Argent, Lignes rouges, Sources

Encadré — Payer une information, l’alléchante impasse du journaliste

Aux moyens déloy­aux, la charte des jour­nal­istes ajoute à la liste des inter­dic­tions les « moyens vénaux ». L’argent occupe de fait une place trou­ble dans le proces­sus d’accès à l’information. Un verre payé à une source, un geste financier à l’égard d’un témoin atteint par la pau­vreté… Il n’est pas tou­jours aisé de dis­tinguer ce qui a trait aux rela­tions humaines et ce qui relève de la trans­gres­sion des règles de base du journalisme.

En novem­bre 2013, Libéra­tion avait défrayé la chronique en payant pour inter­view­er Leonar­da Dibrani, la lycéenne qui fai­sait l’objet d’une procé­dure d’expulsion. « Resat, le père, fixe ses con­di­tions : il faut ‘don­ner un truc’ pour obtenir l’interview, écrit alors le quo­ti­di­en. D’ordinaire, jamais Libéra­tion ne paye, mais là, allez savoir pourquoi, on cède tout en négo­ciant ser­ré. Affaire con­clue à 50 euros, au lieu des 200 réclamés. » Leonar­da, citée par le jour­nal­iste, s’explique et met le doigt sur un des nœuds du prob­lème : « Tu com­prends, on n’a plus de thunes. » 

Un cas de fig­ure sem­blable s’est présen­té à Claire Bil­let, auteur du doc­u­men­taire Comme une pluie de par­fum, dif­fusé sur Arte le 6 octo­bre dernier. Dans son film, la jour­nal­iste retrace le par­cours de cinq Afghans qui ten­tent de rejoin­dre l’Europe. Pen­dant plus de six mois, la jour­nal­iste chem­ine avec ces jeunes hommes en quête de lib­erté. D’abord accep­tée par les migrants — qui voient en elle une chance de plus d’accoster sur les rivages de la méditer­ranée — sa présence devient gênante lorsqu’ils débar­quent en terre transalpine.

Une rela­tion altérée lorsque l’ar­gent s’en mêle

Les migrants ne com­pren­nent pas la présence de cette caméra qui filme leur dés­espoir sans leur ten­dre la main. En Ital­ie et sans un sou en poche, ils veu­lent pren­dre le train pour ral­li­er leur des­ti­na­tion finale, Paris. Claire Bil­let est alors con­fron­tée à un dilemme : pay­er le bil­let des jeunes hommes et con­tin­uer le chemin avec eux ou per­dre leur con­fi­ance… et leur témoignage. La jour­nal­iste tranche et paye les billets.

Un choix qu’elle explique de façon trans­par­ente dans le doc­u­men­taire mais qui soulève la ques­tion de l’utilisation de l’argent. Un jour­nal­iste peut-il raisonnable­ment pay­er pour obtenir une infor­ma­tion ? Si, dans ce cas pré­cis, l’usage de l’argent se révèle inutile — les Afghans choi­sis­sant quelques jours plus tard de fauss­er com­pag­nie à la jour­nal­iste — on devine que la rela­tion entre la jour­nal­iste et ses sources est altérée une fois le chan­tage financier accepté.

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La jour­nal­iste ne tarde pas à faire marche arrière. Lors d’une con­ver­sa­tion télé­phonique avec Luq­man, un Afghan resté à Kaboul, le chan­tage devient plus pres­sant. L’homme lui demande de l’argent pour effectuer la tra­ver­sée. Lorsqu’elle met en avant sa qual­ité de jour­nal­iste pour refuser, la réponse fuse : « Claire, écoutez-moi. Si j’arrive à pass­er cette fois je ne vous lais­serai pas me filmer. J’espère que vous ne m’en voudrez pas. »

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Le doc­u­men­taire a le mérite de mon­tr­er les choix dif­fi­ciles aux­quels sont con­fron­tés les jour­nal­istes sur le ter­rain. Claire Bil­let est tour à tour celle qui accepte de vers­er l’argent et celle qui refuse. Lais­sant le téléspec­ta­teur, jour­nal­iste ou non, face à ses questionnements.

Olivia Vil­lamy (avec Bruno Cra­vo et Ilyes Ramdani)