Éthique, Responsabilité personnelle, Sources, Vitesse

 L’Agence France Presse et le suivisme des journalistes

L’affaire Mar­tin Bouygues l’a révélé : l’Agence France Presse (AFP) est elle aus­si fail­li­ble. Les médias ont tou­jours fait con­fi­ance à cette source, une référence pour les métiers de l’information. Mais ils ont aujourd’hui trop ten­dance à se repos­er sur elle.

Vers 14h30, le same­di 28 févri­er, le présen­ta­teur Antoine Gen­ton arrive à iTélé. La rédac­tion est en ébul­li­tion. Une dépêche vient de tomber : “URGENT : Mar­tin Bouygues est mort (maire)”. Immé­di­ate­ment, la chaîne intè­gre l’annonce à son ban­deau défi­lant, et la men­tionne à l’antenne. L’information est reprise un peu partout. Une demi-heure plus tard, TF1 – qui appar­tient au groupe Bouygues – dément. “On a pris un coup sur les doigts, on s’est remis en ques­tion. Il n’y avait qu’une seule source. On aurait dû véri­fi­er d’abord. Mais on fait telle­ment con­fi­ance à l’AFP…” racon­te Antoine Genton.

J’ai tou­jours un œil sur le fil

Quand la dépêche tombe, c’est notre feu vert”, résume Emma Gues­sel, assis­tante présen­ta­teur chez iTélé. Chargée de col­lecter, véri­fi­er, et livr­er une infor­ma­tion neu­tre et fiable sur l’actualité du monde entier, l’AFP est l’interlocutrice priv­ilégiée des médias. “J’ai tou­jours un œil sur le fil. Les jour­nal­istes de l’agence sont plus nom­breux que dans n’importe quel média. Ils ont un accrédité per­ma­nent à l’Elysée, un à Matignon, et ils cou­vrent tous les débats par­lemen­taires 24h/24″, détaille Frédéric Métézeau, chef du ser­vice poli­tique de France Inter.

En général, on con­sid­ère qu’une infor­ma­tion est sûre quand on l’a fait con­firmer par trois sources”, racon­te Taimaz Szirniks, jour­nal­iste médias à l’AFP. Mais en févri­er 2015, l’annonce de la mort de Mar­tin Bouygues passe au tra­vers des éch­e­lons de véri­fi­ca­tion, un fait rare. “Der­rière une dépêche il y a un jour­nal­iste, et l’erreur est humaine”, con­clut Frédéric Métézeau.

Et même quand les dépêch­es sont fiables, elles ne sont pas tou­jours com­plètes. “Ce sont sou­vent des détails qui man­quent, mais je n’hésite pas à véri­fi­er quand c’est pos­si­ble depuis mon poste de tra­vail”, pré­cise Antoine Genton.

Les jour­nal­istes se reposent-ils trop sur l’AFP ?

Pris dans l’urgence, cer­tains médias se con­tentent de cette source d’informations. Lucie, jour­nal­iste web chez iTélé, explique que le site doit “pub­li­er énor­mé­ment d’articles, en flux con­tinu”. Quitte à repren­dre les dépêch­es de l’AFP telles quelles. “On essaie d’appeler quelques con­tacts pour les com­pléter, mais on n’a pas tou­jours le temps”. Pas de tra­vail de véri­fi­ca­tion des sources, élé­ment clé du jour­nal­isme. “Un média ne peut pas se con­tenter de relay­er les infor­ma­tions d’un autre média”, se désole Antoine Genton.

Pour nos pro­fesseurs, le vrai dan­ger c’est l’uniformisation de l’information”, explique Mathilde Goupil, étu­di­ante en école de jour­nal­isme à l’ESJ Lille. Les jour­nal­istes ne repren­nent pas seule­ment les sources et cita­tions de l’AFP : ils suiv­ent les ten­dances que l’agence fixe. “Cer­tains sujets con­nus des jour­nal­istes ne sont mis à l’agenda des médias qu’avec, ou après, la pub­li­ca­tion du même sujet par l’AFP”, décou­vre la future journaliste.

Cette dérive est due à la dig­i­tal­i­sa­tion des médias, analyse Taimaz Szirniks : “Dans les années 2000, les pre­miers rédac­teurs web ont subi beau­coup de pres­sion sur la quan­tité de papiers à pro­duire. C’est là que la reprise de dépêch­es pure et sim­ple a vrai­ment pris son essor.

Nou­veaux fils d’information : les réseaux sociaux

Il est tou­jours indis­pens­able de pou­voir compter sur l’AFP, mais sa part dimin­ue à cause des réseaux soci­aux”, nuance Antoine Gen­ton. “Twit­ter aus­si est un fil ! Il est très brouil­lon, mais incroy­able­ment riche.

Même con­stat pour Frédéric Métézeau : “Ils font con­cur­rence à l’AFP. Elle n’est pas dev­enue inutile, elle a juste per­du son mono­pole”. Pen­dant les atten­tats ou les élec­tions régionales, le jour­nal­iste poli­tique se sou­vient avoir à peine regardé le fil AFP.

Face­book, Snapchat et con­sorts foi­son­nent d’histoires orig­i­nales et inédites. Des infor­ma­tions par­fois fiables, sou­vent dou­teuses : un véri­ta­ble défi de véri­fi­ca­tion des sources. Les réseaux soci­aux ont de quoi bous­culer le con­fort des jour­nal­istes. Une chance de sor­tir de leur suiv­isme… encore à saisir.

Lucile Aimard et Char­lotte Viguié

Edité par Paméla Rougerie