Débat, Éthique, Indépendance

Pourquoi la régulation « à l’anglaise » de la presse n’est pas près de traverser la Manche

La Suisse, la Bel­gique et main­tenant le Roy­aume-Uni. Au total, 21 pays européens ont désor­mais franchi le pas de l’autorégulation de la presse.

C’est un pas décisif aux allures de « Rubi­con », met en garde David Cameron à la Cham­bre des Com­munes bri­tan­nique, au mois de novem­bre 2012. Pour la pre­mière fois, le gou­verne­ment bri­tan­nique s’apprête à réguler le qua­trième pou­voir par la loi.

Le Roy­aume-Uni est à l’époque con­fron­té au plus inquié­tant scan­dale médi­a­tique de son his­toire.  En 2011, la presse révèle que des écoutes télé­phoniques de grande ampleur ont été pra­tiquées par les tabloïds News Of the World et The Sun. Le pays décou­vre que des per­son­nal­ités poli­tiques, cul­turelles et de sim­ples anonymes ont vu   leurs mes­sageries vocales piratées illé­gale­ment par le groupe de presse. Une inves­ti­ga­tion publique pré­conise la créa­tion d’un nou­veau régu­la­teur des médias, aux pou­voirs ren­for­cés. Dans le tour­bil­lon du scan­dale, l’opinion publique et les médias eux-mêmes sont acquis à la cause. 

Ain­si nait l’IPSO – Inde­pen­dent Press Stan­dards Organ­i­sa­tion – le 8 sep­tem­bre 2014. La nou­velle insti­tu­tion, pro­mue par la qua­si-total­ité des médias bri­tan­niques, est totale­ment indépen­dante de la pro­fes­sion dans sa com­po­si­tion. Présidé par l’ancien juge Alan Moses, l’IPSO  veut être  le défenseur « des valeurs les plus exigeantes en matière de jour­nal­isme ». L’organe d’autorégulation dis­pose de pou­voirs coerci­tifs. En cas de lit­ige, il peut con­train­dre les jour­naux bri­tan­niques à pub­li­er des cor­rec­tifs dans leurs colonnes et en dicter la forme.  Seuls The Guardian, The Finan­cial Times, et The Inde­pen­dent, les trois titres qui ont refusé d’adhérer à l’IPSO, peu­vent aujourd’hui y déroger. 

En France, « la presse n’en veut pas »

En France, point d’IPSO à l’horizon. Le débat sur l’autorégulation de la presse est pour­tant un vieux ser­pent de mer. Au moment de la créa­tion du SNJ – le Syn­di­cat Nation­al des Jour­nal­istes –  en 1918, le syn­di­cat créé en interne une com­mis­sion de la déon­tolo­gie. Pen­dant la Sec­onde guerre mon­di­ale, le régime de Vichy et ses vel­léités autori­taires mar­quent le pro­jet de son empreinte. « Vichy a voulu créer un ‘ordre des jour­nal­istes’ », explique Jean-Marie Charon, soci­o­logue au CNRS et spé­cial­iste du jour­nal­isme et de la déon­tolo­gie de l’information. « Aujourd’hui encore, c’est un élé­ment qui per­turbe sans cesse la réflex­ion sur l’autorégulation. » Pen­dant longtemps, la crainte d’une régu­la­tion en forme « d’organe de con­trôle » bloque les quelques ini­tia­tives lancées. En 1946, la ten­ta­tive de la Fédéra­tion Nationale du Jour­nal­isme de créer une « Cour d’honneur de la Presse » n’est  que la pre­mière d’une longue série à avorter.

Ces dernières années, les craintes déon­tologiques liées à la nais­sance de nou­veaux médias ont fait émerg­er d’autres ini­tia­tives. C’est le cas de l’ODI – l’Observatoire de la Déon­tolo­gie de l’Information – créé en 2012 avec le sou­tien de l’Association de Pré­fig­u­ra­tion d’un Con­seil de Presse (l’APCP, née en 2006). Mais de l’aveu même de ses fon­da­teurs, ces ini­tia­tives isolées sont pour l’instant con­damnées à demeur­er en retrait du sys­tème médi­a­tique français : « Il n’y a pas de con­sen­sus qui per­me­tte d’envisager une recon­nais­sance dans les prochaines années, » con­cède volon­tiers Jean-Luc Mar­tin-Lagardette, secré­taire général de l’APCP. « Le vrai prob­lème c’est que la presse n’en veut pas. Les dirigeants n’aiment pas trop la cri­tique, les pro­prié­taires des médias n’y ont pas intérêt, et les jour­nal­istes ont peur d’un organe de con­trôle ».

Une «  instance morale », mais pas de régu­la­tion par le haut

La charte déon­tologique des jour­nal­istes elle-même barre la route à la créa­tion d’un organe sim­i­laire à l’IPSO bri­tan­nique. Son alinéa 3 stip­ule qu’un jour­nal­iste « ne recon­naît que la juri­dic­tion de ses pairs, sou­veraine en matière d’honneur pro­fes­sion­nel ». C’est cette phrase qui con­duit les par­ti­sans français d’une instance d’autorégulation à priv­ilégi­er une com­po­si­tion « tri­par­tite » de cet organ­isme : jour­nal­istes – édi­teurs – lecteurs. « La déon­tolo­gie de l’information doit être régulée. Mais il n’est surtout pas ques­tion que ce soit l’État qui régule », tem­po­rise Patrick Eveno, prési­dent de l’ODI.

L’idée d’un organe régu­la­teur, qui sanc­tionne et ordonne, fait peur en France. Au point que beau­coup font de l’absence de pou­voir de coerci­tion la con­di­tion de l’autorégulation. « On est à une époque où il faut recréer de la con­fi­ance entre les lecteurs et les médias », estime Jean-Christophe Boulanger, prési­dent du SPIIL, le Syn­di­cat de la presse indépen­dante d’information en ligne, pour qui le terme de « régu­la­tion » n’est pas le bon. « Il faut une référence morale, et pas une instance juridique et coerci­tive. »

L’indépendance finan­cière, étape indispensable

Le mod­èle anglo-sax­on rend scep­tique au sein des rédac­tions français­es. L’au­torégu­la­tion est vue comme une solu­tion de façade à un prob­lème plus pro­fond. « C’est surtout du mar­ket­ing pour faire face au cli­mat de défi­ance générale. », estime Jean-François Jul­liard, jour­nal­iste au Canard Enchaîné. « Les entre­pris­es les moins vertueuses sont celles qui sont dotées des meilleures chartes d’éthique ! ».

La dépen­dance des médias à de grands groupes indus­triels et à la pub­lic­ité pose de véri­ta­bles prob­lèmes déon­tologiques. « Aujourd’hui il est facile de faire pres­sion sur un jour­nal parce qu’il est obligé de faire la manche auprès des annon­ceurs et des indus­triels, con­tin­ue Jul­liard. L’éthique et l’indépendance passeront d’abord par une réflex­ion sur un assainisse­ment financier de la presse. »  La plu­part des quo­ti­di­ens français , notam­ment Le Monde, Libéra­tion et le Figaro, ont été  soumis à  des pres­sions  de la part de leurs annon­ceurs  ou de leurs pro­pres action­naires et pro­prié­taires. Après les révéla­tions du Monde  et d’autres médias  sur  le sys­tème de fraude inter­na­tionale et de blanchi­ment d’ar­gent mis en place par la banque HSBC, la banque avait tout sim­ple­ment sus­pendu ses cam­pagnes pub­lic­i­taires dans le quo­ti­di­en.

Au Roy­aume ‑Uni, le même prob­lème con­tin­ue de se pos­er. La créa­tion de l’IP­SO en 2014 n’y a rien changé. En févri­er 2015, le jour­nal The Tele­graph accu­sait son con­cur­rent The Guardian d’avoir changé le titre d’un de ses arti­cles sur l’I­rak pour ne pas offenser Apple.   La réponse est révéla­trice : «Apple, comme d’autres annon­ceurs, pose par­fois cer­taines con­di­tions sur les types de con­tenus autour desquels leurs pub­lic­ités appa­rais­sent. » Con­seil de presse ou non, la déon­tolo­gie a encore du chemin à faire.

Mégane Fleury et Asia Balluffier

Edité par Paméla Rougerie