Éthique, Indépendance, Statuts

Liberté du journaliste : les quatre défis à surmonter

Le jour­nal­iste accom­plit tous les actes de sa pro­fes­sion libre­ment, a accès à toutes les sources d’in­for­ma­tion (…) et voit la pro­tec­tion du secret de ses sources garantie.” La charte du jour­nal­iste pose cet idéal depuis 1918. Voici trois exem­ples con­crets des entrav­es à cette règle.

  • Dépasser les ingérences entre actionnaires et médias

La lib­erté de la presse men­acée directe­ment par les pro­prié­taires de médias : un comble pour­tant bien réel. Quelques fois, le jour­nal­iste ne peut pas assur­er l’exercice de sa pro­fes­sion libre­ment pour la sim­ple et bonne rai­son qu’il y a con­flit d’intérêt avec sa direc­tion. Dif­fi­cile pour un jour­nal­iste du Figaro d’enquêter sur Serge Das­sault. Dif­fi­cile pour un jour­nal­iste des Echos de réalis­er le por­trait de Bernard Arnault sous peine de per­dre ses revenus pub­lic­i­taires. Ou quand l’intérêt jour­nal­is­tique passe après l’intérêt com­mer­cial et bafoue la charte du jour­nal­iste : « Le jour­nal­iste accom­plit tous les actes de sa pro­fes­sion (enquête, inves­ti­ga­tions, prise d’images et de sons) librement. »

Voici quelques exem­ples de sit­u­a­tions où l’ex­er­ci­ce du jour­nal­isme s’est heurté à la volon­té des propriétaires.

CONTRE-EXEMPLE : Des raisons d’y croire (encore). Du 19 mars au 16 avril 2015, Radio France est en grève. La plus longue de toute son his­toire. La Mai­son ronde s’inquiète des négo­ci­a­tions qui se tien­nent entre la direc­tion et l’Etat. Les syn­di­cats red­outent que les économies demandées par les pou­voirs publics ne se fassent au tra­vers d’un plan social. Les révéla­tions du “Canard Enchaîné” sur les dépens­es liées à la réno­va­tion du bureau de Math­ieu Gal­let, prési­dent du groupe pub­lic, attisent la gronde des salariés. Le 20 mars, François Morel, humoriste sur France Inter, n’hésite pas à se moquer de son patron dans son bil­let heb­do­madaire, allant jusqu’à pré­ten­dre qu’il « net­toie ses jaguars le week-end. » Une spé­ci­ficité du ser­vice public ?

  • La privation d’information, ou comment surmonter le boycott

Après les pro­pos insul­tants de Zla­tan Ibrahi­movic à l’encontre d’un arbi­tre, et la réac­tion de la LPF de sus­pendre le joueur sué­dois, le PSG décide de boy­cotter Canal Plus. Le club qatari reproche à la chaine cryp­tée d’avoir dif­fusé la séquence. Sont aus­si visées ses fil­iales, iTélé et Infos­port+. Un boy­cott rapi­de­ment imité par l’Olympique de Mar­seille quand a été sus­pendu Dim­itri Payet, accusé de s’en être pris, lui aus­si, à l’ar­bi­trage devant les caméras de Canal Plus, au cours d’une ren­con­tre avec l’OL.

Dans un com­mu­niqué com­mun, les deux clubs rivaux dis­ent vouloir “éviter tout nou­veau malen­ten­du et préserv­er l’in­térêt et la régu­lar­ité du cham­pi­onnat à sept journées de son terme”.

Inter­view de Frédéric Roul­li­er, jour­nal­iste à Canal + pour l’émis­sion “Enquêtes de Foot”.

  • Assurer le secret de ses sources

Depuis le début de l’année, deux pro­jets de loi ont, cha­cun à leur tour, inquiété les rédac­tions. En févri­er dernier, un amende­ment à la loi Macron avait provo­qué une lev­ée de boucli­er : regroupant une cen­taine de jour­nal­istes, le mou­ve­ment « Informer n’est pas un délit » pub­li­ait une tri­bune et des vidéos relayées par de nom­breux médias. Et pour cause. L’a­mende­ment prévoy­ait d’instaurer un secret des affaires dans le code du com­merce. Si une source révélait sans autori­sa­tion une infor­ma­tion pro­tégée au titre du secret des affaires, il encour­ait une peine de trois ans d’emprisonnement et de 375.000 euros d’a­mende. Par­mi les élus qui sou­ti­en­nent les jour­nal­istes con­tre le gou­verne­ment, Elis­a­beth Pochon, députée (PS) de Seine-Saint-Denis : « Cet amende­ment devait pro­téger nos entre­pris­es de l’espionnage économique, notam­ment en prove­nance des pays anglo-sax­ons. Mais cela aurait dis­suadé les lanceurs d’alerte, qui dénon­cent des pra­tiques anor­males et qui méri­tent d’être sanc­tion­nées. » L’a­mende­ment a finale­ment été sup­primé par les députés le 13 févri­er dernier.

Quelques semaines plus tard, la loi sur le ren­seigne­ment met à nou­veau le secret des sources en péril. Dans le domaine du ter­ror­isme et de la sécu­rité nationale cette fois-ci. Les jour­nal­istes sont sus­cep­ti­bles d’être écoutés dans le cadre de con­ver­sa­tion avec des sources. Isabelle Veyrat-Lemas­son, direc­trice de recherche au CNRS et soci­o­logue des médias, analyse les risques liés à ce pro­jet de loi.

« Si les con­ver­sa­tions d’un jour­nal­iste sont écoutées, alors il ne peut plus tra­vailler dans le secret, et il se prive de résultats. »

Face à cette entrave à la lib­erté du jour­nal­iste, le gou­verne­ment n’a engagé qu’une marche arrière mod­érée. Mer­cre­di 18 avril, un amende­ment a exonéré les jour­nal­istes (tout comme les mag­is­trats, les avo­cats et les par­lemen­taires) de la procé­dure d’urgence absolue. Selon ce principe, une sur­veil­lance pou­vait être engagée sans motif pré­cis, et sans l’avis de la nou­velle com­mis­sion de con­trôle (la CNCTR) et du Pre­mier min­istre. Les jour­nal­istes pour­ront mal­gré tout être sur­veil­lés en cas de « risque immi­nent ». Isabelle Veyrat-Lemas­son évoque des solu­tions pour remédi­er à cette sit­u­a­tion : « Il faudrait que des jour­nal­istes soient mem­bres de la CNCTR, ou alors créer une instance de régu­la­tion, une sorte de Con­seil de presse afin de dénon­cer les abus. En tout cas, la future loi sur la pro­tec­tion des sources doit vrai­ment éclair­cir la sit­u­a­tion. » Une loi déjà promise par le can­di­dat Hol­lande, qui, alors prési­dent, l’évo­quera à nou­veau en jan­vi­er dernier, à l’oc­ca­sion du 70ème anniver­saire de l’AFP. Très atten­du, ce texte doit être exam­iné par le Par­lement cette année.

En juin dernier, c’est la jour­nal­iste Elise Lucet qui part en guerre con­tre un pro­jet sur le secret des affaires, au niveau européen cette fois-ci. Elle lance une péti­tion pour sup­primer la direc­tive qui prévoit la sanc­tion de toute per­son­ne par­tic­i­pant à la divul­ga­tion de secret touchant au monde des affaires,  jour­nal­istes com­pris. Des peines de prison pour­raient être pronon­cées dans cer­tains pays de l’Union. Un comble pour la présen­ta­trice de Cash Inves­ti­ga­tion.

  • Traiter les faits divers : quand les forces de l’ordre entravent le travail journalistique

C’est une source essen­tielle pour les jour­nal­istes qui trait­ent les faits divers : les forces de l’ordre. Pour con­naître l’avancée d’une enquête, ces derniers sont des inter­locu­teurs incontournables.

Dans le cas de la presse quo­ti­di­enne régionale (PQR), ce con­stat est encore plus val­able. Une rela­tion de prox­im­ité s’établit entre jour­nal­istes et forces de l’ordre (police ou gen­darmerie selon les territoires).
Chaque jour, les jour­nal­istes effectuent la « tournée » ; ils con­tactent les autorités afin d’obtenir des infor­ma­tions sur des faits divers. Des bonnes rela­tions per­me­t­tent un accès plus facile aux infor­ma­tions. Mais par­fois les forces de l’ordre se mon­trent peu coopéra­tives voire réti­centes à trans­met­tre les élé­ments en leur pos­ses­sion. Pire, ils peu­vent même refuser que le jour­nal­iste évoque une enquête en cours.

« On ne peut pas se mettre les gendarmes à dos »

 

Au cours de l’été 2015, une enquête pour homi­cide involon­taire est ouverte dans une com­mune de la région Cen­tre-Val de Loire. Dans le bureau détaché qui cou­vre l’actualité de cette ville, le jour­nal­iste apprend l’existence de ce fait divers par les rumeurs de la rue. Sur le ton de la sus­pi­cion, mais sans la moin­dre preuve, des habi­tants dis­cu­tent entre eux un éventuel meurtre, sans que per­son­ne ne puisse le con­firmer. Pour obtenir la con­fir­ma­tion de cet homi­cide involon­taire, il a con­tac­té la caserne de gen­darmerie. Au bout du fil, le com­man­dant G. lui a explicite­ment demandé de ne pas évo­quer ce fait divers. Selon le gen­darme, l’enquête pati­nait, et un arti­cle dans la presse empir­erait les choses. Cela alert­erait le sus­pect de cet homi­cide involon­taire, et l’inciterait à pren­dre la fuite.

La bonne relation avec les policiers était plus importante qu’un article

 

A con­trecœur, le jour­nal­iste s’est résigné à taire les infor­ma­tions dont il dis­po­sait sur ce dossier. Le quo­ti­di­en pour lequel il tra­vaille n’a jamais relaté cette affaire. Pourquoi le rédac­teur s’est-il soumis à cette « loi du silence » ? Selon lui, la bonne rela­tion avec les gen­darmes était le plus impor­tant : « On ne peut pas se (les) met­tre à dos. Si j’avais évo­qué ce fait divers, ils l’auraient mal pris et n’auraient plus coopérés avec nous. A terme, cela aurait vrai­ment nui à mon tra­vail. » Au sein de la hiérar­chie du jour­nal en ques­tion, cette poli­tique d’entente cor­diale avec les autorités est assumée. Un des directeurs départe­men­taux de la rédac­tion con­firme : « On préfère avoir de bonnes rela­tions avec les gen­darmes ou la police. Par­fois cela peut être frus­trant, mais il faut savoir voir les choses à long terme. Générale­ment, si on décide de taire cer­taines infor­ma­tions, ils sauront s’en rap­pel­er et ils nous ren­ver­ront l’ascenseur pour d’autres affaires. »

Dans cette rela­tion ambiguë entre forces de l’ordre et jour­nal­istes, cer­tains prô­nent donc de « faire le dos rond », même si cette poli­tique se fait au détri­ment de l’information. Un arbi­trage per­pétuel entre auto­cen­sure et bonnes rela­tions sur le long terme ; un choix dif­fi­cile, qui fait par­tie inté­grante du méti­er de journaliste.

Mar­tin Cangelosi
Charles Diwo
Clé­ment Lauer

Mod­i­fi­ca­tion de l’ex­trait de la charte :

Orig­i­nal du texte : « Le jour­nal­iste accom­plit tous les actes de sa pro­fes­sion (enquête, inves­ti­ga­tions, prise d’images et de sons, etc…) libre­ment, a accès à toutes les sources d’information con­cer­nant les faits qui con­di­tion­nent la vie publique et voit la pro­tec­tion du secret de ses sources garantie ».
Mod­i­fi­ca­tion : « Le jour­nal­iste doit pou­voir accom­plir tous les actes de sa pro­fes­sion (enquête, inves­ti­ga­tions, prise d’images et de sons, etc…) libre­ment, et avoir accès à toutes les sources d’information con­cer­nant les faits qui con­di­tion­nent la vie publique et voit la pro­tec­tion du secret de ses sources garantie ».

Expli­ca­tion : Le jour­nal­iste n’est pas tou­jours un homme libre. S’il doit, en théorie, pou­voir tra­vailler libre­ment, en pra­tique ce n’est pas tou­jours le cas. Régle­men­ta­tion, boy­cot, intérêts privés des pro­prié­taires de médias… Autant d’éléments aux­quels peut se heurter la lib­erté de la presse.

A tra­vers la nou­velle ver­sion du texte, c’est la mis­sion du jour­nal­iste qui est mise en avant et non plus son devoir. « Pou­voir accom­plir tous les actes de sa pro­fes­sion libre­ment » appuie sur l’idée que même si le jour­nal­iste veut tra­vailler libre­ment, il ne le peut pas tou­jours. C’est le même con­stat qui s’applique pour l’accès aux infor­ma­tions. Un jour­nal­iste doit pou­voir y accéder mais l’idée qu’il ne puisse pas y arriv­er se doit d’être claire­ment posée.