Éthique, Vitesse

Urgence et journalisme font mauvais ménage : trois raisons

Tra­vailler en urgence sem­ble naturel pour un jour­nal­iste. Pour­tant, plusieurs “couacs” dans l’ac­tu­al­ité depuis le mois de jan­vi­er 2015 nous mon­trent que par­fois, ce qui n’est qu’une con­di­tion de tra­vail prend le pas sur la dif­fu­sion et la véri­fi­ca­tion de l’information. 

  • Se lancer trop vite en édition spéciale

Midi passé. Les rédac­tions sont sur le qui-vive. Un avion s’est écrasé un peu plus tôt, ce 24 mars 2015. L’A320 de la com­pag­nie Ger­man­wings s’est crashé près de Digne, en Provence-Alpes-Côte d’Azur. C’est tout ce que l’on sait. Mais cela suf­fit pour que BFM TV lance une “édi­tion spé­ciale”. L’antenne est alors entière­ment con­sacrée à cet événe­ment aux ram­i­fi­ca­tions encore insoupçonnées.

“Il y a dif­férents types d’éditions spé­ciales. Celles qui sont prévues, comme une soirée élec­torale, et celles qui ne le sont pas.” Antoine Gen­ton, présen­ta­teur chez I‑télé

Dans ce dernier cas, on prend plusieurs paramètres en compte pour décréter une “édi­tion spé­ciale”. Plus par­ti­c­ulière­ment, la portée de l’information et ce qui “touche les gens”.

“Dans le cas de l’affaire Ger­man­wings, ce qui comp­tait, c’é­tait que ça se pas­sait en France. L’avion était européen. Il apparte­nait à la plus grande com­pag­nie aéri­enne au monde.” Antoine Genton

À l’écran, pour­tant, cette prise d’antenne ne se jus­ti­fie pas for­cé­ment. “Pas d’information”, dira un cor­re­spon­dant présent devant le siège d’Airbus con­struc­teur de l’avion incrim­iné, quelques min­utes après l’annonce du crash. “Mais on imag­ine le choc par­mi les per­son­nels des chaînes de montage.”

“Au début, on doit véri­fi­er l’information, réfléchir à un angle, se défend Gen­ton. On ne peut pas avoir toutes les infor­ma­tions d’un coup. On les apprend au fur et à mesure. Alors, oui se répète par­fois. Mais, après tout, c’est la fonc­tion de ce genre de chaînes. On essaie de le faire le moins possible.”

 Capture d’écran 2015-10-14 à 16.54.12

 

  • Vouloir être premier sur l’info… quitte à en dire trop

Les atten­tats de jan­vi­er 2015 en France avaient mis en lumière des impairs com­mis par les jour­nal­istes. BFM TV, iTélé ou France 2 avaient été mis en demeure par le CSA pour avoir divul­gué des infor­ma­tions sen­si­bles sur les pris­es d’o­tages. L’opinion publique avait man­i­festé sa méfi­ance à l’égard des médias. 47% des sondés esti­maient que les jour­nal­istes avaient “mis des otages en dan­ger”, selon le 28e baromètre annuel de La Croix. Pointée du doigt, la révéla­tion de la posi­tion de cer­tains cap­tifs de l’Hyper Casher.

Le 1er avril, une enquête prélim­i­naire a été ouverte suite à la plainte con­tre X pour “mise en dan­ger de la vie d’autrui” déposée par six ex-otages. Hervé Béroud, directeur de la rédac­tion de BFM-TV, a pour­tant défendu les par­tis pris par sa chaîne, au “Monde”, en janvier :

“À une occa­sion, le jour­nal­iste Dominique Rizet, en plateau, a évo­qué une femme qui se serait cachée dans une cham­bre froide. Mais il l’a fait parce qu’il était en con­tact avec une per­son­ne du RAID sur place, qui lui avait dit que ces per­son­nes-là n’é­taient plus en dan­ger car les forces d’in­ter­ven­tion avaient pris posi­tion près de la cham­bre froide. Pour­tant, M. Rizet s’est ensuite dit que ce n’é­tait pas la peine de redire cette infor­ma­tion, par prudence.”

Même cas de fig­ure, quelques mois plus tard, lors de l’attaque du Musée du Bar­do à Tunis. I‑télé révèle en direct la posi­tion de l’une des touristes françaises.

“Géral­dine, vous êtes retranchée au troisième étage”, dévoile la présen­ta­trice Myr­i­am Bounafaa.

Ces deux événe­ments sont dis­tincts, mais ont le même objec­tif : être le pre­mier sur l’information.

“La dérive est pos­si­ble, mais il n’y en a pas à I‑télé. Certes, il y a une part d’émotion, for­cé­ment, dans ce genre d’affaires. Cela se voit moins dans les jour­naux papi­er parce que les images pro­curent plus d’émotion. Ensuite, tout dépend de la manière d’en par­ler, il faut rester sobre, ne pas se com­plaire dans l’émotion. Par exem­ple, lors de l’assassinat de Chloé, on peut en par­ler en évo­quant la jus­tice en France, la coopéra­tion à l’échelle européenne. Sans aller vers les réac­tions à vif de cer­tains proches, parents.”

  • Ne pas vérifier son information

Il n’a fal­lu que quelques sec­on­des pour que les inter­nautes s’emparent de la nou­velle : Mar­tin Bouygues, PDG du groupe Bouygues, serait mort. La révéla­tion est faite par l’AFP. TF1 relaie l’in­for­ma­tion, avant de se rétracter dans la foulée. L’homme d’affaires est en vie.

“C’est une débâ­cle, une erreur énorme”, lâchera Michèle Léri­don, direc­trice de l’in­for­ma­tion de l’A­gence France-presse. En cause, une “con­fu­sion”, comme l’explique “Le Monde”.

La chronolo­gie de cette “con­fu­sion” ?
Plus tôt, dans cette journée du 28 févri­er, l’agence à Paris reçoit une infor­ma­tion. Selon celle-ci, Mar­tin Bouygues est mort dans l’Orne. Le bureau à Rennes est mobil­isé pour véri­fi­er l’information. Les jour­nal­istes con­tactent Michel Julien, le maire de Saint-Denis-sur-Sarthon, com­mune voi­sine de La Roche-Mabile, où ce Mar­tin Bouygues serait mort.

Le maire con­firme qu’un “M. Mar­tin est décédé”.  Mais l’édile fait référence à un homme dont le patronyme est “Mar­tin”, et pas “Bouygues”. Le bureau envoie sa dépêche à Paris et l’in­fo aus­sitôt pub­liée dans les fils, sans une autre confirmation.

Quelques min­utes plus tard, l’agence française recon­naî­tra son erreur. Dans les pages de “Libéra­tion”, Léri­don blâmera le “mau­vais tuyau d’un jour­nal­iste très bien infor­mé d’habitude”.

“La déci­sion de pub­li­er la dépêche sur le fil n’au­rait jamais due être prise. La source n’était pas suffisante.”

 

En juin, Mar­tin Bouygues évoque cet épisode. Pas sûr qu’il ne soit, comme il l’as­sure, “qu’une anec­dote”Capture d’écran 2015-10-14 à 17.08.34

Tous ces “tra­vers” ne sont pas répan­dus dans les médias. Le hasard du cal­en­dri­er a fait qu’en quelques mois, ces trois exem­ples sont arrivés suc­ces­sive­ment dans l’e­space médi­a­tique. La néces­sité de peser son infor­ma­tion, de la con­fron­ter à plusieurs sources con­tra­dic­toires et de ne pas se pré­cip­iter pour la pub­li­er que la charte d’éthique des jour­nal­istes con­tient ne sera jamais obsolète.

Enro pigiste radio france

(Nous avons décidé de ne pas amender ou mod­i­fi­er l’extrait de charte qui nous avait été attribué. Les deux idées con­tenues dans cet extrait ‑l’importance du sérieux de l’enquête/la véri­fi­ca­tion des sources et l’importance de la sécu­rité matérielle des jour­nal­istes- sont bien évidem­ment tou­jours d’actualité, et extrême­ment impor­tants. Cepen­dant, il faut not­er que ces deux principes sont pour l’un en dan­ger, et pour l’autre de moins en moins appliqué. En effet, la pré­car­ité chez les pigistes est un prob­lème récur­rent dans le milieu jour­nal­is­tique, notam­ment chez Radio France. De plus, on remar­que de plus en plus dans les médias une pri­mauté de l’urgence sur la qual­ité de la recherche et de l’enquête.)

Nick Car­val­ho, Najat Essadou­ki, Camille Romano