Indépendance, Lignes rouges, Sources, Vitesse

L’info de qualité, de la Charte à la réalité

Le journalisme consiste à rechercher, vérifier, situer dans son contexte, hiérarchiser, mettre en forme, commenter et publier une information de qualité ; il ne peut se confondre avec la communication. Son exercice demande du temps et des moyens, quel que soit le support. Il ne peut y avoir de respect des règles déontologiques sans mise en œuvre des conditions d’exercice qu’elles nécessitent.

Cet extrait de la Charte des Jour­nal­istes, rédigée en 1918, révisée en 1938 et 2011, pro­pose la déf­i­ni­tion d’une infor­ma­tion pub­li­able. Con­tex­tu­al­isée, vraie, cor­recte­ment amenée, elle se doit d’être incon­testable, énonce la Charte qui indique que sont néces­saires pour cela, “du temps et des moyens”, sans plus de pré­ci­sion. Pour­tant, ces principes se heur­tent à une réal­ité médi­a­tique plus fluc­tu­ante, façon­née par les réseaux soci­aux qui imposent leur vivac­ité et par des moyens (humains, matériels, financiers) réduits dans cer­taines rédac­tions frag­ilisées. Dès lors, com­ment con­tin­uer de pour­suiv­re de telles exi­gences qui fondent le jour­nal­isme ? Com­ment ne pas trahir l’exercice du méti­er ? Toutes les pra­tiques citées dans la Charte s’assouplissent au quo­ti­di­en : de nom­breux exem­ples mon­trent que véri­fi­ca­tion, hiérar­chie de l’information ou imper­méa­bil­ité à la com­mu­ni­ca­tion ne sont pas tou­jours appliquées avec scrupule.

“Rechercher l’information” : des journalistes de plus en plus sédentaires

Le ter­rain n’est plus la règle. Depuis quelques années, de nou­velles pra­tiques jour­nal­is­tiques investis­sent les rédac­tions. C’est le cas du jour­nal­isme “desk” ou “indoor jour­nal­ism”. Le tra­vail du jour­nal­iste desk con­siste majori­taire­ment à repren­dre des dépêch­es d’agences et à glan­er des infor­ma­tions sur les réseaux soci­aux. Une activ­ité qui exclue la notion de reportage. Plusieurs élé­ments expliquent cette évo­lu­tion : le manque de moyens dont dis­posent les rédac­tions pour financer le tra­vail de ter­rain et le phénomène de course à l’information induit par l’immédiateté d’Internet.

Mais Inter­net se révèle aus­si être une mine d’informations. Jour­nal­istes, spé­cial­istes mais aus­si citoyens déten­teurs d’info inter­agis­sent sur la toile. Twit­ter, essen­tielle­ment ali­men­té par des jour­nal­istes et des per­son­nal­ités publiques, est une des sources Web priv­ilégiées. L’affaire DSK fût d’ailleurs révélée au grand pub­lic grâce au tweet d’un étu­di­ant en sci­ences poli­tiques, Jonathan Pinet.original.37421

Plus dis­crète pour les lanceurs d’alerte, la plate­forme “Source sûre”, créée en 2014 par La RTBF, Le Monde, Le Soir et La Libre Bel­gique, per­met aux médias de récolter des infor­ma­tions sur le “dark net”, un logi­ciel de nav­i­ga­tion caché.

“Il y a un gros tri à effectuer”

Un de ses fon­da­teurs, Yves Eudes, est grand reporter au Monde. “Cette plate-forme était un moyen de pro­téger les lanceurs d’alerte des pour­suites” explique-t-il dans un pre­mier temps avant de recon­naître que la “moti­va­tion prin­ci­pale est l’obtention d’informations”. Il reçoit plusieurs doc­u­ments d’anonymes chaque jour. “Il y a un gros tri à effectuer mais même si l’on sort une affaire par an, nous con­sid­érons que ce sera une réus­site”. Désor­mais, le citoyen est un “col­lab­o­ra­teur” et des plate­formes sont dédiées à l’envoi d’informations sen­si­bles aux journalistes.

Autant de nou­veautés qui per­me­t­tent aux pro­fes­sion­nels de l’information de puis­er dans de nou­velles ressources. Mais cette mul­ti­plic­ité de sources acces­si­bles en ligne ren­force aus­si leur séden­tar­ité der­rière un bureau. Après les recherch­es, le temps alloué à la véri­fi­ca­tion et au tri de ces infor­ma­tions est égale­ment très con­séquent et empiète un peu plus sur la récolte d’in­for­ma­tions sur le terrain.

“Vérifier l’information”: une règle fragilisée par la rapidité et la confiance aux agences

Une débâ­cle, une erreur énorme”, a recon­nu Michèle Leri­don, direc­trice de l’information de l’Agence France Presse, suite à la pub­li­ca­tion de l’information non véri­fiée de la mort de l’industriel Mar­tin Bouygues, le 28 févri­er. Une telle fausse infor­ma­tion a pu paraître sur le fil de l’agence, suite à un malen­ten­du. Le jour­nal­iste de l’AFP en charge a bien téléphoné, pour véri­fi­er l’information, à Michel Julien, le maire de Saint-Denis-sur-Sarthon (Orne), une ville où Mar­tin Bouygues pos­sède une rési­dence per­son­nelle. Un malen­ten­du quant au nom de la per­son­ne décédée — le jour­nal­iste a pris “Mon­sieur Mar­tin” pour “Mon­sieur Bouygues” — est à l’origine de cette annonce erronée. Or, la plu­part des médias abon­nés à l’AFP — Le Monde, Libéra­tion, Le Figaro, Le Point, etc. — ont repris la dépêche dans la foulée, sans s’assurer de sa vérac­ité. Il fau­dra une demie-heure à TF1 (dont Mar­tin Bouygues est action­naire) pour démen­tir. L’affaire, qui a mené à la démis­sion de deux respon­s­ables de l’agence, inter­roge sur l’exigence de véri­fi­ca­tion. Elle a reflété la con­fi­ance que font les médias à la parole de l’agence, une con­fi­ance qui peut ain­si se révéler excessive.

Les réseaux soci­aux qui imposent que l’actualité tourne à rythme soutenu pousse les médias dans une course à l’information. Il arrive ain­si que des infor­ma­tions parais­sent, con­juguées au con­di­tion­nel, sans véri­fi­ca­tion préal­able, mal­gré ce qu’annonce la Charte des Jour­nal­istes. Elles survi­en­nent quelque­fois lors d’événements chocs. “Il y aurait cinq morts dans la prise d’o­tages près de Vin­cennes”, tweete Chal­lenges, le 9 janvier.

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De même, Le Point, le 18 mars : “Tunisie : il y aurait un Français par­mi les vic­times.

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D’autres fois, des infor­ma­tions qui ne découlent pas d’un événe­ment qui se déroule en direct, font égale­ment l’objet d’une reprise au con­di­tion­nel : ain­si, de nom­breux médias — BFMTV, Atlanti­co, Le Soir, Le Matin… — l’ont util­isé depuis quinze jours pour qual­i­fi­er l’arrivée non con­fir­mée de Yann Moix dans le talk-show de Lau­rent Ruquier “On n’est pas couché” en sep­tem­bre 2015.

“Situer l’information dans son contexte”: la plus-value des professionnels

C’est une des qual­ités des jour­nal­istes pro­fes­sion­nels : con­tex­tu­alis­er une infor­ma­tion grâce à un suivi assidu de l’actualité. Or, le “jour­nal­isme citoyen” s’est développé.

Con­crète­ment, tout le monde peut filmer ou pho­togra­phi­er un évène­ment grâce à son smart­phone, relay­er ou révéler une infor­ma­tion de manière qua­si-immé­di­ate sur Inter­net. Des sources poten­tielles pour les médias professionnels.

Un phénomène qu’a pointé Rémy Le Cham­pi­on, maître de con­férences à l’Institut Français de la Presse, dans son ouvrage Le Jour­nal­isme 2.0. Il existe même des plate­formes unique­ment dédiées au “jour­nal­isme par­tic­i­patif”. C’est le cas d’Ago­ravox ou Cit­i­zen­side. Même Wikipedia, abon­dam­ment util­isé par les inter­nautes, est ali­men­té par eux-mêmes, sans véri­fi­ca­tions préal­ables. La valeur ajoutée du jour­nal­iste sem­ble donc être sa capac­ité à analyser un événe­ment en fonc­tion du con­texte dans lequel il se déroule. Un atout qui peut être mis à mal par l’exigence de rapid­ité de pub­li­ca­tion, notam­ment sur le Web.

“Hiérarchiser” : des choix tout relatifs

La hiérar­chie de l’information sup­pose de met­tre en valeur ou de traiter plus en sur­face cer­taines infor­ma­tions pour un média.

Néan­moins, la Charte des jour­nal­istes ne pré­cise pas ce que sig­ni­fie cette hiérar­chi­sa­tion. Elle ne dit pas ce que doit priv­ilégi­er le jour­nal­iste. En somme, elle laisse cette déci­sion à sa libre appré­ci­a­tion. Pour­tant, à tra­vers le choix des unes et des bas de page, les jour­nal­istes définis­sent une réal­ité, une échelle de valeur des informations.

Paris Match
Paris Match

Cer­tains quo­ti­di­ens choi­sis­sent de relay­er avec force les faits divers. C’est le cas du Parisien-Aujourd’hui en France ou de la presse quo­ti­di­enne régionale. Le quo­ti­di­en y con­sacre au moins une page quo­ti­di­enne et par­fois jusqu’à qua­tre pages. Le Monde, par oppo­si­tion, n’a pas de rubrique faits divers. Met­tre en avant ces réc­its revient le plus sou­vent à don­ner une impor­tance spé­ci­fique à une infor­ma­tion particulière. 

Gare au phénomène “Papy Voise”

Cette forme de hiérar­chi­sa­tion peut avoir des con­séquences poli­tiques. C’est le cas de l’affaire Paul Voise, sur­v­enue lors de l’élection prési­den­tielle de 2002 en France. Un vieil homme avait été agressé et sa mai­son avait brûlée à Orléans. Deux jeunes avaient ten­té de le rançon­ner avant de pren­dre la fuite. L’af­faire, sur­v­enue deux jours avant le 21 avril,  avait été large­ment relayée, déclen­chant une vague d’indig­na­tion en France. Le sujet de l’insécurité pas­sa alors au pre­mier plan dans les médias. Cette mise en avant d’un fait divers pour­rait avoir, pour une part min­ime mais non nég­lige­able, con­tribué au pas­sage de Jean-Marie Le Pen au sec­ond tour du scrutin prési­den­tiel, comme l’a notam­ment sug­géré Régis Guy­otat dans les colonnes du Monde. Le choix de met­tre en avant les faits divers n’est donc pas neu­tre en terme de con­séquences sur l’opinion publique. Pour­tant, rien dans la Charte n’évoque cette influ­ence que peu­vent avoir les choix hiérarchiques.

Le Figaro
Le Figaro

 La loi du mort kilo­mètre est un autre exem­ple de hiérar­chi­sa­tion de l’information, en l’occurrence, des décès. Priv­ilégiée par cer­tains médias, cette loi veut que la prox­im­ité (géo­graphique, affec­tive) d’un décès accrois­sent son impor­tance de manière proportionnelle.

Le crash de l’A320 de Ger­man­wings dans les Alpes de Haute-Provence, le 24 mars, a fait 150 morts, mais aucun Français. On pour­rait penser que d’après cette loi, il aurait pu être relégué. Néan­moins il avait lieu en France, il a donc été abon­dam­ment traité par les médias nationaux deux mois durant. En oppo­si­tion, le 4 févri­er, un avion s’est écrasé à Taïwan, faisant 32 morts. Plusieurs arti­cles sont parus jusqu’au 6 févri­er. Soit durant deux jours. 

Autre exem­ple récent : la polémique créée par l’ef­face­ment d’une infor­ma­tion au prof­it d’une autre. Le mas­sacre qui a eu lieu au Nige­ria, à Baga, début jan­vi­er, juste après les atten­tats de Char­lie Heb­do, aurait fait plus de 2000 morts. L’attentat de Char­lie Heb­do, 18. La cou­ver­ture médi­a­tique a été démesuré­ment plus impor­tante, au regard du nom­bre de morts, pour Char­lie Heb­do. Dans quelle mesure, pour­tant, peut-on hiérar­chis­er la valeur des morts ? C’est une ques­tion qui n’est pas posée par la Charte.

François Hollande, invité de l'émission "Le Supplément" sur Canal +
François Hol­lande, invité de l’émis­sion “Le Sup­plé­ment” sur Canal +

L’interview de François Hol­lande par “Le Sup­plé­ment” de Canal+, le 19 avril, est con­sid­érée par plusieurs médias comme une forme de dévoiement de l’information poli­tique. Pour divers édi­to­ri­al­istes, le chef de l’E­tat a “gaspillé” la parole prési­den­tielle dans une émis­sion de diver­tisse­ment rel­e­vant de la “société du spec­ta­cle”.

“Moi président, je choisis mes costumes”

L’in­ter­view du prési­dent ressem­ble à “un dépli­ant pub­lic­i­taire ou une mau­vaise émis­sion de var­iété”, selon Patrick Apel-Muller de L’Hu­man­ité. Rémi Godeau, de l’Opinion, con­sid­ère quant à lui que cette inter­view relève du diver­tisse­ment, et occulte les ques­tions qui relèvent du rôle et de la respon­s­abil­ité poli­tique du prési­dent : “Le bilan de François Hol­lande ? Deux heures d’in­fo­tain­ment” devant un pub­lic “jeune, bobo, geek”, alors que les Français “attendaient des répons­es sur l’emploi, sur la crois­sance”. Aux Dernières Nou­velles d’Al­sace, Pas­cal Coquis dés­ap­prou­ve la forme de l’interview. Avec “ces deux heures de com­plaisant direct dans une émis­sion branchée”, com­mente l’éditorialiste, Hol­lande nage en pleine “société du spec­ta­cle”.

Ce que visent ces édi­to­ri­al­istes, c’est une forme de com­plai­sance de l’émission envers le prési­dent, ain­si qu’une dérive de l’interview poli­tique qui dévie vers le diver­tisse­ment. En ressort notam­ment une ques­tion à pro­pos du cos­tume du prési­dent. “C’est vous qui avez choisi votre cos­tume ?”, demande Marc Beaugé, chroniqueur qui “rha­bille” les invités poli­tiques. L’occasion pour François Hol­lande de répon­dre avec ironie : “Moi prési­dent, je choi­sis mes cos­tumes”, réu­til­isant l’anaphore employée lors de son débat avec Nico­las Sarkozy en 2012. Ici, nous sommes à la fron­tière de la hiérar­chi­sa­tion et des choix édi­to­ri­aux. Et donc, par là même, de la communication.

Or, la Charte indique que le jour­nal­isme “ne peut se con­fon­dre avec la com­mu­ni­ca­tion”. Encore une fois, les pré­ci­sions man­quent pour déter­min­er ce qu’est la com­mu­ni­ca­tion, et quelles sont les fron­tières à ne pas dépass­er dans les choix éditoriaux.

“Mettre en forme l’information”: des évolutions au défi des nouvelles technologies

La mise en forme de l’information est un enjeu d’avenir pour les rédac­tions. Toutes se sont adap­tées aux nou­velles tech­nolo­gies. “De nou­veaux for­mats ont été créés pour s’adapter à la lec­ture sur tablette par exem­ple”, indique Lucien Jed­wab, cor­recteur en chef du jour­nal Le Monde. “Ce quo­ti­di­en a quand même eu longtemps la répu­ta­tion d’être le plus austère d’entre tous”, recon­naît-il “alors la pre­mière image qui fût pub­liée dans Le Monde, c’était une vraie révo­lu­tion”. Aujourd’hui, pho­tos et dessins s’égrainent au fil des pages. Mais ce ne sont pas les seuls change­ments qui ont été opérés dans ce jour­nal de référence. Le corps même des arti­cles s’est trans­for­mé. “C’est vrai qu’il y a une ten­dance à la pub­li­ca­tion d’articles de plus en plus courts”, quant aux titres “avant, ils s’étalaient sur trois lignes… désor­mais ils sont bien plus courts mais for­cé­ment moins pré­cis”. En ce qui con­cerne les relec­tures, “elles sont moins fréquentes et nous sommes moins nom­breux à les effectuer”, par­fois même, “cer­tains arti­cles d’actu très chaude ne sont pas relus et ça n’existait pas il y a quelques années”.

Spé­ci­fique au jour­nal­isme web, le data­jour­nal­isme est une mise en forme de l’information qui intè­gre de plus en plus les rédac­tions. Cer­tains médias ont même accordé des rubriques entières dédiées à la datavi­su­al­i­sa­tion. Par­mi les data­jour­nal­istes les plus con­nus, on retrou­ve ceux des Décodeurs du Monde ou de Dés­in­tox de Libéra­tion.

“Commenter” : lorsqu’information et opinion s’affrontent

L’ob­jec­tiv­ité jour­nal­is­tique est un leurre. Un leurre dans le sens où le choix des sujets et la hiérar­chie dans leur traite­ment est déjà un choix sub­jec­tif de la part d’une chaîne, d’une sta­tion, d’un journal.

Ce choix se ressent dans la ligne édi­to­ri­ale, et le bord poli­tique. Grossière­ment, au sein des tra­di­tion­nels jour­naux papiers, il y a les com­mu­nistes de L’Humanité, les social­istes de Libéra­tion ou les jour­nal­istes du Figaro qui s’inscrivent à droite. Les faits sont rap­portés de manière politisée.

Le 5 mars , Nico­las Sarkozy se rend à Mar­seille pour un meet­ing. Les exem­ples de Libéra­tion et du Figaro sont révéla­teurs. Le Figaro titre en faveur de l’ex-Président, “Nico­las Sarkozy lance une charge implaca­ble con­tre François Hol­lande”. La pho­togra­phie le mon­tre droit et lumineux. Libéra­tion titre A Mar­seille, Nico­las Sarkozy en ter­ri­toire con­quis”, insin­u­ant qu’il n’a aucun mérite devant cet accueil chaleureux. L’image le mon­tre plus som­bre et recro­quevil­lé. Si l’on peut penser qu’un lecteur, audi­teur, ou téléspec­ta­teur choisit son jour­nal en fonc­tion de ses idées poli­tiques et cen­tres d’intérêts ; d’autres, plus novices, s’informent sans le recul néces­saire. L’information est biaisée.

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Ouest-France est engagé pour l’Eu­rope, con­tre la peine de mort, ou encore pour l’amélio­ra­tion des con­di­tions de vie dans les pris­ons. Le quo­ti­di­en a par ailleurs fait scan­dale pour l’une de ses pris­es de position.

Acrimed a épinglé Ouest-France sur deux de ses édi­to­ri­aux : l’un de François Régis Hutin, prési­dent du direc­toire du jour­nal, inti­t­ulé “Prière, mariage homo­sex­uel, euthanasie” pub­lié le 11 août 2012. Un mois aupar­a­vant, celui de sa fille était titré: “des repères sta­bles pour sur­mon­ter la crise”. Acrimed a fustigé “l’ho­mo­pho­bie, fort peu dis­simulée, de la famille Hutin qui par­ticipe, dit-on, de la lib­erté d’ex­pres­sion”. Le site accuse Ouest-France “d’im­pos­er aux jour­nal­istes des médias qu’ils pos­sè­dent, et à leurs lecteurs, non la lec­ture de points de vue, mais d’édi­to­ri­aux qui enga­gent l’ori­en­ta­tion du titre, qui, dans le cas présent, est en sit­u­a­tion de mono­pole qua­si-com­plet dans 26 départements.”

“(Le journalisme) ne peut se confondre avec la communication.” : les liaisons dangereuses

L’indépendance du jour­nal­iste doit lui per­me­t­tre de pub­li­er libre­ment les infor­ma­tions qu’il a véri­fiées et mis­es en forme, sans être par­a­sité par la com­mu­ni­ca­tion. Or, l’indépendance de cer­tains médias n’est pas garantie, ce qui peut laiss­er du champ libre à la com­mu­ni­ca­tion. Les pre­miers touchés sont les médias gra­tu­its. 20 Min­utes, Direct Matin et Metronews sont dépen­dants des annon­ceurs. Les tar­ifs, au niveau nation­al, tour­nent autour de 150 000 euros pour une pleine page, imprimée en presque un mil­lion d’exemplaires chez 20 Min­utes.

Les annon­ceurs déter­mi­nent la longueur du jour­nal mais aus­si la paru­tion ou non sur sup­port papi­er : depuis jan­vi­er, Metronews comme 20 Min­utes ont ain­si cessé de paraître le mar­di, faute de pub­lic­ité. De même, plusieurs jour­nal­istes de Direct Matin se plaig­nent en privé des exi­gences des com­mu­ni­cants : la vente d’une page de pub­lic­ité peut par exem­ple se négoci­er con­tre un court arti­cle qui fait l’éloge du film, du livre ou de l’événement en ques­tion. Des tar­ifs plus élevés peu­vent don­ner nais­sance à des pub­lire­portages. Une relec­ture préal­able de l’annonceur lui per­met de gom­mer facile­ment toutes les aspérités qui peu­vent aller à l’encontre de sa stratégie de communication.

Droit de passage à l’Elysée

De même, le principe de l’absolue indépen­dance du jour­nal­isme se heurte à cer­taines pra­tiques : les voy­ages de presse et l’envoi de cadeaux aux jour­nal­istes peu­vent inter­roger. 

D’autres exer­ci­ces, rares, posent la ques­tion sub­tile de la délim­i­ta­tion entre l’exercice jour­nal­is­tique et la com­mu­ni­ca­tion. Le fait que l’Elysée, par exem­ple, accepte d’ouvrir le palais à plusieurs caméras et obser­va­teurs coup sur coup ces derniers mois, alors que les prédécesseurs de François Hol­lande s’y étaient sys­té­ma­tique­ment refusé, soulèvent des enjeux. Vanes­sa Schnei­der du Monde, Camille Langlade d’i‑Télé, Julien Beau de Canal+, de même que les doc­u­men­taristes Patrick Rot­man et Yves Jeu­land ont reçu les uns après les autres des accréditations.

On peut s’interroger sur l’intérêt de François Hol­lande, avouait Vanes­sa Schnei­der, grand reporter au Monde, dans une vidéo qui évo­quait les couliss­es de son reportage paru le 17 octo­bre 2014. Je pense qu’il a, d’une part, une rela­tion dif­férente à la presse. Il a tou­jours été dans une rela­tion de trans­parence et d’ouverture ; il aime les jour­nal­istes.” “Je pense aus­si, pour­suiv­ait-elle, qu’il n’a aujourd’hui absol­u­ment plus rien à per­dre. Sa cote de pop­u­lar­ité est telle­ment cat­a­strophique…” Dans la même vidéo, elle recon­nais­sait qu’une cer­taine maîtrise de la com­mu­ni­ca­tion demeu­rait néan­moins à l’Elysée dans l’exercice : inter­dic­tion pour elle, par exem­ple, de demeur­er dans des “réu­nions ten­dues”.

Les intérêts commerciaux avant le droit à l’info ?

Autre événe­ment rare qui peut ques­tion­ner la délim­i­ta­tion entre jour­nal­isme et com­mu­ni­ca­tion : l’interview du dic­ta­teur syrien Bachar Al-Assad par le jour­nal­iste de France 2 David Pujadas, dif­fusée, le 20 avril. Si ces for­mats sont réal­isés par des jour­nal­istes qui por­tent la con­tra­dic­tion, l’interrogation sur les intérêts des inter­viewés, qui sont quelque­fois à l’origine de l’interview, demeurent.

Enfin, le paysage médi­a­tique en pleine recom­po­si­tion depuis le print­emps 2015 inquiète de plus en plus les rédac­tions sur leur niveau d’indépendance et leur capac­ité à résis­ter aux pres­sions de la com­mu­ni­ca­tion. Rachetés par des indus­triels puis­sants, sou­vent mil­liar­daires, les médias craig­nent d’être util­isés afin de servir d’autres intérêts que le droit à l’information. Le Parisien-Aujour­d’hui en France, racheté par le géant du luxe LVMH, pour­ra-t-il par­ler libre­ment des poids lourds du groupe : les Louis Vuit­ton, Céline, Givenchy ou Ken­zo ? Un com­men­taire négatif ne sera-t-il pas cen­suré, pour ne pas con­trevenir à la com­mu­ni­ca­tion des mar­ques ? BFMTV et RMC qui vont tomber dans la poche du tycoon des télé­coms, Patrick Drahi, pour­ront-ils enquêter libre­ment sur ses pro­priétés, SFR et Numericable ?

Le prob­lème, qui est général­is­able à la plu­part des médias nationaux, a été incar­né cet été par la toute-puis­sance de Vin­cent Bol­loré, l’industriel bre­ton qui a repris le con­trôle de la chaîne Canal+ avec fra­cas. C’est le patron de Viven­di, en per­son­ne, qui aurait fait inter­dire la dif­fu­sion d’un doc­u­men­taire de Nico­las Vesco­v­ac­ci et Geof­frey Livol­si, une enquête qui accuse le Crédit Mutuel de faciliter l’évasion fis­cale de ses clients. La banque étant un parte­naire-clé du Groupe Bol­loré, sa bonne image a été jugée pri­or­i­taire sur le droit à l’information.

La main-mise des grands groupes financiers

De même, quelques semaines plus tard, les con­nais­seurs sont restés médusés en décou­vrant la pro­gram­ma­tion de la pre­mière du “Grand Jour­nal”, l’émission-phare de Canal+ qu’anime Maïte­na Biraben. Les chanteurs Louane et Gaë­tan Rous­sel peu­vent sem­bler des invités comme les autres. Pour­tant, leur venue n’est en rien un hasard : ils sont liés con­tractuelle­ment à la mai­son Uni­ver­sal… qui appar­tient au groupe Viven­di, dont l’actionnaire majori­taire s’appelle… Vin­cent Bolloré.

A terme, les obser­va­teurs ont com­pris que Bol­loré souhaite établir un géant des médias et de l’“entertainment”. Un téléspec­ta­teur pour­ra décou­vrir au “Grand Jour­nal” un artiste Uni­ver­sal, ses clips sur Dai­ly­mo­tion, puis acheter une place de con­cert sur Dig­i­tick pour assis­ter au live à l’Olympia. Unique­ment des pro­priétés de Viven­di qui ont le mérite de se val­oris­er les unes les autres. Une stratégie com­mer­ciale red­outable­ment effi­cace mais où le con­tenu pro­duit par les médias s’apparente plus à de la com­mu­ni­ca­tion qu’à du jour­nal­isme – ce que la Charte des jour­nal­istes proscrit.

“Du temps et des moyens…” : un voeu pieux

La course à l’exclusivité est en totale con­tra­dic­tion avec l’une des exi­gences de la charte : don­ner du temps au jour­nal­iste. Les chaînes d’informations en con­tinu sont fréquem­ment visées par de larges cri­tiques pour des man­que­ments à la déon­tolo­gie qui vont par­fois jusqu’à la mise en dan­ger des personnes.

Jérôme Ivanichtchenko, jour­nal­iste à Europe 1, analyse les prin­ci­paux man­que­ments de cette année. 

Après le manque de temps, le manque de moyens. Un nom vient immé­di­ate­ment réson­ner aux oreilles : Libéra­tion. Le jour­nal est en crise.

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Le 7 févri­er 2014, le jour­nal papi­er ne paraît pas. S’en suit des semaines de crise avec les action­naires qui souhait­ent dévelop­per le jour­nal en créant un espace bar, restau­rant, cul­turel. Une autre par­tie du jour­nal se trans­formerait en un incu­ba­teur de start-up, sans par­ler du pro­jet de réseau social.  Les idées sont  toutes rejetées par les jour­nal­istes qui répon­dent, “Nous sommes un jour­nal”. Le pro­jet est mis au placard.

Le 28 novem­bre 2014, Le Monde titre “Près de cent can­di­dats au départ à « Libéra­tion »”. Sur les 238 salariés, 97 s’apprêtent à quit­ter la rédac­tion selon un plan de départs volon­taires.  Un jour­nal­iste con­fie aujourd’hui “Nous tra­vail­lons pour deux, les con­di­tions de tra­vail sont désas­treuses”, avant de con­tin­uer “je suis cen­sé cou­vrir un événe­ment et écrire trois arti­cles dans la même journée. Je ne peux même pas rat­trap­er les faits qui se sont déroulés pen­dant la rédac­tion de mon dernier papi­er que la direc­tion m’en demande un nou­veau”. Ce jour­nal­iste déplore le fait qu’en plus de sa spé­cial­i­sa­tion, la rédac­tion l’a placé en par­al­lèle sur une autre rubrique qui n’a rien à voir avec ces attric­bu­tions premières.

Propo­si­tion de réécriture :

Le journalisme consiste à rechercher, vérifier, situer dans son contexte, hiérarchiser en faisant en sorte que l’information puisse éclairer les choix démocratiques, mettre en forme, analyser et publier une information de qualité ; il ne peut se confondre avec la communication qui, elle, altère la vérité en ne servant qu’un intérêt particulier. Son exercice demande du temps et des moyens, quel que soit le support. Il ne peut y avoir de respect des règles déontologiques sans mise en œuvre des conditions d’exercice qu’elles nécessitent.

Cet extrait de la Charte des Jour­nal­istes cherche à définir les car­ac­téris­tiques d’une infor­ma­tion fiable et pub­li­able. Elle car­ac­térise l’information dans son aspect idéal, noble. Or, on a vu à tra­vers des con­tre-exem­ples récents, que cette Charte n’est pas tou­jours suiv­ie scrupuleuse­ment pour s’adapter aux réal­ités quo­ti­di­ennes. Par ailleurs, elle souf­fre d’être impré­cise. Le con­cept de “hiérar­chie” par­ti­c­ulière­ment. De même, la notion de “com­men­taire” sem­ble obsolète : plus per­ti­nente pour qual­i­fi­er le jour­nal­isme d’opinion, on lui préfère le terme “analyser” qui paraît plus large et qui induit une réflex­ion. Le terme “com­mu­ni­ca­tion” mérite d’être pré­cisé tant les fron­tières sont poreuses et dif­fi­ciles à définir. Enfin, les deux dernières phras­es valent d’être con­servées telles quelles : elles définis­sent un idéal qui n’est pas atteint aujourd’hui, ni sur la ges­tion du temps ni sur la suff­i­sance des moyens.

Alice Moreno, Clé­men­tine Bil­lé, Valentin Pérez, Jean Barrère