Argent, Éthique, Lignes rouges

Travailler à des conditions inférieures : ce n’est plus un principe à éviter, c’est devenu une obligation

La charte du jour­nal­iste stig­ma­tise les con­frères qui seraient prêts à tra­vailler au rabais pour s’assurer un emploi. La réal­ité est toute autre. La pré­car­ité du méti­er fait qu’aujourd’hui ce sont les organes de presse eux-mêmes qui cassent le prix du travail.

Stages payés ou non, piges, CDD à répéti­tion… La pré­car­ité qui inonde le monde de la presse, ces dernières années, a entrainé une déval­u­a­tion du tra­vail jour­nal­is­tique. Au point de ren­dre par­tielle­ment caduque un point de la charte qui régit la pro­fes­sion. Celle-ci pré­cise qu’un « jour­nal­iste digne de ce nom ne sol­licite pas la place d’un con­frère en offrant de tra­vailler à des con­di­tions inférieures ». Être moins rémunéré pour effectuer le même tra­vail qu’un col­lègue relève aujourd’hui davan­tage de la norme que de la revendication.

Elia, 24 ans, a écumé plusieurs rédac­tions lors de ses stages. A l’en croire, on est bien loin de pren­dre en compte ce point chevaleresque de la charte. « En Presse quo­ti­di­enne régionale (PQR), ils tour­nent aux sta­giaires toute l’année plutôt que de recruter des CDD ou pigistes, assure-t-elle. Sauf que l’on fait la même dose de tra­vail pour 400 €/mois. » Restée trois mois au sein de L’Écho Répub­li­cain, l’étudiante a enchaîné les « 7/2 ; 7/2 ; 6/4 ». « C’est leur rythme, on tra­vaille sept jours pour deux jours de repos, puis six pour qua­tre de repos, explique-t-elle. Je n’ai eu que trois dimanch­es de libre… En fait, ce n’est même pas que cette règle est désuète, c’est que l’on est à la lim­ite de la légal­ité par rap­port au Code du tra­vail. Tu peux refuser le stage mais c’est comme pour un stu­dio de 13 m² à 700 € à Paris, ils trou­veront tou­jours quelqu’un… »

« Les salaires sont tirés vers le bas, tu n’as aucune marge de négociation »

Autre prob­lème relevé dans la presse quo­ti­di­enne régionale, l’u­til­i­sa­tion sys­té­ma­tique de cor­re­spon­dants. Les effec­tifs des rédac­tions sont trop réduits pour cou­vrir les ter­ri­toires con­cernés. Les cor­re­spon­dants sont là pour com­penser ce déficit… à prix cassé. Leur rémunéra­tion est si faible (sou­vent une ving­taine d’eu­ros par feuil­let) qu’eux-mêmes se con­sid­èrent par­fois per­dants de cette situation.

Le mail­lage ter­ri­to­r­i­al d’un jour­nal local est cap­i­tal. Les cor­re­spon­dants sont essen­tiels au bon fonc­tion­nement d’une rédac­tion. Mais leur emploi est prob­lé­ma­tique dès lors qu’il devient non-négo­cia­ble. Il arrive tous les jours qu’un rédac­teur en chef priv­ilégie un cor­re­spon­dant à un pigiste pro­fes­sion­nel pour un même sujet. Et peu importe que les cor­re­spon­dants, sou­vent des étu­di­ants ou des retraités, soient pour la plu­part moins for­més et moins aptes à obtenir des infor­ma­tions de qual­ité sur le terrain.

Parfois plus de stagiaires que de titulaires

Le niv­elle­ment vers le bas des rémunéra­tions ne con­cerne pas que les titres de presse départe­men­taux et régionaux, aux économies par­fois pré­caires. On le retrou­ve égale­ment dans les rédac­tions nationales. Jérémie, 26 ans, en est déjà à son qua­trième CDD en un an et demi, à I‑Télé, après un an à piger pour la chaîne. « C’est telle­ment dur d’avoir un tra­vail dans ce milieu que tu n’es pas très regar­dant sur le prix qu’on te paye, lâche-t-il. Non seule­ment t’as besoin du boulot pour vivre, mais aus­si pour pren­dre de l’expérience. Du coup les salaires sont tirés vers le bas de base, tu n’as aucune marge de négo­ci­a­tion. » Voire aucune rémunéra­tion dans cer­tains cas. « Il est réguli­er de se voir pro­pos­er un stage d’un mois et trois semaines pour ne pas être payé (ndlr : la grat­i­fi­ca­tion n’est oblig­a­toire qu’après deux mois) », soupire Elia.

Au gré des restric­tions budgé­taires, le paysage au sein des rédac­tions se mod­i­fie. Ce qui laisse par­fois place à des sit­u­a­tions cocass­es. « Il m’est déjà arrivé de me retrou­ver avec plus de sta­giaires que de tit­u­laires en con­férence de rédac­tion, souf­fle-t-elle. Plus récem­ment, on s’est retrou­vé à faire un week­end à seule­ment qua­tre sta­giaires et trois CDD… » Idem pour Jérémie, qui a vu la chaîne d’info en con­tinu évoluer en deux ans et demi. « Main­tenant ils pren­nent égale­ment des sta­giaires au desk (ndlr : réal­i­sa­tion de sujets au siège) alors que c’était le pré car­ré des jour­nal­istes sous con­trat. » Et pour amor­tir tou­jours plus les coûts, I‑Télé ne lui offre qu’un con­trat de trois jours par semaine. « Ce n’était plus pos­si­ble à temps plein, rap­pelle-t-il. Du coup, ils me font venir le week-end en pige pour com­penser, mais s’ils ont dépassé leur quo­ta pour le mois, ils ne m’appellent pas… » A les enten­dre, on pour­rait être facile­ment ten­té de rebap­tis­er ce point de la charte ain­si : « Je ne tra­vaillerais pas si je sol­lic­i­tais les mêmes con­di­tions qu’un confrère. »


Notre avis sur le point de la charte : responsabiliser les rédactions

Après avoir réfléchi sur le sujet, on  trou­ve que ce point du texte est obsolète. Bien que ses inten­tions soient louables, la crise économique tra­ver­sée par la presse exerce une pres­sion vers le bas des salaires. Dans un tel con­texte, la recherche d’un tra­vail tou­jours à moin­dre coût rend de fait caduque ce point de la charte. Il nous paraît plus essen­tiel, et même néces­saire, que les jour­nal­istes étab­lis ou à respon­s­abil­ité lut­tent con­tre les mécan­ismes de pré­cari­sa­tion de leurs con­frères. Dans cette logique, nous pro­posons de rem­plac­er le point incrim­iné par l’énon­cé suiv­ant : “Un jour­nal­iste digne de ce nom fera tout son pos­si­ble pour que ses con­frères béné­fi­cient de con­di­tions de tra­vail com­pa­ra­bles aux siennes, en prenant compte à la fois de son expéri­ence et de son anci­en­neté dans l’entreprise.”

Charles Sapin, Paul Giu­di­ci et Robin Korda