Éthique, Fonctions, Statuts

Vérification, censure, authenticité : trois piliers du journalisme en danger

Tout jour­nal­iste est tenu de respecter la Charte des jour­nal­istes, ini­tiale­ment pub­liée en 1918. Plusieurs principes fon­da­men­taux y sont énon­cés : ils enca­drent la pro­fes­sion et la bonne dif­fu­sion de l’in­for­ma­tion. Tou­jours d’ac­tu­al­ité un siè­cle plus tard, ces principes sont par­fois écorchés, et notam­ment lorsqu’il s’ag­it de véri­fi­ca­tion des faits, de lutte con­tre la cen­sure mais aus­si d’au­then­tic­ité des photographies.

1. La vérification des faits

Le jour­nal­iste tient « la non véri­fi­ca­tion des faits (…) pour les plus graves dérives pro­fes­sion­nelles ». Le jour­nal­iste doit l’effectuer au moins une fois, plutôt deux, voire même trois. Dans le cas con­traire, il trompe son pub­lic, ses audi­teurs. Il ne lui prodigue pas une infor­ma­tion de qual­ité. Il lui prodigue une fausse infor­ma­tion. Mar­tin Bouygues a été une vic­itme col­latérale de cette erreur. Le same­di 28 févri­er, l’information tourne en boucle sur les chaînes d’info en con­tinu : Mar­tin Bouygues, PDG du groupe Bouygues et pro­prié­taire de TF1, est décédé. Trente min­utes plus tard, il ressus­ci­tait après l’annonce d’un démen­ti par le groupe TF1. La rai­son de ce quipro­quo : une erreur com­mise par l’Agence France Presse. Une semaine plus tard, l’agence annonçait les démis­sions de Bernard Pel­le­grin, directeur de la Région France, et de Didi­er Lauras, rédac­teur en chef France.

Trente ans plus tôt, l’humoriste Pierre Desprog­es s’amusait déjà du manque de pro­fes­sion­nal­isme de cer­tains jour­nal­istes, à l’occasion de la “fausse mort” de Mar­cel Dassault.

L’information est si pré­cieuse qu’elle est par­fois régle­men­tée par deux chartes ; celle du média auquel elle l’appartient, comme France Télévi­sions ou Radio France, et celle du Syn­di­cat Nation­al des Jour­nal­istes (SNJ). Pour Nico­las Jacob, médi­a­teur de l’information à France 2, la seule respon­s­abil­ité est celle du jour­nal­iste et de sa rédaction :

Dominique Pradal­ié, secré­taire générale du SNJ, était déjà rédac­trice en chef à France 2 pen­dant l’affaire dite « des charniers de Timisoara ». En décem­bre 1989, lors de révo­lu­tion  en Roumanie, les médias occi­den­taux — et notam­ment français — annon­cent jusqu’à 70 000 morts, et par­lent de « charniers », de « mas­sacres », et de « femmes enceintes éven­trées ». France 2 fait par­tie de ces nom­breux médias qui relayent l’information. Près de deux mois plus tard, c’est le quo­ti­di­en Le Figaro qui annonce qu’il s’agissait d’un faux. Les morts mon­trés à la télévi­sion avaient été déter­rés du cimetière de la ville. Le bilan offi­ciel des vic­times dans l’ensemble la Roumanie était de 689 morts, et pas 70 000. Dominique Pradal­ié revient sur cette épisode de sa car­rière dont elle dit encore « porter la honte sur son front ».

2. La lutte contre la censure

Le jour­nal­iste tient « la cen­sure et l’au­to­cen­sure (…) pour les plus graves dérives pro­fes­sion­nelles ». Les jour­nal­istes de Midi Libre peu­vent en témoign­er. En févri­er dernier, un arti­cle signé du respon­s­able de l’agence de Béziers, Arnaud Gau­thi­er, est retiré in extrem­is par le directeur de la pub­li­ca­tion du titre, Olivi­er Gérolami.

Ci-dessous : l’ar­ti­cle qui a été censuré.

ag-menard

Un jour­nal­iste de Midi libre a accep­té de racon­ter cet événe­ment douloureux.

« Il est 22 heures quand Olivi­er Géro­la­mi demande à Philippe Palat, directeur de la rédac­tion, de lire l’édition du lende­main. Fig­ure ain­si l’article d’Arnaud Gau­thi­er dans l’édition de Béziers : il est ques­tion de la cam­pagne d’affichage «La police a un nou­v­el ami» impul­sée par la munic­i­pal­ité de Robert Ménard. L’article en ques­tion mélangeait certes faits et com­men­taires. Mais il n’était en rien diffamant. Olivi­er Géro­la­mi, déjà attaqué en jus­tice par Robert Ménard par le passé, a red­outé un nou­veau procès. Et le ton est mon­té. Philippe Palat a longue­ment mil­ité pour con­serv­er l’article. Devant les men­aces sur son poste au sein de la rédac­tion de Midi libre, il a finale­ment accepter de le retir­er. Et l’a rem­placé par une dépêche d’agence. Selon moi, Olivi­er Géro­la­mi a pris peur, il est claire­ment sor­ti de son rôle. Cela pose à mon sens le prob­lème d’une hiérar­chie qui est totale­ment décon­nec­tée du journalisme.

Les événe­ments ont provo­qué une vive émo­tion dans la rédac­tion. Arnaud Gau­thi­er et son équipe ont d’abord souhaité démis­sion­ner. Puis ils ont finale­ment obtenu de pou­voir rédi­ger un droit de réponse dans l’édition du lendemain.»

Le voici : 

Droit de réponse d'Arnaud Gauthier dans Midi Libre

3. L’authenticité de l’image

Le jour­nal­iste tient «l’altération de doc­u­ments, la défor­ma­tion des faits, le détourne­ment d’images (…) pour les plus graves dérives pro­fes­sion­nelles».

Kevin Carter
“La fil­lette et le vau­tour”, par Kevin Carter.

Un vau­tour s’approche d’un enfant africain, squelet­tique, replié sur lui-même, comme si la mort le guet­tait. Cette pho­togra­phie de Kevin Carter, pho­tographe sud-africain, prix Pulitzer, aujourd’hui décédé, a ému le monde puis soulevé son indig­na­tion. Pour Eric Bou­vet, pho­tographe et pho­to-reporter, le choix de cadrage et l’usage du téléob­jec­tif ont per­mis au pho­tographe de fab­ri­quer une «fausse infor­ma­tion. Le vau­tour n’attendait pas pour bouf­fer l’enfant. On avait pour­tant l’impression que l’oiseau était trois fois plus gros que lui… mais en réal­ité, il en était assez loin, et les par­ents étaient pra­tique­ment à côté». Par­fois, seule la volon­té du pho­to­jour­nal­iste, son œil, ses choix suff­isent à déformer les faits.

Mais les médias sont aus­si fau­tifs. Cer­tains choi­sis­sent impuné­ment de trafi­quer une pho­togra­phie, pour émou­voir, soulign­er un trait d’information, et, plus cri­ti­quable, pour tru­quer le sens d’une image. De telles mani­gances, Eric Bou­vet en a été le témoin. Time Mag­a­zine d’abord, a décidé de sur­ex­pos­er une de ces pho­togra­phies. La Une représen­tait un sol­dat, acculé par la chaleur.

Eric Bouvet dans Time Magazine
Une du mag­a­zine Time, pub­lié en décem­bre 1990.

Plus sig­ni­fi­catif, un « grand jour­nal français », que le pho­tographe ne cit­era pas, a cédé à la manip­u­la­tion de l’information. De retour d’un reportage de guerre en Tchétchénie, il se jette sur un exem­plaire : « on m’avait promis huit pages, j’ouvre la pre­mière dou­ble page… Et là,  je vois deux de mes pho­tos imbriquées. Au cen­tre, une Mer­cedes noire avait été rajoutée, pour sig­ni­fi­er que la Tchétchénie était un pays de mafieux. Ils ont truqué le sens de mes images. »

Pour le pho­tore­porter, les médias ont un rôle pri­mor­dial dans le traite­ment de l’information. «Il se doivent d’être intran­sigeants et de véri­fi­er qu’une image n’a pas été altérée», prévient-il. Une pra­tique qui ne se perd pas dans le milieu. De grands organes de presse, l’Agence France Presse notam­ment, se sont équipés de logi­ciels de pointe pour véri­fi­er la vérac­ité des image, comme le logi­ciel Tung­stene, ini­tiale­ment dévelop­pé par l’armée.

Cer­tains médias déci­dent égale­ment de détourn­er volon­taire­ment des images. Afin de médi­a­tis­er une cou­ver­ture, par exem­ple. L’Obs et Mar­i­anne ont cédé à la ten­ta­tion en 2014 avec des pho­tomon­tages sur le retour en poli­tique de Nico­las Sarkozy. Libéra­tion aus­si, en mai 2015, à l’oc­ca­sion de la vis­ite de François Hol­lande à Cuba.

collage ethique
En haut : Pho­tomon­tage de l’Obs pub­lié en juin 2014. En bas, de gauche à droite : Libéra­tion, mai 2015 et Mar­i­anne, sep­tem­bre 2014.

Il s’ag­it d’un par­ti-pris délibéré du titre des­tiné à illus­tr­er le com­men­taire poli­tique que livre le jour­nal, au détri­ment de l’ob­jec­tiv­ité de l’in­for­ma­tion. Au con­traire d’une car­i­ca­ture, on place ici les per­son­nages publics dans des pos­tures peu favor­ables, voire ridicules, sans que le car­ac­tère satirique du trucage soit claire­ment établi. Cela est sus­cep­ti­ble de semer le trou­ble chez le lecteur : à tra­vers ces pra­tiques, le jour­nal dif­fuse une idée plus qu’il n’ap­porte une information.

Pour Eric Bou­vet enfin, le détourne­ment d’image reste d’ailleurs l’un des grands dan­gers du XXIème siè­cle, accen­tué par la numéri­sa­tion de la photographie :

 

Ce pas­sage de la charte, certes par­fois bafoué, reste essen­tiel. Il con­stitue les principes de base que tout jour­nal­iste se doit de respecter. Il ne doit pas être mod­i­fié mais les jour­nal­istes ne doivent pas l’ou­bli­er. Don­ner des cours d’éthique pour­rait con­stituer une solu­tion. Les jour­nal­istes auront la pos­si­bil­ité d’ac­quérir des balis­es éthiques, morales et déon­tologiques. Les écoles de jour­nal­isme sont enfin une étape cru­ciale dans cette incul­ca­tion. Faire tra­vailler des étu­di­ants sur des cas pra­tiques pour­rait être une autre option : ils en retir­eraient un cer­tain nom­bre de repères moraux solides pour le reste de leur carrière.

Adèle Bossard, Eti­enne Girard, Clé­mence Guinard, Marie-Amélie Motte, Marie-Lou Robert.