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Indépendance des journalistes : les magnats n’auront pas la plume

Une loi votée au début du mois d’oc­to­bre oblige chaque rédac­tion à rédi­ger une charte éthique et à l’adopter avant juil­let 2017. Elle est des­tinée à préserv­er l’indépen­dance de l’in­for­ma­tion face à la ten­ta­tion inter­ven­tion­niste de cer­tains actionnaires.

Le député social­iste prési­dent de la com­mis­sion des affaires cul­turelles à l’Assem­blée nationale, Patrick Bloche, a présen­té un texte de loi en févri­er, visant à « ren­forcer la lib­erté, l’indépendance et le plu­ral­isme des médias ». Cette loi a été votée début octo­bre, après sept mois de débats.

Le texte prévoit l’inscription dans la loi de 1881 sur la lib­erté de la presse d’une mesure per­me­t­tant à un jour­nal­iste de refuser de pro­duire un con­tenu s’il l’es­time « con­traire à son intime con­vic­tion pro­fes­sion­nelle ». Une charte éthique devra oblig­a­toire­ment être élaborée, signée et mise en place dans chaque rédac­tion avant le 1er juil­let 2017. La charte fix­era les principes déon­tologiques de la rédac­tion et les rela­tions entre l’ac­tion­naire et les jour­nal­istes. Cette loi est qual­i­fiée d’ ”anti-Bol­loré” par cer­tains députés, en référence à Vin­cent Bol­loré, prési­dent du con­seil de sur­veil­lance de Viven­di et prin­ci­pal action­naire du groupe Canal +, qui com­prend la chaîne d’in­for­ma­tion en con­tinu iTélé. En l’espace d’un an et demi, le mag­nat de l’in­dus­trie est devenu le sym­bole oppresseur d’une pro­fes­sion de plus en plus muselée et tombée entre les mains d’une poignée de rich­es industriels.

Quelques exemples de la concentration des médias en France entre les mains d'hommes d'affaires.
Quelques exem­ples de la con­cen­tra­tion des médias en France entre les mains d’hommes d’affaires.

La loi « Ren­forcer la lib­erté, l’indépendance et le plu­ral­isme des médias » a été présen­tée après la cen­sure d’un numéro de Spé­cial Inves­ti­ga­tion, émis­sion dif­fusée sur Canal +. Jean-Bap­tiste Rivoire, rédac­teur en chef du pro­gramme, a révélé l’an­née dernière que le mag­nat de l’in­dus­trie, Vin­cent Bol­loré, avait inter­dit la dif­fu­sion d’une enquête sur le Crédit Mutuel, le groupe Viven­di ayant de nom­breux intérêts avec cette banque. L’en­quête avait finale­ment été dif­fusée sur France 3. Depuis, les rela­tions entre la rédac­tion et la direc­tion ne se sont pas améliorées. Le lun­di 17 octo­bre au matin, les jour­nal­istes de la chaîne d’in­for­ma­tions iTélé — qui devien­dra bien­tôt CNews — ont entamé une grève pour pro­test­er con­tre l’arrivée de l’an­i­ma­teur Jean-Marc Moran­di­niMais la direc­tion, sous l’in­flu­ence de Vin­cent Bol­loré, n’a pas écouté leurs reven­di­ca­tions. Ce lun­di, Jean-Marc Moran­di­ni inau­gu­rait sa nou­velle émis­sion, pen­dant que des salariés de la chaîne man­i­fes­taient devant le bâtiment.

La charte éthique comme garde-fou

Pour pro­téger l’indépen­dance de sa rédac­tion, Olivi­er Ravanel­lo, jour­nal­iste et ex-prési­dent de la Société des jour­nal­istes (SDJ) chez iTélé, avait pris l’ini­tia­tive en mars dernier, bien avant le vote de la loi par l’Assem­blée nationale, de rédi­ger une charte éthique. Approu­vée à 99% par la rédac­tion, elle a ensuite été soumise à la direc­tion, qui ne l’a jamais rat­i­fiée. « Ecrire une charte d’indépendance ne fonc­tionne que si la rédac­tion est forte mais ce n’est pas tou­jours le cas », assure Olivi­er Ravanel­lo. Il regrette que la charte soit unique­ment interne à chaque rédac­tion et ne soit pas à l’échelle nationale, même s’il se félicite de l’a­vancée que con­stitue cette loi. D’autres médias ont, quant à eux, réus­si à met­tre en place une charte éthique.  C’est le cas du groupe Le Monde, détenu par le tri­umvi­rat Pier­ré Bergé, Xavier Niel, et Matthieu Pigasse. Au Figaro, dont l’ac­tion­naire majori­taire est Serge Das­sault, séna­teur de l’Es­sonne et PDG du groupe spé­cial­isé dans l’aéro­nau­tique Das­sault, la société des jour­nal­istes est en train de planch­er sur une charte. Peu de référence à l’in­dus­triel dans ce texte, les jour­nal­istes doivent seule­ment pré­cis­er que Serge Das­sault est pro­prié­taire du jour­nal à chaque fois qu’il est cité dans un article. 

Réc­on­cili­er jour­nal­istes et actionnaires

Instau­r­er une charte éthique dans chaque rédac­tion peut lim­iter l’in­ter­ven­tion­nisme. Mais, avant tout, c’est le regard des action­naires sur les médias et la façon de les admin­istr­er qui doit chang­er. « Aux Etats-Unis, tous les pro­prié­taires de grands médias se van­tent de l’indépendance de leurs jour­nal­istes, assure Olivi­er Ravanel­lo. C’est un argu­ment mar­ket­ing pour eux. En France, il faut que ça le devi­enne! ». Cer­tains médias l’ont bien com­pris. Dans le quo­ti­di­en Le Monde, les jour­nal­istes assurent être totale­ment indépen­dants. « Je n’ai aucun prob­lème dans la con­duite de mes enquêtes », affirme Raphaëlle Bac­qué, grand reporter dans le jour­nal du soir.

Dans tous les cas, la san­té économique de la presse en France ne per­met pas de guerre entre les deux. Jour­nal­istes et action­naires doivent alors marcher dans la même direc­tion. « Les médias aujourd’hui ne peu­vent plus fonc­tion­ner sans de grands groupes der­rière eux, ils ont besoin de finance­ments », con­cède Olivi­er Ravanel­lo. Il s’agira, avant tout, de rétablir l’équilibre. Et le dialogue.

Auteurs : Johan­na Hébert, Diane Cac­cia­rel­la et Guil­laume Farriol.