Argent, Éthique, Indépendance

Media training, ménages, cadeaux… : comment les journalistes arrondissent leurs fins de mois

Les jour­nal­istes sont prêts à jouer avec l’éthique pour gag­n­er un peu d’ar­gent de poche. Voici com­ment ils font et pourquoi ils ne devraient pas.

Touch­er 1000 à 1500 euros en un jour en jouant son pro­pre rôle lors d’une sim­u­la­tion d’interview : la propo­si­tion est alléchante. C’est le tarif que pro­po­sait encore l’agence de com­mu­ni­ca­tion Euro RSCG en 2012, juste avant de devenir Havas World­wide, à tout jour­nal­iste prêt à par­ticiper au media train­ing de can­di­dats à des élec­tions locales. Imag­inez les sommes engrangées quand une star de la télévi­sion aide à la pré­pa­ra­tion d’un can­di­dat aux élec­tions prési­den­tielles. Media train­ing, ménages, cadeaux, voy­ages de presse… Les moyens d’user de sa qual­ité de jour­nal­iste pour gag­n­er plus d’argent sont nom­breux. Mais ce type de pra­tique entraine sou­vent des con­flits d’intérêt. Le jour­nal­iste peut per­dre son objec­tiv­ité. C’est pour éviter cela que la charte des jour­nal­istes pré­cise que « le jour­nal­iste ne touche pas d’argent dans un ser­vice pub­lic, une insti­tu­tion ou une entre­prise privée où sa qual­ité de jour­nal­iste, ses influ­ences, ses rela­tions seraient sus­cep­ti­bles d’être exploitées ». Ce qui n’empêche pas les jour­nal­istes de jouer avec le feu.

L’ère du media training

La com­mu­ni­ca­tion, ça rap­porte. Bien plus que l’information. Les com­mu­ni­cants savent bien qu’il n’est pas dif­fi­cile de con­va­in­cre un jour­nal­iste de faire un léger détour du côté obscur de la force en entrainant un homme poli­tique ou un grand patron à l’art de l’interview. « Tous les poli­tiques sont média trainés, du petit élu local au locataire de l’Élysée. Et à chaque entraîne­ment, les pro­fes­sion­nels de la com­mu­ni­ca­tion font appel à un jour­nal­iste pour qu’il cui­sine le poli­tique, comme cela arriverait dans la réal­ité », explique Aurore Gorius, jour­nal­iste et co-auteure du livre Les Gourous de la com. Elle-même a été con­tac­tée à plusieurs repris­es, mais elle a tou­jours refusé, par éthique jour­nal­is­tique. Elle con­cède cepen­dant que pour un jour­nal­iste en milieu de car­rière, le media train­ing peut per­me­t­tre de dou­bler, voire tripler, son salaire. Voilà pourquoi beau­coup succombent.

« Ça pose un véri­ta­ble prob­lème déon­tologique. Le jour­nal­iste est cen­sé informer de manière objec­tive. En jouant sur plusieurs ter­rains, on perd son objec­tiv­ité », déplore Aurore Gorius. Elle donne l’exemple de l’interview de Hervé Gay­mard par Claire Chaz­al le 25 févri­er 2005. Après avoir démis­sion­né de son poste de Min­istre, il choisit le plateau du 20H de TF1 pour s’expliquer. Pour être sûr de trou­ver les mots justes, il se fait coach­er dans l’après-midi par Jean-Claude Nar­cy, directeur adjoint de l’information de TF1. Résul­tat : un entre­tien sur mesure, et une belle pub­lic­ité pour l’élu. Ici, le con­flit d’intérêt est flagrant.

Pour Aurore Gorius, la men­ace des con­nivences entre com­mu­ni­ca­tion et jour­nal­isme n’est pas assez explicite dans la charte des jour­nal­istes, car quand on tra­vaille pour un homme ou une femme poli­tique, ou un patron, on a encore l’impression de ren­dre un ser­vice à un par­ti­c­uli­er. Un par­ti­c­uli­er qui fait sou­vent par­tie de son cer­cle d’amis.

Petits ménages entre amis

Un autre moyen de gag­n­er beau­coup en peu de temps pour un jour­nal­iste : « les ménages ». Faire des ménages, c’est inter­venir dans des con­férences en étant grasse­ment payé par une entre­prise privée, voire par un organ­isme pub­lic. En 2001, Eric Gia­comet­ti affir­mait dans son livre La san­té publique en otage qu’animer deux jours d’un con­grès médi­cal pou­vait rap­porter à un jour­nal­iste l’équivalent d’une fois et demi son salaire.

A une époque, TF1 pro­po­sait une liste offi­cielle de ses jour­nal­istes dis­posés à inter­venir, avec leur prix et leurs com­pé­tences spé­ci­fiques. Cri­tiquée, cette liste a dis­paru. Offi­cielle­ment en tout cas. Toutes les agences de com­mu­ni­ca­tion ont un car­net d’adresses bien rem­pli. Et n’ont pas de mal à trou­ver de nou­veaux clients.

Dans Les Nou­veaux chiens de garde, les réal­isa­teurs Gilles Babas­tre et Yan­nick Ker­goat affir­ment que la jour­nal­iste pop­u­laire Isabelle Gior­dano a été rémunéré par Sofin­co pour ani­mer une con­férence, puis a présen­té une émis­sion de défense des con­som­ma­teurs sur une radio du ser­vice pub­lic, dans laque­lle elle a invité un respon­s­able de l’entreprise.

Chris­tine Ock­rent aus­si est mise en cause dans le doc­u­men­taire. Et elle ne le nie pas. Le 2 févri­er 2014, sur le plateau de On n’est pas couché, elle affirme l’avoir fait, et ne pas être la seule. Même Aymer­ic Caron affirme l’avoir fait.

(vidéo à par­tir de 17:25)

Le prob­lème, c’est que de grands noms du jour­nal­isme affir­ment que ce n’est pas grave. Ils don­nent une image néga­tive de la pro­fes­sion au pub­lic. Et on peut légitime­ment pos­er la ques­tion de leur objec­tiv­ité. « La seule solu­tion pos­si­ble, ce serait que les direc­tions imposent des sanc­tions aux jour­nal­istes qui se met­tent dans des sit­u­a­tions de con­flit d’intérêt », pro­pose Aurore Gorius. France 2 a par exem­ple mis en place une règle interne : tous les jour­nal­istes qui « font des ménages » se doivent de le pré­cis­er à la rédac­tion en chef, afin de ne pas tra­vailler sur un sujet conflictuel.

Un cadeau par-ci, un voy­age par-là

Plus insi­dieux, les petits cadeaux peu­vent aus­si influ­encer les jour­nal­istes. « En théorie, dans les mag­a­zines féminins, on n’est pas cen­sé accepter les gros cadeaux. Mais ça ce n’est que de la théorie… », con­fie Nathalie*, qui est passée par plusieurs mag­a­zines spé­cial­isés ces dernières années, dans le cadre du développe­ment de leurs straté­gies numériques. Elle a vu des jour­nal­istes accepter l’équivalent de 3000 euros de cadeaux par mois d’une même mar­que. « Plus les mar­ques sont généreuses avec les filles influ­entes, plus leurs pro­duits seront mis en avant. Mais chut, il ne faut pas le dire. »

Le milieu de la mode et de la beauté n’est pas le seul à être con­cerné. Les jour­nal­istes spé­cial­isés subis­sent sans cesse des pres­sions de grands lob­bys. La jour­nal­iste Sylvie Malig­orne racon­te que quand elle tra­vail­lait sur l’agriculture et l’agroalimentaire pour l’AFP, elle a été invité par Saint-Louis Sucre pour un voy­age d’une semaine à l’occasion de l’ouverture du Paris-Dakar. « Je n’ai pas accep­té car cela par­tic­i­pait claire­ment à une cam­pagne de lob­by­ing. Ça n’avait rien à voir avec leurs pro­duits », explique-t-elle.

Pour con­tr­er ce phénomène, la plu­part des médias instau­rent des dis­po­si­tions par­ti­c­ulières dans leur charte. A l’instar du groupe Le Monde, qui pré­cise que « le recours aux voy­ages de presse doit rester excep­tion­nel et se jus­ti­fi­er pro­fes­sion­nelle­ment. L’ac­cep­ta­tion d’un voy­age de presse doit faire sys­té­ma­tique­ment l’ob­jet d’une dis­cus­sion avec un respon­s­able hiérar­chique, afin d’en déter­min­er l’in­térêt et la néces­sité. » Sur les cadeaux, « les jour­nal­istes s’en­ga­gent à refuser tout cadeau d’une valeur supérieure à 70 euros, ou de nature à met­tre en cause leur indépen­dance. » Mal­heureuse­ment, les jour­nal­istes ont trop ten­dance à penser être immu­nisés con­tre l’influence des cadeaux.

*Le prénom a été modifié

Ingrid Falquy