lit­iges au cas par cas:  “ C’est au jour­nal­iste d’apprécier la per­ti­nence de la caméra-cachée. Si une per­son­ne porte plainte, ce sont aux tri­bunaux d’en juger.  

Même chose quand on étudie la notion de “dernier recours”. Le CSA autorise la caméra cachée, “si l’information ne peut être obtenue que par ce biais”. Là aus­si, c’est le juge qui a autorité pour décider de la légal­ité de la pra­tique. Avant d’en pass­er par la jus­tice, c’est au jour­nal­iste d’évaluer la sit­u­a­tion. “Quand on s’est ren­du dans une usine de Fox­conn, un sous-trai­tant d’Apple en Chine, on ne pou­vait pas faire autrement qu’y aller en caméra cachée. A la fois pour pro­téger nos équipes, et la per­son­ne qui nous a per­mis de nous infil­tr­er” juge Emmanuel Gagnier.

Le droit à l’information plus fort que tout ?

20 à 30% des caméras cachées se ter­mi­nent en lit­ige” com­mente Nico­las Reb­bot. Porter plainte con­tre un usage légal est mon­naie courante dans ce secteur. Car deux lib­ertés fon­da­men­tales se con­fron­tent, celle du respect de la vie privée et celle du droit à l’information. “L’usage de la caméra-cachée n’empêchera jamais une per­son­ne de faire une action judi­ci­aire si elle s’estime lésée. Mais la majorité ne vont pas jusqu’à la con­damna­tion.” pour­suit le juriste. Mais Lau­rent Richard, ancien rédac­teur en chef de l’émission Les Infil­trés, sur France 2 — une émis­sion qui a fait de la caméra cachée le con­cept même du pro­gramme — a recon­nu lors du fes­ti­val du FIGRA (Fes­ti­val inter­na­tion­al du grand reportage d’actualité) en 2009, que même s’il ne s’agit pas du meilleur moyen, cela per­met de racon­ter les choses de l’in­térieur, de pos­er des ques­tions et de ten­ter d’y répon­dre.” L’émis­sion a ain­si pu met­tre en lumière cer­tains dys­fonc­tion­nements, comme la mal­trai­tance en mai­son de retraite, un scan­dale dont s’est immé­di­ate­ment emparé le min­istère.

Si Emmanuel Gag­nier avoue ne pas être par­ti­san de l’usage sys­té­ma­tique de la caméra cachée, il est con­va­in­cu que, dans cer­tains cas, la caméra cachée sert l’intérêt pub­lic. La caméra cachée per­met de démon­ter un sys­tème, de mon­tr­er des sit­u­a­tions de mal­trai­tance. Vous pou­vez vio­l­er le secret des affaires s’il y a un intérêt pub­lic à le faire.” affirme-t-il.

Cette con­fronta­tion des lib­ertés est très française et irrite les juristes européens. La Cour européenne des droits de l’homme a de nom­breuses fois rap­pelé à l’ordre la France sur cette ques­tion. L’article n°10 de la con­ven­tion européenne des droits de l’Homme rap­pelle cette pri­mauté du droit à l’information en “cas d’intérêt général”.

La légal­ité ne jus­ti­fie pas tout. L’éthique doit égale­ment “faire office de loi” pour un jour­nal­iste estime Nico­las Reb­bot. “Même si c’est légal, le jour­nal­iste ne doit pas pass­er out­re la déon­tolo­gie” pour­suit-il. Cette déon­tolo­gie est là aus­si sujette à inter­pré­ta­tion entre ce qui relève du droit à l’information et ce qui n’en relève pas. À chaque jour­nal­iste de plac­er son curseur.

Hélène Dauschy, Brice Ger­main et Louis Jeudi