Éthique, Fonctions

En journalisme, la double casquette se porte bien

De nombreux journalistes cumulent leur profession avec d’autres métiers. Une multiplication des casquettes qui n’est pas sans poser quelques problèmes éthiques.

 

Il est l’une des voix les plus emblé­ma­tiques du jour­nal­isme sportif à la radio. Tan­tôt présen­té comme jour­nal­iste, biographe ou même  – plus rarement – comme musi­cien, Philippe Auclair est un « cumu­la­rd ». Un jour­nal­iste aux mul­ti­ples cas­quettes : « Je ne fais que des métiers voca­tions. Dans les pays anglo-sax­ons, ça n’est pas un obsta­cle ». En France, en théorie, ça ne l’est pas non plus. La carte de presse peut être délivrée à toute per­son­ne qui tire au min­i­mum 50 % de ses revenus du jour­nal­isme. Dans les faits, occu­per d’autres pro­fes­sions en par­al­lèle ne pose pas de soucis d’éthique. À de rares excep­tions près.

“Le méti­er de jour­nal­iste se nour­rit de ces autres cen­tres d’interêt”

À l’image de Philippe Auclair, on ne compte plus ces « cumu­la­rds » présen­tés avec une dou­ble éti­quette, sur les plateaux de télé ou sur les ondes radios. Jour­nal­iste n’est qu’une des facettes de leur vie pro­fes­sion­nelle. Par­mi leurs plus illus­tres représen­tants,  Franz-Olivi­er Gies­bert ou Eric Fot­tori­no. Tous deux sont romanciers. FOG pousse le vice encore plus loin : il par­ticipe à des jurys de prix lit­téraires. Rien ne l’empêche d’a­van­tager des auteurs édités par la même mai­son que lui. Seul moyen de s’en pré­mu­nir : être trans­par­ent sur les éventuels con­flits d’intérêt.

Les caus­es du cumul de cas­quettes peu­vent être très prag­ma­tique. Dominique Bona, écrivain lau­réate du prix Renau­dot en 1998 et cri­tique lit­téraire pour le Figaro de 1985 à 2004, explique : « Quand on est écrivain, il faut un autre méti­er pour tenir finan­cière­ment. On n’est pas tous Marc Lévy ».
Pour la femme de let­tres, il n’y a « aucun prob­lème » à men­er de front un poste de jour­nal­iste et un autre méti­er.  A con­di­tion de plac­er soi-même la lim­ite : « L’éthique doit être placé au cœur de l’individu », affirme-t-elle. Exercer une autre pro­fes­sion n’influe en rien sur la qual­ité jour­nal­is­tique ; seule compte la capac­ité à faire la part des choses.

C’est égale­ment ce que met en avant le Syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes (SNJ), à tra­vers la voix de sa secré­taire générale, Dominique Pradal­ié. Pour elle, l’opinion n’est pas dupe. Elle pour­suit et met en garde : « Ce débat sur le cumul des pro­fes­sions s’est forte­ment posé au moment où des jour­nal­istes ont voulu faire des ménages. Ils se défendaient en pré­ten­dant être suff­isam­ment sta­bles men­tale­ment. Ceux à quoi on leur rétorquait qu’ils pou­vaient avoir une influ­ence néfaste sur d’autres jour­nal­istes avec une struc­ture men­tale moins forte. Vis à vis de l’opinion, c’est ter­ri­ble. Un jour­nal­iste se doit d’être irréprochable et insoupçonnable ».

Le prob­lème des jour­nal­istes cumu­la­rds n’est pas de cumuler en soit, mais d’ex­ercer en par­al­lèle des métiers incom­pat­i­bles avec le jour­nal­isme. La com­mu­ni­ca­tion en pre­mier lieu, sig­nale Jean-Marie Charon, soci­o­logue, ingénieur d’études au CNRS et mem­bre du Cen­tre d’études des mou­ve­ments soci­aux. Il a signé le rap­port remis à Fleur Pel­lerin sur l’état des médias en France en 2015. Johan Duriez-Mise tra­vaille aujour­d’hui dans une agence de rela­tions presse. Après avoir été chef d’édi­tion numérique à BFM TV, il a décidé de se réori­en­ter l’an­née dernière. Il con­state l’im­pos­si­ble con­cil­i­a­tion de ces deux domaines. “D’un côté, on se doit d’être impar­tial (jour­nal­isme), de l’autre on se doit d’être par­tial (client dans la com­mu­ni­ca­tion) Je ne me vois pas met­tre en avant une mar­que Hi-tech et don­ner mon avis objec­tive­ment sur un con­cur­rent dans le même temps”.

“Il n’y a pas d’organe qui véri­fie qu’un jour­nal­iste est un bon ou un mau­vais jour­nal­iste »

Le chercheur Jean-Marie Charon regrette l’ab­sence d’or­gane de con­trôle à même de valid­er la per­ti­nence d’un jour­nal­iste : « De toutes les manières, il n’y a pas d’organe qui véri­fie qu’un jour­nal­iste est un bon ou un mau­vais jour­nal­iste ». Cette absence per­met à des jour­nal­istes de jouer de leur statut pour amélior­er leur “autre casquette”.

Après avoir fondé Reporters Sans Fron­tières (RSF) en 1985 et l’avoir dirigé jusqu’en 2008, M. Ménard s’est décou­vert des vel­léités poli­tiques. En 2011, il mul­ti­plie les inter­ven­tions sur RTL et iTélé en tant que chroniqueur poli­tique. Une pre­mière étape essen­tielle dans son bas­cule­ment de car­rière. Plus tout à fait jour­nal­iste ni tout à fait politi­cien, M.Ménard a pu con­stru­ire son per­son­nage futur, en tirant prof­it de son méti­er de journaliste.

Cha­cun doit fix­er sa lim­ite au cumul. Une sem­ble essen­tielle et générale­ment admise.Elle tient à la porosité entre les dif­férentes fonc­tions : le jour­nal­isme ne peut être biaisé par l’autre activ­ité. Le jour­nal­iste l’est pour les lecteurs, et tou­jours au ser­vice de l’in­for­ma­tion. La charte de Munich le pré­ci­sait en préam­bule en 1971 : “La respon­s­abil­ité des jour­nal­istes vis-à-vis du pub­lic prime toute respon­s­abil­ité […] La mis­sion d’information com­porte néces­saire­ment des lim­ites que les jour­nal­istes eux-mêmes s’imposent spon­tané­ment.

Par Sébastien Bossi Cro­ci et Hugo Nazarenko
Édité par Sab­ri­na Bennoui’