Éthique, Sources

Les médias et l’AFP : une confiance aveugle ?

L’A­gence France-Presse four­nit aux organes de presse un flux colos­sal d’in­for­ma­tions chaque jour. Eux s’en ser­vent abon­dam­ment… au risque de s’ex­pos­er aux erreurs, et de per­dre ce qui fait l’essence du journalisme.

C’est le pire cauchemar du jour­nal­iste : dévoil­er une infor­ma­tion cru­ciale, puis être démen­ti avec fra­cas, presque instan­ta­né­ment. Imag­inez, en plus, que l’info erronée soit reprise par à peu près tous les médias du pays dans les min­utes qui suiv­ent sa divulgation…

Ce mau­vais rêve est devenu réal­ité à l’AFP, le matin du 28 févri­er 2015, lorsque l’agence de presse annonce la mort de Mar­tin Bouygues, PDG du groupe du même nom. Ce qui n’était qu’une rumeur apposée du sceau de l’AFP, plusieurs médias la pren­nent pour argent comp­tant et la dif­fusent large­ment. Avant que la direc­trice de l’information de TF1 ne démente la mort de son grand patron : l’interessé lui a con­fir­mé en per­son­ne au télé­phone qu’il était bien vivant…

Ce gros couac a causé des remous à l’AFP : démis­sions de deux respon­s­ables de la région France, grosse colère du syn­di­cat de jour­nal­istes SNJ-CGT, et recadrage mus­clé du PDG, Emmanuel Hoog : « Une sec­onde erreur d’un ordre com­pa­ra­ble serait fatale », a‑t-il prévenu devant ses équipes. 

L’AFP, seule responsable ?

Mais l’AFP endosse-t-elle seule la respon­s­abil­ité de cette erreur ? Que dire des médias, qui ont annon­cé la mort de Mar­tin Bouygues  sans véri­fi­er l’information ? Au sein de l’agence de presse, on refuse de leur rejeter la faute. « C’est une grosse erreur de l’AFP, juge Stéphane Arnaud, respon­s­able pho­to au pôle Europe de l’agence. Les médias sont des clients, ils atten­dent de l’agence qu’elle four­nisse des infor­ma­tions véri­fiées, et authen­tifiées. L’AFP ne peut se per­me­t­tre d’entraîner ses clients dans l’erreur. »

La note interne qui a cir­culé dans l’agence après « l’accident » Bouygues pointe égale­ment la respon­s­abil­ité de l’AFP, à plusieurs niveaux. Si cer­tains jour­nal­istes ont réa­gi à des rumeurs, ou furent vic­times de quipro­qu­os avec des sources trop éloignées du dossier, c’est le manque de véri­fi­ca­tion qui est le plus cri­tiqué par le rap­port : « la rédac­tion en chef cen­trale » et « le rédac­teur en chef France n’ont pas été asso­ciés à la déci­sion de dif­fuser l’information, pas plus que la direc­tion de l’information ».

Il n’est donc pas ques­tion de dédouan­er l’AFP de sa respon­s­abil­ité. Mais tout autant impos­si­ble d’être indif­férent face à la déférence avec laque­lle les médias utilisent le fameux fil de l’a­gence de presse. 

Si les sites d'information ont rectifié leur erreur, un coup d'oeil vers le lien de l'article révèle que des fausses infos ont été relayées...
Si les sites d’in­for­ma­tion ont rec­ti­fié leur erreur, un coup d’oeil vers le lien de l’ar­ti­cle révèle que des fauss­es infos ont été relayées…

Eric Lagneau, chef adjoint du desk sport de l’AFP, juge que l’af­faire Bouygues a été “révéla­trice de l’im­por­tance de l’AFP au coeur du sys­tème. Quelque part, le scan­dale a été la preuve de sa force.” Si les médias dépen­dent autant de l’a­gence, c’est parce qu’ils n’ont pas les moyens d’ef­fectuer son tra­vail. Lagneau explique qu’il faut “étudi­er l’é­conomie des médias pour com­pren­dre leur dépen­dance aux agences”. Reste que le flux inin­ter­rompu de dépêch­es sem­ble par­fois être l’al­pha et l’omé­ga de la pro­duc­tion jour­nal­is­tique, tant cer­tains organes de presse se bor­nent à relay­er (en les refor­mu­lant) les télé­grammes infor­ma­tiques de la maison-mère.

"Avec AFP", la mention qui indique que l'article publié est un travail de bâtonnage.
“Avec AFP”, la men­tion qui indique que l’ar­ti­cle pub­lié est un tra­vail de bâtonnage.

C’est par­ti­c­ulière­ment le cas des médias en con­tinu. Qu’ils soient des chaînes de télévi­sion (BFM TV, I‑Télé) ou des « lives » de sites d’in­for­ma­tions de référence (Le Monde, Le Figaro), ces acteurs ont l’oblig­a­tion de fournir de l’in­fo non-stop à leur audi­ence. Comme le souligne Stéphane Arnaud de l’AFP, il faut « d’énormes moyens » pour col­lecter de l’in­for­ma­tion. « Fournir de l’in­fo brute est la rai­son d’être des agences de presse, avance le jour­nal­iste. C’est aux médias d’ap­pro­fondir, d’en­quêter, sur les sujets de leur choix ».

Ban­deau et bâtonnage

Un tel tra­vail implique des choix édi­to­ri­aux. En la matière, chaque média sem­ble définir sa pro­pre poli­tique. Eric Lagneau cite la BBC, qui « ne donne une infor­ma­tion impor­tante que si deux des trois grandes agences (AFP, Reuters, AP) la relaient ». Cette méth­ode ne pré­mu­nit pas con­tre les erreurs : dans le cas de Mar­tin Bouygues, Reuters avait con­fir­mé la fausse nou­velle par dépêche, en citant France Info… qui citait l’AFP. Pour­tant, le con­trat de con­fi­ance entre les médias implique que les infor­ma­tions soient sys­té­ma­tique­ment véri­fiés. « Il est assez logique que les médias ne véri­fient pas tout der­rière nous », avoue Lagneau.

martin bouygues décès

Cette logique est appliquée sans états d’âme par les chaînes d’in­fo en con­tinu, et leur fameux « ban­deau » : situé en bas de l’écran, il capte l’oeil du téléspec­ta­teur… tout en ne con­sti­tu­ant qu’un exer­ci­ce de « bâton­nage » : dans le jar­gon jour­nal­is­tique, cela désigne le fait de refor­muler les ter­mes d’une dépêche AFP. Preuve de l’ex­i­gence lim­itée de la tâche, i‑Télé con­fie exclu­sive­ment le ban­deau à des sta­giaires, for­més par… d’autres sta­giaires, passés avant eux. « La plus grande par­tie de notre tâche était de guet­ter ce qui sor­tait à l’AFP et relay­er toutes leurs alertes », explique Quentin Lorent Bas, sta­giaire au bandeau.

martin bouygues mort

Diane Cac­cia­rel­la, autre pré­posée au ban­deau pen­dant 3 mois, décrit un tra­vail très large­ment basé sur celui de l’a­gence de presse française. Par­fois, les jour­nal­istes d’i-Télé « vien­nent voir ceux qui s’oc­cu­pent du ban­deau pour faire pass­er une info exclu­sive ». Un événe­ment qui arrive moins d’une fois par jour. La qua­si-total­ité des nou­velles inscrites sur le pan­neau lumineux est donc en réal­ité col­lec­tée par l’AFP.

D’après Diane, les infor­ma­tions de l’a­gence ne sont pas con­sid­érées comme des vérités absolues : « Il faut deman­der au rédac­teur en chef de valid­er les dépêch­es qu’on fait pass­er sur le ban­deau. On regarde aus­si sur les autres sites d’ac­tu­al­ité pour con­firmer la vérac­ité de l’in­fo ». Il est égale­ment arrivé plusieurs fois aux sta­giaires de pass­er des coups de fil pour véri­fi­er les faits relatés par l’AFP. Eric Lagneau tem­père :  « On ne peut pas réduire le tra­vail des chaînes d’in­fo à la reprise brute des dépêch­es. Il y a de la mise en forme, de la hiérar­chi­sa­tion, etc. » 

Pour ce qui est de la véri­fi­ca­tion, par con­tre, on est loin du compte. Aucune con­signe de sa hiérar­chie : à en croire Diane, c’est plus par moti­va­tion et con­science pro­fes­sion­nelle que ce tra­vail est effec­tué. « Beau­coup cherchent à recouper les sources, d’autres esti­ment que le tra­vail est ennuyeux et ne font pas cet effort, estime-t-elle. C’est une ques­tion d’im­pli­ca­tion, qui pousse à ne pas recopi­er bête­ment le fil AFP. » Et l’af­faire Mar­tin Bouygues n’a pas boulever­sé les habi­tudes. Quentin le con­firme : « Durant mon stage, une seule dépêche a fait l’ob­jet d’un débat : elle évo­quait les con­clu­sions de l’en­quête sur le crash du MH17 et com­por­tait trop de con­di­tion­nel ». Pour le reste, il a accordé une con­fi­ance aveu­gle à l’AFP. « Sou­vent, on ne nous demandait pas de recouper les infos, on les met­tait telles quelles. Ce qui me gênait un peu », souf­fle-t-il.

Un con­stat pour le moins inquié­tant pour la pro­fes­sion. Il faut espér­er que le recoupage des sources et la véri­fi­ca­tion des infor­ma­tions restent les réflex­es de tout jour­nal­iste. Et pas unique­ment ceux de jeunes sta­giaires consciencieux.

Hadrien Math­oux et Bar­tolomé Simon.

Edité par Luc Magoutier.